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Interview de Varduhi Abrahamyan, mezzo-soprano

Varduhi Abrahamyan.  D.R.Nous débutons notre entretien avec la mezzo-soprano Varduhi Abrahamyan dans sa loge de la Maison de la Radio avant la répétition générale de La Passion selon Saint Jean dirigée par Daniele Gatti à la tête de l'Orchestre National de France. Le lendemain matin, elle nous apprend que le concert est annulé en raison de la grève qui sévit à Radio France. Lorsque nous la retrouvons peu après pour la suite de cette interview, la déception est grande. Pourtant, elle reviendra avec gentillesse et générosité sur son parcours et répondra à nos questions avec une disponibilité dont nous tenons à la remercier chaleureusement…

 

Quel est votre ressenti au lendemain de la générale de "La Passion selon Saint Jean" de Bach avec l'Orchestre National de France dirigé par Daniele Gatti ?

Varduhi Abrahamyan :  C'est la première fois que je travaille avec le Maestro Gatti et j'attendais beaucoup de cette rencontre. J'avoue que répéter avec lui m'a procuré un énorme plaisir car il est très professionnel et la qualité de contact qu'il met en place est à la fois simple, agréable et efficace. C'est une façon de travailler que j'apprécie beaucoup et j'espère un jour pouvoir le retrouver dans le cadre d'un opéra. Durant les deux premiers jours de répétitions, j'ai uniquement chanté mes airs, mais ils m'ont déjà permis d'apprécier la mise en place en phase totale avec l'écriture de Bach et la profondeur du sens véhiculé par cette Passion selon Saint Jean.
La générale, hier soir, était magnifique. J'ai senti que la baguette était dirigée avec un indiscutable professionnalisme animé par le cœur. Les tempi de Daniele Gatti, en ce qui concerne mes interventions, étaient parfaits. Je pense d'ailleurs qu'ils respectaient l'écriture et permettaient à l'orchestre de servir l'œuvre au mieux. L'Orchestre National de France et le Chœur de Radio France étaient superbes. Tout cela me rend d'autant plus triste devant l'annulation du concert de ce soir. Je sais que cette tristesse est partagée par tous les solistes et j'imagine, aussi par les musiciens. Comment ne pas ressentir ce sentiment lorsque tout le monde s'est préparé ainsi à ce concert dont tout porte à croire qu'il aurait été un beau moment de musique ?

 

<i>Stabat Mater</i> de Rossini dirigé par N. Luisotti à l'Académie Sainte Cécile le 10 janvier 2015 : Erika Grimaldi, Varduhi Abrahamyan, Antonino Siragusa et Ildebrando D'Arcangelo.  D.R.

Chanter une œuvre sacrée implique-t-il pour vous une dimension différente de votre chant ?

Varduhi Abrahamyan (Adalgisa) et Mariella Devia (Norma) dans <i>Norma</i> mis en scène par Davide Livermore à Valencia en 2015.Je suis française d'origine arménienne. Or les Arméniens sont le premier peuple à avoir adopté le christianisme. La religion fait donc partie de notre culture, et en particulier de la mienne. Dans ma tendre enfance en Arménie, je chantais les textes sacrés lors de la messe dominicale. Aujourd'hui, le bien que cela m'apporte est difficile à imaginer et à traduire par des mots. Alors, lorsque je chante La Passion selon Saint Jean, c'est une véritable émotion que je reçois et qui chauffe mon cœur, une sensation beaucoup plus forte que pour une œuvre profane. De plus, l'approche de Daniele Gatti s'accorde harmonieusement avec ce que je ressens profondément en moi.
Je crois, du reste, que cette sensation, qui s'apparente à recevoir, est indispensable pour qu'un chanteur puisse transmettre ensuite quelque chose au spectateur. Chanter des paroles, des mots, ne suffit pas. Il faut d'abord soi-même ressentir pour pouvoir transmettre une énergie qui porte la musique et les mots. C'est la même chose qu'il s'agisse d'un oratorio, d'un opéra ou même d'un repas qu'on prépare pour des gens qu'on aime. Sans ce sentiment, le repas ne sera pas le même. Sans le ressenti du cœur, le chanteur ne partage avec le public qu'un beau message vide.

 

Russell Thomas (Pollione) et Varduhi Abrahamyan (Adalgisa) dans <i>Norma</i> mis en scène par Davide Livermore à Valencia en 2015.

 

 

Cela sous-entend qu'il existe une certaine affinité entre une œuvre et vous…

Il m'est arrivé plusieurs fois de refuser de chanter certains rôles, lorsque je ne sentais pas d'affinité avec un personnage. Accepter un rôle qui n'est pas pour soi, c'est se retrouver dans la situation de ne pas pouvoir l'incarner comme on le souhaite. Je ne parle pas ici, bien sûr, du plan vocal, mais de la teneur même du personnage. De plus, j'aime interpréter des rôles qui présentent plusieurs facettes. L'interprétation devient tout de suite beaucoup plus riche et intéressante lorsqu'on peut évoluer d'un acte à l'autre. Bien sûr, il m'arrive aussi d'interpréter des rôles assez linéaires, mais un personnage doit d'abord me convaincre si je veux pouvoir transmettre ensuite une émotion. Je suis persuadée que le public fait la différence entre un rôle tenu et chanté correctement, et un personnage réellement habité par son interprète. Personnellement, je dois avoir l'assurance de pouvoir m'investir totalement dans les rôles que je chante.

Cette "Passion" de Bach est en réalité pour vous une parenthèse entre des productions successives à Valencia. Vous quittez Adalgisa dans "Norma" et, après ce concert, vous chanterez dans le "Stabat Mater" de Rossini, avant Fenena dans "Nabucco" au côté de l'Abigaille d'Anna Pirozzi, du 30 avril au 10 mai. Que pouvez-vous nous dire de votre expérience de Norma au Palau de les Arts Reina Sofia ?

Norma* marquait mes débuts en Espagne et je me réjouis d'avoir maintenant de nombreux projets dans ce pays, et en particulier dans ce théâtre de Valencia. J'y ferai mes débuts dans le rôle de Dalila la saison prochaine. Avec Carmen, ce sont deux rôles que j'affectionne beaucoup.
Quoi qu'il en soit, j'ai adoré ce premier contact avec Norma dans une mise en scène de Davide Livermore, que j'ai également vraiment beaucoup aimée. Chanter pour la première fois Adalgisa au côté de la Norma de Mariella Devia était très impressionnant. C'est même un petit rêve qui s'est réalisé car j'ai toujours apprécié cette chanteuse. Aussi, ce premier rendez-vous en Espagne restera à jamais dans mon cœur. De plus, les personnels du Palau de les Arts Reina Sofia sont toujours vraiment disponibles pour les interprètes. L'acoustique du théâtre est quant à elle merveilleuse. L'ambiance est donc idéale pour travailler et fait que je suis d'autant plus heureuse d'y retourner très bientôt pour le Stabat Mater de Rossini. J'ai déjà eu l'occasion de chanter cette œuvre que j'affectionne aussi beaucoup à l'Accademia Nazionale di Santa Cecilia de Rome en janvier dernier. Ce concert ne sera donné qu'une seule fois, le 10 avril. Je chanterai ensuite dans Nabucco dans la mise en scène de Yannis Kokkos.
* Voir la bande-annonce de Norma au Palau de les Arts Reina Sofia de Valencia à la fin de cette interview.


<i>L'Italienne à Alger</i> à l'Opéra Garnier en 2014. À l'arrière : Varduhi Abrahamyan (Isabella) et Nahuel Di Pierro (Haly). Au premier plan : Tassis Christoyannis (Taddeo), Ildebrando D'Arcangelo (Mustafa) et Antonino Siragusa (Lindoro).  © Christian Leiber

Cette succession d'opéras à Valencia rappelle celle de la saison dernière à l'Opéra de Paris où vous avez enchaîné Isabella dans "L'Italienne à Alger" et Ottone dans "Le Couronnement de Poppée". Comment avez-vous négocié le passage de la mise en scène pétillante d'Andrei Serban au statisme de Robert Wilson ?

J'avoue que la transition entre ces deux mises en scène si différentes était difficile. Dans L'Italienne à Alger je me sentais vraiment libre. Mais il est vrai que l'opéra de Rossini réclame cela aussi bien que le rôle d'Isabella que je chantais.
Les deux premières semaines de répétitions pour Le Couronnement de Poppée ont été en revanche peu évidentes. Passer de cette liberté à des positions très précises qu'il faut caler sur chaque mot en chantant représentait un exercice tout autre. De même, Robert Wilson travaillant beaucoup avec la lumière, il était important d'en tenir compte dans les placements sur le plateau. Il était donc impératif de comprendre avant tout cette approche très particulière. Je me suis dit également que, si je devais procéder ainsi, il fallait que j'y trouve aussi du plaisir. Psychologiquement, cela change tout. J'avais fait l'erreur de reproduire tout d'abord mécaniquement la gestuelle qu'on attendait de moi. Puis j'ai compris que la gestuelle ne devait pas empêcher le corps de rester complètement libre. Dans ce travail, le geste devient même la continuation du texte. Ceci dit, je crois que les quinze premiers jours étaient nécessaires pour comprendre tout cela. Je sais, en outre, que le résultat scénique était magnifique. Je suis également heureuse d'avoir appris quelque chose de nouveau et même approché une dimension théâtrale différente. Maintenant que je suis familiarisée avec son style, je retravaillerai volontiers avec Robert Wilson sur une autre œuvre. Bien entendu, je ne pense pas qu'un opéra comme Carmen puisse être traité de la sorte…

 

Varduhi Abrahamyan (Ottone) et Monica Bacelli (Ottavia) dans <i> Le Couronnement de Poppée</i> mis en scène par Bob Wilson à l'Opéra Garnier.  © OnP/Andrea Messana

 

Varduhi Abrahamyan (Ottone) dans <i> Le Couronnement de Poppée</i> mis en scène par Robert Wilson à l'Opéra Garnier en 2014.  © OnP/Andrea Messana

Monica Bacelli, que nous avions rencontrée lors des représentations du "Couronnement de Poppée", nous avait confié que la mise en scène de Bob Wilson ne favorisait pas les interactions entre les interprètes…

Je n'ai pas vécu cela ainsi car, justement, j'ai abordé la mise en scène avec un autre état d'esprit. Il est vrai que dans le travail de Robert Wilson, les personnages ne se touchent pas. Aussi, j'imaginais que je chantais devant un miroir placé en face de moi, et que ce miroir me permettait d'établir un contact avec les autres personnages qui se trouvaient sur la scène à mes côtés. De même, le contact pouvait être établi par certains regards. Dès lors, mon imagination a fait le reste. Mais, là encore, il m'a fallu un peu de temps pour comprendre et arriver à cela. Pratiquer ces mouvements et les répéter joue également beaucoup dans le sentiment de liberté qu'il est ensuite possible d'acquérir.

 

 

Varduhi Abrahamyan (Lydia Tchoukovskaïa) et Christophe Dumaux (le Représentant de l'union des écrivains) dans <i>Akhmatova</i> à l'Opéra Bastille en 2011.  © OnP

 

 


Vous avez participé à huit productions de l'Opéra de Paris, parmi lesquelles Akhmatova en 2011. L'opéra de Bruno Mantovani représentait une incursion dans la musique contemporaine au côté de Janina Baechle. Quels souvenirs gardez-vous du rôle de Lydia Tchoukovskaïa ?

La musique d'Akhmatova est totalement différente de tout ce que j'ai pu chanter auparavant. Je vous avoue que, vocalement, elle n'est pas facile à chanter dans la mesure où l'écriture du rôle de Lydia Tchoukovskaïa est davantage instrumentale que vocale. C'était ma première incursion dans la musique contemporaine. Si une autre proposition se présente, je veillerai dans un premier temps à voir si l'écriture est totalement compatible avec ma voix. Sur le plan théâtral j'ai trouvé la mise en scène de Nicolas Joel très intéressante. J'espère que le DVD de la captation de ce spectacle finira par sortir…

 

Isabel Leonard (Sesto) et Varduhi Abrahamyan (Cornelia) dans <i>Giulio Cesare</i> mis en scène par Laurent Pelly à l'Opéra Garnier en 2011.  © OnP

Votre père était chanteur. Que vous a-t-il apporté ?

Mon père m'a apporté tant de choses… Il était ténor et, indépendamment de l'adoration que je lui portais, il possédait un timbre exceptionnel. Ses couleurs étaient incroyables et il phrasait de telle manière que tout chantait. Je crois que, d'une certaine façon, il m'a transmis sa façon de chanter. Pourtant je n'ai jamais travaillé avec lui pour la bonne raison qu'il ne souhaitait pas que je chante. Il s'inquiétait de me voir emprunter la même direction que lui… De fait un chanteur est forcément quelqu'un de sensible, mais il se doit d'être toujours fort ne serait-ce que pour avoir le courage de se retrouver sur scène, seul et nu.

 

Varduhi Abrahamyan (Maddalena) dans <i>Rigoletto</i> mis en scène par Jérôme Savary à l'Opéra Bastille en 2008.

L'habitude de la scène et d'une production ne vous apporte-t-elle pas un certain confort ?

Si, bien sûr. Pour moi, le jour de l'arrivée est le plus difficile. Ce n'est pas simple de se retrouver aux côtés de collègues qu'on ne connaît pas. Il faut être concentré sur tout, sur la musique, la mise en scène… Une fois accompli ce premier pas, le travail de préparation se met en place, puis on exprime sa personnalité et sa sensibilité pour former le bouquet qu'on offrira au public. Mais les étapes à traverser pour aboutir à cela sont multiples et le travail est énorme. Sans parler de celui de l'apprentissage d'un nouveau rôle.

Parlant de nouveau rôle, comment allez vous aborder celui de Dalila, dans lequel vous débuterez la saison prochaine ?

Je suis sur le point de commencer l'apprentissage. Je connais déjà les airs mais il y a beaucoup à mémoriser, d'autant que je ne me limite pas à ma partie. J'apprends tout l'opéra car je trouve indispensable de connaître à fond la structure de l'œuvre et les autres rôles pour interagir avec eux. Je peux écouter et regarder différents enregistrements. Mais à ce stade seulement, car je fais très attention à ne pas imiter ce que j'ai entendu ou vu. Ensuite, commence l'apprentissage musical. Je m'accompagne alors au piano. J'ai appris le piano en Arménie, au conservatoire. Au final, je m'entraîne à tout connaître par cœur. Je compte environ deux mois pour apprendre un rôle comme celui de Dalila. Il m'arrive d'entrecouper un apprentissage tel que celui-ci avec une autre œuvre que je vais devoir enchaîner.
Je travaille mes rôles à Marseille avec la pianiste bulgare Anna Pechkova. Le fait est que je vis à Marseille, mais si peu souvent… Je me trouve davantage dans les trains ou les avions, dont j'ai une peur bleue. Au point que si je peux me déplacer en train, je choisis de passer deux fois plus de temps dans les transports que de prendre l'avion !  Ma peur de l'avion s'est un peu adoucie avec le temps, mais j'avoue que cela me rend malade malgré l'effort dont je fais preuve pour me contrôler.

Vous avez l'expérience de nombreux théâtres. Est-il facile de s'installer dans des acoustiques différentes ?

Le problème se pose de la même manière pour chaque scène d'opéra. Les premiers jours passés dans un théâtre permettent de trouver ce que j'appelle "le secret" de l'acoustique d'une salle. C'est une approche très individuelle qui permet d'y parvenir car chacun éprouve des sensations différentes au regard du son.

 

Varduhi Abrahamyan (Arsace) et Gezim Myshketa (Oroe) dans <i>Sémiramide</i> mis en scène par Kirsten Harms à l'Opéra de Montpellier 2010.  D.R.

Pourquoi avoir choisi la France après avoir suivi des études de chant au conservatoire d'Erevan en Arménie, votre ville de naissance ?

Faire une carrière dans le chant en Arménie est quasiment impossible. J'adore mon pays, mais il est si petit qu'un chanteur ne peut pas vraiment exister. Obtenir un visa de sortie est aussi une chose vraiment difficile… Si j'ai décidé de rejoindre la France c'est qu'un couple de membres de ma famille y était installé depuis une quarantaine d'années. Ce sont eux qui m'ont accueillie. J'ai eu ensuite la chance de pouvoir entrer au conservatoire, et je me suis très rapidement prise d'affection pour ce pays qui m'accueillait. Aujourd'hui, je me sens autant Arménienne que Française. Au début de ma carrière, c'est encore la France qui m'a ouvert les portes. C'est la raison pour laquelle je dis toujours avec reconnaissance que je suis une Française d'origine arménienne.

En 2012, vous avez fait vos débuts dans Carmen à Toulon. Avez-vous trouvé des affinités avec ce rôle sans doute très éloigné de votre éducation ?

Je me sens très proche de Carmen. C'est un personnage vivant doué de multiples aspects et qui n'a pas peur d'aimer. Un personnage fort et multiple comme je les apprécie. Quant à la liberté de Carmen, elle ne m'a jamais posé aucun problème. Je suis née dans une famille de musiciens et l'éducation que j'ai reçue en Arménie était très ouverte. Reste que cette éducation était basée sur le respect que l'on doit à chacun. C'est une valeur à laquelle tous les Arméniens attachent beaucoup d'importance
Je n'ai pas encore eu l'occasion de rechanter Carmen depuis mes débuts dans ce rôle mais ce sera chose faite la saison prochaine à Hambourg, juste avant de débuter dans Samson et Dalila.

 

Varduhi Abrahamyan et Calin Bratescu dans <i>Carmen</i> mis en scène par Jean-Philippe Delavault à l'Opéra de Toulon en 2012.  D.R.

Carmen ou Dalila, ces personnages dansent sur scène la plupart du temps. Avez-vous appris à danser ?

Je n'ai jamais pris de cours de danse. Mais, lorsque j'ai interprété ma première Carmen à Toulon, lorsque le troisième air est venu, j'ai commencé à danser spontanément. J'ai alors demandé au chorégraphe Érick Margouet s'il souhaitait que j'ajoute des mouvements, et il m'a répondu que je me débrouillais très bien… Sur scène, je suis vraiment à la disposition du metteur en scène et ne suis pas timide comme je peux l'être par ailleurs dans la vie quotidienne. Pour autant, il y a bien une partie de moi-même qui s'exprime au travers de Carmen. Heureusement, d'ailleurs, sans quoi toutes les Carmen se ressembleraient !
Il peut arriver que les choix d'un metteur en scène soient plus difficiles à appréhender. Généralement, je propose toujours de personnaliser ce qu'on me demande. Mes propositions peuvent être acceptées ou pas, mais l'essentiel est que la discussion soit possible. Une certaine souplesse est de toute façon souhaitable. Bien sûr, lorsqu'il s'agit d'une mise en scène de Bob Wilson, les options ne sont pas discutables !

Vous avez dit en 2011 que vous évitiez de vous projeter dans l'avenir parce qu'il se présentait toujours autrement que la façon dont vous l'imaginiez. Pour autant, avez-vous une ligne d'évolution quant aux rôles que vous ajoutez à votre répertoire ?

Julie Fuchs (Morgana) et Varduhi Abrahamyan (Bradamante) dans <i>Alcina</i> mis en scène par Christof Loy à l'Opéra de Zürich en 2014.  © Monika RittershausSi je me projette dans un futur possible je pense spontanément à Eboli dans Don Carlos de Verdi. Mais ce n'est pas pour de suite, car il me faudra tout d'abord passer par d'autres rôles pour parvenir à ce personnage, ou à Azucena dans Le Trouvère. Je n'aime pas jouer avec le feu et préfère avancer doucement en faisant le mieux possible. Ceci dit, je ne souhaite aucunement me limiter aux héroïnes verdiennes…
Pour le moment, puisque ma voix me le permet, pourquoi ne pas chanter Rossini ? La musique de Rossini permet de conserver la souplesse de la voix.

Avez-vous retrouvé cet aspect dans la musique de Bellini ?

C'est en tout cas la façon dont j'ai voulu aborder le personnage d'Adalgisa dans Norma. À l'origine, ce rôle est écrit pour une voix de soprano alors que je suis mezzo-soprano ou contralto. J'ai donc cherché à préserver le maximum de souplesse et tout s'est merveilleusement bien passé. Les retours que j'ai reçus ont été magnifiques. Les aigus d'Adalgisa me permettront de me sentir encore plus à l'aise dans le rôle de Carmen qui demande à la fois des graves et des aigus. Mais je confesse que ce rôle a constitué une découverte pour moi, comme si je découvrais mes aigus ! Lorsqu'on m'a proposé Adalgisa, ma première réaction a été de le refuser. Mon agent, en qui j'ai confiance, a insisté et m'a persuadée que ce rôle était pour moi…

La presse parle de vous soit en tant que mezzo-soprano, soit en tant que contralto. Comment définissez-vous votre voix ?

De la même façon, certains voient en moi une cantatrice baroque quand je chante un opéra baroque. À l'inverse, lorsque je chante une œuvre romantique, on me dit que je suis faite pour cela ! Il est vrai que j'essaye de m'investir aussi totalement quel que soit l'opéra que je chante. Il faut bien comprendre que la chose la plus importante est la façon dont on interprète une œuvre, la manière dont on l'aborde. Ceci dit, il est vrai qu'il y a deux types de mezzo-sopranos, celles qui flirtent avec le registre de soprano, et celles qui se rapprochent du registre de contralto. En ce qui me concerne, je possède des graves et, comme me l'a révélé le rôle d'Adalgisa, j'ai également de vrais aigus. Du reste, j'ai chanté Adalgisa dans la tessiture voulue par Bellini pour l'Acte II alors que, souvent, on l'abaisse. Bien sûr, j'ai beaucoup contrôlé ma voix et en permanence, du début à la fin de l'opéra.

 

Malena Ernman (Ruggiero) Erik Anstine (Melisso) et Varduhi Abrahamyan (Bradamante) dans <i>Alcina</i> à l'Opéra de Zürich.  © Monika Rittershaus

Accordez-vous une place pour la mélodie et le lied dans votre expression ?

Varduhi Abrahamyan.  D.R.

À vrai dire, très peu. L'aspect théâtral et les rôles sont très importants pour moi. C'est de là que je tire mon plaisir. J'apprécie le récital mais il ne m'apporte pas autant d'épanouissement. En revanche, je suis très attirée par les symphonies, celles de Mahler, en particulier. Il y a deux ans, j'ai doré chanter les Wesendonck Lieder de Wagner. C'était à La Chaise-Dieu, avec l'Orchestre de Lorraine dirigé par Jacques Mercier.

Vous reviendrez en France pour le Festival de Saint-Denis et le Requiem de Verdi dirigé par Myung-Whun Chung les 23 et 24 juin. Comment envisagez-vous la partie de mezzo-soprano ?

Ce sera la première fois que chante le Requiem de Verdi, et j'espère que ce ne sera pas la seule car c'est une œuvre que j'adore. Aussi, je ne peux pas encore vous parler de mes sensations. Bien sûr, j'imagine des choses, mais dans la mesure où je n'ai encore jamais chanté cette œuvre, je sais que mes impressions pourront être différentes après le concert. Chanter en public agit comme un révélateur. De plus, proposer ce Requiem dans le cadre de la Basilique Saint-Denis apportera une dimension très importante. L'année dernière j'ai chanté le Stabat Mater de Dvorak dans la basilique et je peux vous dire que le lieu apporte indéniablement une dimension supplémentaire à une musique pourtant déjà magnifique par elle-même.

Où allons-nous vous retrouver prochainement ?

Je chanterai dans Sémiramide au début de la prochaine saison, en octobre, à l'Opéra de Marseille. Puis j'enchaînerai tout de suite après avec Carmen à l'Opéra de Hambourg, avant de me lancer dans Samson et Dalila. De nombreuses dates sont déjà planifiées pour la suite dont une production d'Ariodante à Toronto pour mes débuts au Canada. Dieu merci, mon proche futur se construit harmonieusement. Mais, sans orgueil aucun, je sais que je le dois au travail que j'effectue sur moi-même. Mon agent joue également un rôle important. Mais plus important encore est la constance du travail et d'accepter de toujours s'ouvrir à quelque chose de nouveau, aux progrès que l'on est susceptible de faire et que le public attend. Nous, chanteurs, sommes nombreux et venons de partout. Il est donc nécessaire de proposer quelque chose de personnel. Or, pour parvenir à cela, il faut beaucoup de travail et s'efforcer de toujours donner le meilleur de soi-même. Le reste appartient à la chance et au public. Une porte se ferme, une autre s'ouvre. N'est-ce pas ce qu'on appelle le Destin ?

 


Propos recueillis par Philippe Banel
Les 2 et 3 avril 2015

 

Retrouvez Varduhi Abrahamyan sur Facebook :
www.facebook.com/varduhi.abrahamyan

 

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