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Interview de Yannick Nézet-Séguin, chef d'orchestre

Yannick Nézet-Séguin.  D.R.

 

Yannick Nézet-Séguin était à Paris début novembre pour diriger le Chamber Orchestra of Europe (COE) dans l'intégrale des Symphonies et Concertos de Schumann à la Cité de la Musique. Les quatre Symphonies feront l'objet de disques à paraître prochainement sous label Deutsche Grammophon. Yannick Nézet-Séguin nous accueille à la fin d'une répétition pour un échange chargé de générosité et d'énergie…


Tutti-magazine : Vous vous trouvez actuellement à Paris pour un cycle Schumann avec l'Orchestre de Chambre d'Europe. Vous avez déjà collaboré avec cet orchestre l'été dernier pour Cosi fan Tutte au Festival de Baden-Baden. Quel rapport entretenez-vous avec cette formation ?

Yannick Nézet-Séguin : En fait, nous collaborons depuis 2008. Lorsque j'ai travaillé une année en Europe avec Maestro Guillini, en 1997-1998, il dirigeait le Chamber Orchestra of Europe pour le tout premier programme auquel j'ai assisté. Depuis lors, j'ai acheté tous les enregistrements de cet orchestre avec Abbado ou Harnoncourt, et je l'ai toujours tenu pour un des meilleurs en termes de musique. Du reste, je ressens en permanence une affinité incroyable en l'écoutant. Par la suite, lorsque j'ai dirigé le COE pour la première fois, j'étais véritablement très ému et un rapport de rêve s'est installé, comme si j'avais toujours travaillé avec ces musiciens. Nous avons donc voulu poursuivre l'aventure. De nombreux musiciens actuels étaient là dès les premières années de la formation, avec Abbado. Aujourd'hui, ces musiciens formés au début des années 1980 me disent retrouver l'esprit des débuts lorsque je les dirige, ce qui est très important pour moi qui suis plus jeune qu'eux.

Lorsque nous avons interviewé François Leleux en tant que hauboïste du COE, il nous a confié que certains chefs pouvaient être intimidés par l'indépendance et le fonctionnement particulier de cet orchestre. Cela a-t-il été votre cas ?

Intimidé, non, car à la base de ma façon de travailler, il y a une valorisation de la musique de chambre, de l'individu et de sa propre proposition musicale au sein de l'orchestre. Même lorsque je dirige des formations symphoniques plus importantes, mon approche personnelle d'une œuvre reste assez large pour pouvoir incorporer celle des individus. Pour moi, il ne s'agit jamais d'ordonner mais plutôt de convaincre. Cette philosophie convient très bien au COE.

 

Yannick Nézet-Séguin et le Chamber Orchestra of Europe à la Fondation Gulbenkian de Lisbonne en 2008.  © Photo Mario Proença

Les concerts que vous allez donner à la Cité de la musique vont être enregistrés pour Deutsche Grammophon. Vous avez signé avec le label en juillet dernier. Qu'attendez-vous de cette signature ?

Yannick Nézet-Séguin photographié par Marco Borggreve.  D.R.Si je me retourne sur ma carrière, j'ai déjà enregistré tout de même un bon nombre de disques, 25 je crois, principalement pour les labels ATMA de Montréal, et quelques-uns pour BIS avec Rotterdam, et d'autres avec EMI et Virgin Classics. Mais, signer chez Deutsche Grammophon, c'est non seulement arriver dans la maison la plus prestigieuse, mais aussi parvenir à un équilibre artistique formidable entre mes différentes expressions musicales. Du côté du lyrique, une série d'opéras de Mozart est annoncée dont un Cosi fan tutte qui va donc suivre le Don Giovanni de l'année dernière. Et nous en ferons 5 autres… Du côté symphonique, un enregistrement de la Symphonie Pathétique de Tchaikovsky avec Rotterdam va bientôt sortir, et il y bien sûr ces Symphonies de Schumann* que je vais enregistrer à la Cité de la Musique avec le COE, prévues en disques plus tard. Cet équilibre est très important pour ma carrière car j'ai soigneusement évité de me limiter à être un chef lyrique ou un chef symphonique. Je voulais que ma maison de disques sache refléter ce choix.

* Voir extrait vidéo à la fin de cette interview.

On vous retrouve aussi sur les DVD de Roméo et Juliette à Salzbourg en 2008 et de Carmen au Met avec Elina Garanca. Quelle importance ont ces enregistrements par rapport à votre carrière ?

Ces deux productions ont été capitales pour moi. Roméo et Juliette marquait mes débuts à Salzbourg, et Carmen mes débuts au Met. Pour ces deux enregistrements, c'était la première fois que je dirigeais ces opéras. De plus, les distributions étaient incroyables et, visuellement, ces représentations étaient très réussies. Avec le recul, et en constatant la façon dont ma carrière s'est développée, j'ai l'impression que ces captations ont constitué deux jalons particulièrement importants en termes de notoriété personnelle sur le plan international. À l'époque, Jürgen Flimm était à Salzbourg et il m'avait fait confiance. Je lui reconnais une part de la paternité de ma carrière internationale et lui en suis très reconnaissant. Je crois que, pour ces opéras, j'ai exprimé une vision très vivante de ces deux partitions, et je suis aujourd'hui très heureux de pouvoir les compter dans mon "arsenal".

 

Yannick Nézet-Séguin lors du concert inaugural avec le Philadelphia Orchestra, le 18 octobre 2012.  © Philadelphia Orchestra/Jessica Griffin

© Philadelphia Orchestra/Jessica Griffi

Vous êtes directeur de l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam, Directeur musical et artistique de l'Orchestre Métropolitain de Montréal et vous êtes invités à diriger de nombreux autres orchestres. Depuis la rentrée 2012, vous êtes Directeur musical de l'orchestre de Philadelphie. Cette accumulation est-elle nécessaire à votre soif d'expression ?

Je ne peux nier que cela semble beaucoup, et il est vrai que ces différentes activités représentent une grande charge de travail, mais je l'assume grâce à mon niveau d'énergie au dessus de la moyenne. Croyez-moi, j'entends bien prendre soin de cette énergie, il en va de ma responsabilité. Même si cela paraît très important, je vais maintenant me concentrer sur trois postes principaux : Montréal, Rotterdam et Philadelphie. J'accepterai aussi quelques invitations émanant d'un cercle relativement restreint mais prestigieux comme Vienne, Berlin, Munich, le COE et le Met. Je suis très heureux à l'idée de cette perspective très différente de ce que je réalisais il y a 2 ou 3 ans, c'est-à-dire un orchestre différent chaque semaine et une quantité incroyable d'invitations. Je pense que me concentrer va m'aider, je le sens déjà, à approfondir. Voyez, les musiciens du COE me connaissent et je les connais, et nous communiquons maintenant à un niveau beaucoup plus riche qu'il y a quelques années, quand nos rapports étaient plus neufs.
Et cela change des choses dans ma vie… J'espère que nous allons proposer une meilleure musique à ceux qui vont l'écouter.

 

Yannick Nézet-Séguin dirige le Philadelphia Orchestra.  © Photo Chris Lee

Le 18 octobre, Renée Fleming a chanté lors de votre concert inaugural en tant que Directeur musical de l'orchestre de Philadelphie. Vous avez déjà dirigé de nombreux chanteurs d'opéra. Quel est votre rapport à la voix ?

Pour moi, la voix est à la base de tout. En effet, je me suis développé en tant que chef au travers de la direction chorale. Je chante depuis l'enfance sans jamais avoir arrêté et, jeune adulte, j'étais chef de chœurs à l'Opéra de Montréal. Chanter et respirer est aussi le fondement de la direction de la musique purement symphonique. Cela naît de la nécessité comparable de phraser, d'écouter, d'accompagner et de s'exprimer lorsque c'est le moment. Alors, vous comprendrez facilement que je m'entends très bien avec les chanteurs. Bien sûr, certains demandent plus d'attention que d'autres, mais je me plie à cela avec plaisir et amour car, travailler avec de grands chanteurs permet aux orchestres de continuer à se développer, d'apprendre ou tout simplement de se rappeler des bases qui permettent de faire de la musique ensemble.

Vos rapports avec les chanteurs et les musiciens sont-ils différents ?

Les rapports ne sont pas différents mais la nature de la culture du travail chez un chanteur n'est pas la même que celle d'un instrumentiste. Pourtant, à un même niveau - prenons la soprano Renée Fleming et la pianiste Martha Argerich, deux personnalités extrêmement différentes - il y a un point commun : il émane de leur présence un tel magnétisme, une telle évidence, qu'il suffit de les écouter, de les suivre et les soutenir. Cependant, la voix humaine restera toujours plus fragile que n'importe quel instrument. De fait, si je ne fais pas de distinction entre un chanteur et un musicien, je comprends fort bien que le fonctionnement psychologique est différent. Avoir son instrument en soi est tout de même quelque chose ! Je suis convaincu que cela peut être parfois angoissant.Yannick Nézet-Séguin.  © Photo Marco Borggreve

Envisagez-vous ce que vous souhaitez obtenir d'un orchestre en fonction de cet orchestre ou en fonction de l'interprétation de l'œuvre telle que vous la ressentez ?

Les deux, et il est impératif que ces deux aspects fonctionnent ensemble. Ou alors à quoi bon jouer et rejouer les grands chefs d'œuvre, et toujours les mêmes œuvres ? C'est bien parce que l'on croit que sa propre interprétation peut apporter une pierre à l'édifice. Personnellement, je crois que l'on n'a jamais épuisé toutes les ressources des œuvres. La meilleure façon d'apporter sa contribution à un ouvrage est évidement de posséder une conception très forte qui sache se marier aux qualités intrinsèques de chaque orchestre. S'il existe autant d'orchestres à Londres, à Paris, à Vienne, à Berlin et le COE, il est bien du devoir du chef d'orchestre de savoir respecter les sonorités des orchestres et de les amalgamer à son interprétation.

Le trac existe-t-il pour un chef qui, comme vous, dirige beaucoup ?

Oh oui, et ce concert inaugural à Philadelphie dont vous m'avez parlé en est un bel exemple. J'avais beau très bien connaître l'orchestre et le public, connaître très bien Renée Fleming, ce n'était pas comme "Another Day at the Office", comme on dit. C'était autre chose et j'étais un peu dans le même état que 5 minutes avant d'entrer en scène pour mes débuts avec la Philharmonie de Berlin ! Toutes les répétitions s'étaient superbement passées, la collaboration avec le Berliner était excellente, et là, tout à coup - pouf ! - j'ai ressenti le trac. Je me suis alors souvenu de toutes les vidéos avec Karajan que je regardais quand j'étais plus jeune et je me suis dit : "bon, je suis là, c'est moi !". Mais, en général, la tension est plutôt présente avant les répétitions. Avant d'être confronté à un nouvel orchestre, c'est horrible, et le trac demeure même assez fort devant un orchestre que je connais. En fait, tout se joue lorsque je mets en commun ma propre préparation de l'œuvre avec la vision de l'orchestre. Une fois les répétitions terminées, j'ai l'impression d'avoir une attitude du style "les jeux sont faits, rien ne va plus", car je ne peux plus revenir en arrière. Je sentais le trac surtout durant mes années de débuts, et bien plus pendant les répétitions que durant les concerts. Aujourd'hui, avec des formations que je connais, c'est tout de même plus facile. Mais oui, bien sûr, j'ai le trac, et tant mieux !

 

Cliquer sur le visuel pour commander Une Vie de héros et les Quatre derniers lieder par Dorothea Röschmann dirigés par Yannick Nézet-Séguin…

À 37 ans votre carrière connaît un succès assez phénoménal. Si vous pouviez tenir les rênes de votre évolution, dans quelle direction voudriez-vous vous diriger ?

À aucun moment je n'ai pensé que ce qu'il m'arrivait me dépassait, même lorsque je sentais que les événements tutoyaient les rêves les plus fous. Petit garçon, je faisais le rêve de voyager de par le monde et de faire de la musique avec les meilleurs orchestres, les meilleurs musiciens… Et c'est ce qui se passe depuis quelques années ! Je me sens en fait très privilégié de pouvoir vivre cela, très chanceux aussi. Mais, aujourd'hui, je ressens vraiment le besoin de vivre dans le moment présent et de faire confiance à ma bonne étoile. Car mon métier me projette dans le futur pour des raisons de calendrier, surtout pour les opéras. Pensez que j'ai déjà des productions lyriques planifiées pour 2019 ! Je comprends bien cette nécessité mais, lorsqu'on me demande aujourd'hui si je resterai à Rotterdam en 2015 ou à Philadelphie en 2017… Je travaille maintenant avec moins d'ensembles qu'il y a quelques années et j'ai envie d'avancer ainsi un moment. Peut-être que dans 2 ans je vous dirai : "Un orchestre ça suffit et je fais le reste comme chef invité. Peut-être que je vous confierai que j'en ai marre d'être directeur musical, je ne veux qu'être chef invité…". Je ne sais pas et je crois que je ne veux pas savoir dans quelle direction je vais avancer. Ce qui m'importe est de me développer humainement et musicalement le mieux possible. J'ai le devoir de me développer comme artiste avec ces orchestres. Où cela va-t-il me conduire ? J'ai décidé de me laisser porter…Cliquer sur le visuel pour commander La Symphonie Fantastique et La Mort de Cléopâtre par Anna Caterina Antonacci dirigés par Yannick Nézet-Séguin …

 

Vous avez enregistré pour le label Bis La Mort de Cléopâtre de Berlioz avec la chanteuse Anna Caterina Antonacci. Elle prépare actuellement une nouvelle production de Carmen. Ce sera sa première Carmen sur l'imposante scène de l'Opéra Bastille. Nous devons la rencontrer bientôt. Quel message pourrions-nous lui transmettre de votre part ?

Un rapport merveilleux nous relie Anna et moi. Nous nous sommes rencontrés à Toulouse il y a quelques années, à l'occasion d'un récital. Puis, nous nous sommes retrouvés à maintes occasions pour travailler ensemble. Ce que j'aime chez Anna Caterina est qu'elle est toujours intègre et entière vis à vis d'elle-même. Elle n'entre dans aucune catégorie, elle est inclassable et elle le sait. C'est d'ailleurs là que réside sa "malédiction", car le monde de l'Opéra a horreur des choses qu'on ne peut pas classer, ce qui est pourtant ce que le public préfère. Je crois que son pouvoir d'attraction, ses qualités de tragédienne et sa classe incroyable mêlés à un tempérament vraiment très latin de feu et aussi un peu têtu - mais dans le bon sens -, tout cela conjugué à son intégrité aboutit à une combinaison qui séduit tous les publics. Je lui souhaite de continuer à se produire dans les plus grandes maisons et qu'on ne lui demande plus si elle est mezzo ou soprano. Peu importe ! Elle est Cassandre et elle est géniale dans Carmen. Nous avons fait seulement des extraits ensemble. Sa diction est parfaite, et elle a aussi cette pudeur qui est d'un sexy incroyable ! Vous l'embrasserez très fort de ma part…

 

Lire la réaction d'Anna Caterina Antonacci aux paroles de Yannick Nézet-Séguin :
www.tutti-magazine.fr/news/page/Anna-Caterina-Antonacci-Carmen-La-Voix-humaine-fr/

 


Propos recueillis par Jean-Claude Lanot
Le 30 octobre 2012

Pour en savoir plus sur Yannick Nézet-Séguin :
www.yannicknezetseguin.com
 

Mots-clés

Anna Caterina Antonacci
Chamber Orchestra of Europe
Yannick Nézet-Séguin

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Schumann - Symphonie no. 4 - COE - Nézet-Séguin

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