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Interview de François Leleux

François Leleux. © Photo Uwe Arens - Sony-Classical




C'est en tant que premier hautbois solo du Chamber Orchestra of Europe (COE) que François Leleux a répondu aux questions de Tutti-magazine afin d'accompagner la sortie de deux DVD édités par Idéale Audience : Jurowski conducts Strauss & Ravel et Ashkenazy conducts Sibelius and Schumann.


À côté d'une carrière internationale qui le conduit auprès des plus grands orchestres et chefs, il occupe ce pupitre au COE depuis 2003.

Il nous parle avec passion de cet orchestre et des raisons qui l'ont poussé à le rejoindre.

 

 


 

 

Tutti-magazine : En quoi le Chamber Orchestra of Europe diffère-t-il des autres formations ?

François Leleux : Avant toute chose, l'orchestre se veut autonome.
Notre modèle est relativement unique à l'échelle du monde, même s'il est vrai qu'en Allemagne, les formations sont plus autonomes qu'en France grâce à des commissions qui peuvent imposer de vrais choix.
En France les commissions de musiciens sont consultatives, elles ne peuvent que suggérer fortement.
Il leur arrive de faire pression par la grève…
Chez nous, l'orchestre est son propre manager.
Les musiciens décident eux-mêmes ce qu'ils veulent faire ou ne pas faire.
Bien sûr, la formation n'a pas non plus les pleins pouvoirs sur tout, mais chaque musicien développe une conscience vis-à-vis de cet orchestre.
Nous décidons des projets, des chefs avec lesquels nous voulons travailler. L'orchestre est responsable de ses choix et fait tout pour les rendre réalisables.
Il a en quelque sorte son futur en mains.
C'est ce qui le rend différent des autres formations.

 

Musiciens du Chamber Orchestra of Europe.  Photo D.R.

Comment structurez-vous les responsabilités au sein de l'orchestre ?

Comme dans tous les orchestres, il y a des représentants de musiciens.
Nous sommes trop nombreux pour pouvoir tous discuter en même temps.
L'appellation Chamber Orchestra of Europe recouvre en fait plus un orchestre symphonique qu'une formation de musique de chambre.
Il en a la taille et le répertoire.
Nous jouons aussi bien des symphonies de Beethoven que de Brahms.
Les représentants sont donc indispensables.
Ils sont élus tous les 2 ou 3 ans, mais il s'agit d'une simple organisation pratique. Dans cette structure, les gens prennent à bras-le-corps tout ce qu'ils font dans tous les domaines, musical et autres.
Pour moi, cela tient de la société idéale.

Lorsque vous parlez de l'orchestre, êtes-vous en charge de le représenter ?

Chacun des musiciens a cette responsabilité.
Personne n'est plus représentant qu'un autre, chacun est responsable vis-à-vis de l'orchestre.
Tout le monde peut apporter sa pierre à l'édifice dans un esprit de respect.

Derrière les musiciens, il y a sans doute pas mal de monde chargé de l'organisation…

En parallèle, nous nous appuyons sur le travail exemplaire d'un bureau composé de seulement quatre personnes.
Croyez-moi, le travail est colossal pour cet orchestre perpétuellement en tournée. Pour l'Orchestre National de France, celui de l'Opéra National de Paris ou le Philharmonique de Radio France, de 10 à 25 administratifs font ce travail, sans compter les renforts recrutés dès que se profile une tournée.
Notre quotidien, ce sont justement les tournées.
Il faut continuellement appeler des gens dans le monde entier, constamment organiser des rapatriements…
Ces quatre personnes se chargent de tout.
Ce bureau rejoint en fait la même logique de responsabilisation de chacun vis-à-vis de l'ensemble que l'orchestre.
Nos administratifs sont aussi passionnés par cette aventure que le sont les membres du Chamber Orchestra of Europe.

Comment managez-vous les impératifs de votre carrière personnelle de soliste et les exigences du planning de l'orchestre ?

François Leleux. © Photo Uwe Arens - Sony BMG
Mon cas est un peu particulier dans la mesure où je ne participe pas à autant de concerts que le souhaiterait l'orchestre.
Ma carrière de soliste me conduit à jouer lors de nombreuses manifestations.
Nous nous sommes mis d'accord sur une base.
Après avoir joué à l'Opéra de Paris, à l'Orchestre National de France, dans l'Orchestre Symphonique de la Radio bavaroise, avec la Philharmonie de Berlin, participer à l'aventure du Chamber Orchestra of Europe était un rêve.
C'est devenu une réalité en 2003.
Mon emploi du temps n'est pas simple à gérer, d'autant que je suis maintenant papa d'un second enfant.
Mais j'essaye d'être présent lors des rendez-vous importants.
Cela dit, si l'orchestre accepte ce type de compromis, il est sous-tendu par l'envie que nous avons de travailler ensemble.
Actuellement, nous recherchons un co-soliste qui pourrait prendre en charge une grande partie des concerts que je ne peux pas assurer.

 

 

D'autres musiciens présentent-ils des cas semblables au vôtre ?

Pas à ma connaissance.
Mais, de fait, chaque musicien de l'orchestre représente un cas avec ses particularités.
Chacun trouve sa propre solution afin de pouvoir rejoindre l'orchestre et être heureux d'y parvenir.
Nous partageons ce sentiment de faire partie d'une aventure incroyable.
Cet orchestre est un péché mignon.
Tous les musiciens quittent famille et habitudes pour le retrouver.
C'est un effort pour chacun, mais il est souvent récompensé de succès.
Je pense d'ailleurs que celui qui n'accepte pas de perdre ne peut espérer arriver à quelque chose.
Cette vérité s'inscrit dans notre démarche individuelle par rapport à l'orchestre.
Un beau proverbe géorgien dit "ce que tu gardes pour toi est perdu à jamais, ce que tu donnes est tien pour toujours".

C'est une façon d'envisager la vie…

Cela s'applique aussi un peu à la musique.
Lorsque vous essayez de garder la musique pour vous et que vous tentez de bien jouer, vous la tuez.
Lorsque vous acceptez de vous lâcher, de vous tromper et de vous laisser porter par la musique, quelque chose se produit.
C'est identique pour un groupe ou un orchestre.
Lorsque tout est réglé, on tombe dans la routine et le charme n'opère plus.
Le fait de consentir à un sacrifice pour jouer ensemble nous permet entre autres d'atteindre cette homogénéité dont nous parlions.

Comment gérez-vous les différences culturelles dans la vie quotidienne de l'orchestre ?

L'enrichissement par les différences est un des moteurs de notre fonctionnement. C'est un grand problème de société de penser que la différence crée des tensions et des difficultés.
La différence crée la richesse.
Pour aboutir à cette richesse, il faut néanmoins faire preuve de beaucoup de respect et d'un tout petit peu de patience.
Chaque musicien de l'orchestre parle trois ou quatre langues, a vécu dans des endroits différents. I
l y a aussi des couples mixtes avec des hommes et femmes de différentes nationalités.
Les membres de l'orchestre se montrent extrêmement ouverts et accueillent les différences avec intérêt et bienveillance.

Et les différences de cultures musicales…

Il est nécessaire d'avoir un but commun.
Ce but doit répondre à un cahier des charges très précis décrivant les chemins qui vont permettre de l'atteindre.
Mais la grande force du Chamber Orchestra of Europe est l'écoute.
Lorsqu'un musicien joue différemment une phrase musicale, tout le monde l'entend et tout le monde réagit.
Je n'ai jamais pu observer ce phénomène ailleurs avec autant de force. La moindre différence sur un phrasé ou une respiration sera perçue par tous.
Nul besoin d'arrêter de jouer et de préciser ce que nous allons faire : les musiciens écoutent la musique comme un vrai langage, avec une attention infinie.
Du reste, pour notre Président Exécutif, Peter Readman, cette qualité d'écoute constitue un des ciments qui soudent l'orchestre.
Elle nous permet de jouer de nombreuses œuvres sans chef comme les concertos de Dvorak, de Mendelssohn ou de Schumann.
Mais nous sommes aussi très heureux d'accueillir des chefs qui enrichissent le discours musical.

 

Le Chamber Orchestra of Europe.  Photo D.R.

Vous décrivez une identité très autonome. Certains chefs peuvent-ils être impressionnés ou mal à l'aise face à cette cohésion que vous formez ?

Le Chamber Orchestra of Europe fonctionne de façon exceptionnelle depuis un moment et il peut arriver que des chefs invités appréhendent un peu de se retrouver face à nous, ou plutôt face à ce qui émane de notre formation.
Dans de nombreux orchestres, lorsqu'un chef ne convient pas, les musiciens se braquent et on court à la catastrophe.
Lorsqu'un un chef n'est pas fait pour notre orchestre, nous cherchons toujours à tirer le meilleur de ce chef.
Nous voulons que chaque concert soit un succès, dans une logique où chaque interprétation doit être meilleure que la précédente…

On peut d'autant mieux comprendre une possible appréhension, ne pensez-vous pas ?

Pourtant, au Chamber Orchestra of Europe, jamais personne n'osera dire quoi que ce soit.
Je vais vous donner un exemple : à Munich, peu de temps après mon arrivée dans l'Orchestre Symphonique de la Radio bavaroise, je me suis trouvé face à un chef avec lequel ça se passait mal.
Et j'ai osé une petite réflexion, pas méchante.
Eh bien, dès la première pause, on est venu me trouver pour me dire qu'on n'était pas du tout d'accord avec moi et surtout de ne plus jamais refaire cela parce que je donnais une mauvaise image de l'orchestre.
J'ai compris très vite mon erreur et je n'ai jamais recommencé.
De la même façon, nous nous soucions de préserver la bonne image de l'orchestre, mais aussi et surtout nous voulons conserver une bonne atmosphère de travail. Pour un groupe, c'est primordial.
Jamais quiconque ne doit se placer en travers de l'énergie qui porte l'orchestre. C'est la seule manière de rester concentré.

Quelles on été les rencontres marquantes pour la formation ?

La grande rencontre de l'orchestre a été Nikolaus Harnoncourt, cet homme de théâtre qui veut surtout que les choses soient marquées, soulignées, mais aussi surdimensionnées.
Cette optique me plaît beaucoup car j'ai toujours trouvé qu'on jouait la musique classique de façon trop dogmatique, trop rigide.
Je pense qu'un seul tempo pour un morceau donné n'est pas forcément idéal. Harnoncourt a réussi à imposer cela.
Une autre rencontre intéressante est celle du jeune chef Thomas Hengelbrock, que je considère comme le nouvel Harnoncourt.
L'orchestre adore jouer avec lui.
Il est maintenant chef d'orchestre à la Norddeutscher Rundfunk.
Yannick Nézet-Séguin est un jeune chef également très impressionnant, plein de force et de vigueur.
Il y en a bien sûr d'autres comme Bernard Haitink.
Mais ces trois chefs sont des chefs qui comptent dans notre histoire.
Les rencontres avec des solistes peuvent être aussi marquantes. András Schiff m'a par exemple personnellement beaucoup impressionné.

Quelles évolutions de répertoire souhaiteriez-vous pour le Chamber Orchestra of Europe ?

François Leleux.  Photo D.R.Par le passé, le répertoire de l'orchestre s'est montré plus ouvert à la musique contemporaine qu'il ne l'est aujourd'hui, et cela est un peu dommage.
C'est en partie lié à la peur nourrie par les programmateurs pour les œuvres originales.
Pour un orchestre comme le nôtre, je pense que la recherche se fait grâce à la musique contemporaine.
Nous y avons réfléchi, et même à accueillir un compositeur en résidence.
Le problème est que, dans les grandes salles où nous nous produisons, on nous réclame un répertoire classique.
Il faudrait que des gens comme Pierre Boulez nous aident à aller un peu plus loin.
Il ne faut pas toutefois pas s'attendre à une grande révolution dans notre répertoire, dès lors que l'attente des spectateurs ne va pas dans le sens de la modernité.
Je regrette tout de même ce manque de curiosité, comme celle qui a marqué le début du XXe siècle.
Lorsqu'on regarde les programmes cette époque, on remarque qu'on jouait bien plus de musique contemporaine.
De fait, aujourd'hui, on ne manifeste pas suffisamment de respect vis-à-vis des gens qui créent : les compositeurs, les peintres, les sculpteurs.
Ils pourraient apporter un nouveau souffle, un espoir et surtout une vision différente.
Au Chamber Orchestra of Europe, nous réfléchissons à des solutions.
Mais les musiciens ne sont pas les programmateurs, et nous savons pertinemment que remplir les salles n'est pas chose toujours aisée.

Plusieurs DVD de captations de l'orchestre sortent chez Idéale Audience. Comment l'orchestre se comporte-t-il lorsqu'il est filmé ?

Très souvent, après un concert nous regrettons qu'il ne soit pas enregistré ou filmé afin de pouvoir sortir un CD ou un DVD.
On devrait toujours placer des micros et des caméras partout.
Le niveau de performance de l'orchestre étant toujours élevé, nous n'exprimons jamais aucune réticence par rapport à une captation.
Les deux DVD qui sortent représentent en outre de très beaux souvenirs avec Vladimir Ashkenazy, Valeriy Sokolov, Hélène Grimaud et Vladimir Jurowski.
En fait l'orchestre n'appréhende ni les micros ni les caméras.
Il ne change pas de comportement lorsqu'il est filmé.
Nous avons aussi beaucoup aimé travailler avec Bruno Monsaingeon qui a réalisé le concert Ashkenazy/Sokolov.
Il s'agit, pour l'orchestre, d'une rencontre marquante au même titre que celles dont nous parlions auparavant.
ll fait partie de ces gens qui se permettent de rêver par rapport à la musique. C'est trop rare…



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 11 septembre 2010

 

Cliquer pour lire le test du DVD Ashkenazy conducts Sibelius and Schumann.Cliquer pour lire le test du DVD Jurowski conducts Strauss & Ravel.




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