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Interview de Rima Tawil, soprano

Rima Tawil.  D.R.Nous rencontrons la soprano Rima Tawil quelques jours avant son concert à la Salle Gaveau, le 19 octobre. Un concert dédié aux airs et mélodies de Massenet, un compositeur avec lequel elle a tissé de beaux liens musicaux. Après un disque d'airs d'opéras avec orchestre - Rêve infini -, Rima Tawil interprète une sélection de mélodies de Massenet rassemblées sur l'album Je t'aime, accompagnée par Jeff Cohen au piano et Carine Balit au violoncelle. Ce disque sortira fin octobre sous le label Rue Stendhal.

<i>Je t'aime</i> sort en octobre chez Rue Stendhal…

Tutti-magazine : En 2011 votre disque Rêve infini était consacré aux airs d'opéras de Massenet. Pouvez-vous nous dire ce qui vous relie à la musique de ce compositeur ?

Cliquer sur le CD pour acheter <i>Rêve infini</i>…Rima Tawil : C'est avec l'air "Pleurez mes yeux" du Cid que j'ai découvert Massenet durant mes jeunes années de formation au Conservatoire de Beyrouth. Mais ce lien est vraiment né lorsque j'ai chanté le rôle de Salomé dans Hérodiade. C'était mon premier opéra de Massenet sur scène, et il m'a permis de découvrir combien ce compositeur était également un grand homme de théâtre. Je dois aussi à cette expérience de m'avoir rendue sensible à la vocalité, à la théâtralité et à l'aspect scénique de l'opéra. Plus tard, j'ai chanté Thaïs et ce rôle a définitivement scellé mon attachement à la musique de Massenet.

Pour l'album Je t'aime, vous avez enregistré des mélodies, toujours de Massenet…

Personnellement, j'avais des comptes à régler avec la mélodie et je voulais me réconcilier. En effet, avec ma voix de soprano spinto, et non dramatique comme je l'entends dire trop souvent, j'ai la chance de pouvoir interpréter des rôles lyriques aussi bien que des rôles dramatiques. Or durant des années, on m'a dissuadée de chanter la mélodie en raison d'une voix que l'on trouvait trop lourde… Le temps a passé, et en me plongeant dans les partitions d'opéras de Massenet pour sélectionner les airs de mon précédent disque Rêve infini, je me suis parallèlement intéressée à ses mélodies. Avec le pianiste Jeff Cohen, nous nous sommes livrés à un véritable défrichage, ce qui m'a fait prendre conscience de l'ampleur de l'écriture mélodique de Massenet, une écriture respectueuse du texte et de l'émission vocale. Je peux dire que j'ai été une nouvelle fois littéralement séduite par cette musique. De plus, étant pianiste moi-même, il m'est apparu clairement que les parties de piano étaient loin d'être anodines.

Comment avez-vous fait votre choix parmi cette littérature mélodique importante ?

Effectivement, Massenet a écrit plus de 200 mélodies. Alors j'ai longtemps cherché, puis travaillé un grand nombre d'airs au piano. Mais je me suis trouvée confrontée à un écueil : la qualité toute relative de certains textes ! Je vous avoue qu'il m'est arrivée d'être déçue lorsque la mélodie me plaisait mais que le texte la dépréciait. Je ne pouvais pas sélectionner ces airs-là car j'avais vraiment besoin de mélodies qui me motivent sur tous les points. Je gardais aussi à la conscience que ce disque allait s'adresser essentiellement à des amateurs de musique assez confirmés et qu'il me fallait respecter un côté académique. Jeff et moi avons ainsi choisi 24 mélodies très contrastées. Certaines sont connues, mais d'autres pour ainsi dire pas.

Pour ce programme, vous êtes accompagnée par la violoncelliste Carine Balit et le pianiste Jeff Cohen. Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec ces musiciens ?

Cela faisait longtemps que Jeff et moi voulions travailler ensemble mais nos emplois du temps étaient peu conciliables avec cette envie. J'ai eu l'énorme chance de travailler avec feu Robert Kettelson, qui m'a tout appris sur Verdi et Puccini, sur les opéras français et russe. C'est aussi grâce à lui que j'ai appris à comprendre le jeu des instruments qui accompagnent le chant à la lecture d'une partition d'orchestre. Parallèlement, j'ai très longtemps travaillé aussi avec un chef de chant rencontré à la Scala de Milan… Puis, en me rapprochant de la mélodie, j'ai tout naturellement pensé à Jeff. Nous avons enfin pu nous rencontrer et nous nous sommes tout de suite très bien entendus. L'enregistrement des mélodies de Massenet en août dernier a été un vrai bonheur.
Quant à Carine Balit, il s'agit d'une jeune violoncelliste actuellement chef d'attaque des violoncelles à la Sinfonietta de Genève. Je trouve en Carine une âme de musicienne qui sait toucher à travers ce qu'elle exprime, et je suis heureuse de lui offrir une mise en avant à l'occasion du disque et, le 19 octobre, du concert à la Salle Gaveau.

 

Enregistrement du disque de mélodies de Massenet <i>Je t'aime</i> : Carine Balit (violoncelle), Jeff Cohen (piano) et Rima Tawil (Soprano).  D.R.

Comment s'est déroulé l'enregistrement des mélodies de Massenet ?

La prise de son a été faite au temple Saint-Pierre, rue Manin à Paris. L'ambiance chaleureuse de ce lieu qui n'est pas surdimensionné s'allie à une très bonne acoustique. Nous avons enregistré Je t'aime sur quatre jours, à raison de très nombreuses heures quotidiennes. Sans m'en rendre compte, il m'est arrivé de chanter jusqu'à 10 heures dans la même journée. Dans un cas comme celui-ci je suis reconnaissante à la technique que j'ai acquise très tôt lors de ma formation de chanteuse. En fait, nous nous sommes montrés très exigeants, ce qui est une vraie chance dont on ne peut profiter lorsqu'on enregistre avec un orchestre, ce qui fut le cas pour mes deux derniers disques. Pour les mélodies de Massenet, nous avons bénéficié de ce luxe qui nous a permis d'écouter en détail ce que nous avions enregistré afin de peaufiner au maximum le résultat. De plus c'était l'été, Paris était pour ainsi dire vide, et nous nous sommes laissés porter par cette belle sensation de liberté.

Vous chanterez un Hommage à Massenet le 19 octobre à la Salle Gaveau dans une configuration différente puisque l'altiste Pierre Lénert rejoint les musiciens de l'enregistrement. Pourquoi la présence de l'alto ?

J'ai rencontré Pierre Lénert tout à fait par hasard, au Théâtre du Châtelet, alors que je répétais pour le concert de lancement de mon disque Rêve infini organisé par Intégral Distribution. J'ai entendu Pierre répéter du Sarasate qu'il devait jouer en soirée et j'ai été très impressionnée par son jeu. Jeff Cohen a eu l'idée de demander à Pierre s'il accepterait de m'accompagner, ce qui me réjouissait aussi, et c'est ainsi que nous sommes retrouvés tous les trois lors du concert pour l'Élégie de Massenet, du reste dans une tonalité qui était plus basse que la mienne. Nous nous sommes très bien entendus et il était logique de faire appel à lui pour le récital à la salle Gaveau. Nous avons justement répété hier les airs de Massenet avec le violoncelle et l'alto et nous avons été nous-mêmes surpris par la rondeur et la chaleur du son de cet accompagnement de cordes et piano.

Les airs de Massenet que vous interprétez sont souvent attachés à de grandes héroïnes. Vous avez déjà interprété sur scène Thaïs et la Salomé de Hérodiade. Vous servez-vous de votre expérience du théâtre pour le récital ?

Le ressenti est en fait vraiment différent. Sur scène, la priorité est d'être le personnage et de jouer. Cela vous porte. En concert on éprouve un stress plus important car on se trouve à nu. Sur un plateau, il y a toujours des moments de répits lorsqu'un autre rôle chante ou même lorsque vous interprétez en duo car, à ce moment, il se produit un échange d'énergies qui vise à créer une forme d'équilibre sur le plateau. Mais, je dois aussi avouer que, lorsque j'ai chanté Salomé dans Hérodiade, j'ai éprouvé sur scène la sensation d'étouffer, car j'ai aussi dansé moi-même la danse orientale. Le concert est aussi plus strict, cependant j'aime bouger, mais cela n'est pas toujours possible en fonction de l'espace dont je dispose. Quoi qu'il en soit, je tente également dans cette configuration plus spartiate de me placer dans la sensibilité du personnage que j'interprète à travers un air.José Carreras et Rima Tawil en concert à Beiteddine.  D.R.

Vous avez interprété un grand nombre de rôles de l'opéra français, italien, allemand et russe. Quels sont ceux desquels vous vous sentez la plus proche et pourquoi ?

Je me sens très proche de l'opéra français. Mais, il se trouve que j'ai interprété davantage d'œuvres dans d'autres langues, alors je dirai que Verdi et Puccini m'ont beaucoup apporté. C'est sans doute l'italien et le français qui sont les deux langues avec lesquelles j'ai le plus d'affinité.
Au niveau des rôles, il m'est impossible de vous dire que j'ai préféré chanter l'un ou l'autre car le rôle le plus important a toujours été pour moi celui que je chantais, au moment où je le chantais. Bien sûr, je ne peux pas ne pas reconnaître que certains rôles sont plus séduisants que d'autres… En fait, je me sens aujourd'hui très proche d'héroïnes que je n'ai pas encore chantées : Tosca, Amelia et Aïda. Je me sens prête pour affronter ces rôles…

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On trouve dans votre discographie des incursions dans la musique contemporaine. Pouvez-vous nous parler de votre travail avec Naji Hakim ?

Naji Hakim est un compositeur libanais que j'ai rencontré alors que j'étais enfant. Il venait à la maison et me tenait sur ses genoux devant le piano pour me faire jouer les notes graves et accompagner mon frère qui jouait du violon ! Je suis restée en très bon contact avec lui et, lorsqu'il a créé sa Missa resurrectionis pour soprano solo, il a fait appel à moi. J'ai été très enthousiaste car j'aime sa musique forte voire agressive dans sa projection, qui ne l'est en fait absolument pas dans le traitement de la voix. Puis, en 2011, il s'est adressé à moi alors qu'il cherchait un ténor pour l'enregistrement de Die Taube qui devait intégrer son disque Set me as a Seal upon your Heart. Finalement, il m'a proposé de chanter cette "colombe" qui a ainsi été incarnée par une voix de femme.

Vous avez également travaillé avec Souleïman Al-Qoudsi et Vincent Charrier…

Vincent Charrier et Souleïman Al-Qoudsi sont des compositeurs français. Ce qui m'a amené à les rencontrer est du reste assez amusant. Je me souviens parfaitement que j'étais assise au piano, avec une partition en tchèque et je me morfondais à l'idée de devoir passer 6 mois à étudier la langue. Je me suis alors mise à compter les différentes langues que j'avais chantées. Il y en avait neuf ! Et, tout à coup, j'ai pris conscience qu'une dixième s'imposait spontanément et que je n'avais jamais chantée : l'arabe. De là est née mon envie de chanter cette langue, non comme les prima donna arabes, mais comme je chante l'opéra avec ma propre voix. Je voyais dans ce désir la possibilité de sensibiliser l'Occident à la langue arabe, en même temps qu'ouvrir les portes de l'Orient au chant lyrique. Ainsi est né le projet Orientarias, construit sur une musique que j'ai voulue grand public afin de pouvoir toucher les gens qui ne sont pas familiarisés avec l'opéra.
Nous avons tout d'abord réuni des textes puis ma rencontre avec Souleïman Al-Qoudsi a été assez Incroyable ! Lui même me cherchait à travers l'ambassade libanaise. Lorsque j'ai enfin fait sa connaissance, il m'a fait entendre ce qu'il avait écrit, et j'ai été immédiatement séduite par sa musique. Vincent Charrier m'a été présenté par Naji Hakim dont il a été élève, et il s'est intéressé à son tour au projet.

 

Rima Tawil chante <i>Orientarias</i> à la Salle Pleyel.  D.R.

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Orientarias a été un projet de longue haleine…

Ce projet était gigantesque ne serait-ce que par le nombre de musiciens et choristes qu'il requiert, et il nous a en effet occupés quatre années. Ce temps a été nécessaire à à la recherche et à l'écriture des textes, à la composition qui devait épouser au plus près le sens du texte, mais aussi au travail sur les accents toniques de la langue arabe par rapport au placement des mots sur la musique. Mais surtout, comme tout nouveau projet, il a également fallu le présenter à des musiciens, à des professionnels du milieu musical et des maisons de disques. Or montrer la partition n'était pas suffisant pour faire comprendre le sens de ce projet qui sortait des sentiers battus. Le programme d'Orientarias a ainsi été enregistré une première fois à Kiev afin de constituer un élément de démonstration. La prise de son n'était toutefois pas suffisamment performante pour le disque et une autre captation a été réalisée ensuite à Vienne. Mais le premier enregistrement a été fort utile, par exemple pour obtenir la Salle Pleyel où j'ai chanté Orientarias à l'occasion de la sortie du disque.

Pensez-vous qu'il pourrait y avoir pour vous une suite à Orientarias ?

Un autre projet en arabe n'est pas impossible. Mais, si suite il y a, elle devrait se réaliser bien plus rapidement qu'Orientarias qui était totalement nouveau et représentait un gigantesque défi par son ampleur. Ceci dit Orientarias peut très bien encore avoir un avenir dans de nombreux pays car sa structure en 12 tableaux permet aussi une adaptation scénique. L'accueil, superbe et spontané, que m'ont réservé les spectateurs de Pleyel me pousse à le penser. J'ai d'ailleurs récemment tourné un clip vidéo sur le premier air que j'ai enregistré, Salam wa Gharam*, ce qui veut dire "paix et amour". Cet air est un peu comme un hommage à mes racines libanaises.
* Ce clip, réalisé par Zahi Farah, est proposé à la fin de cette interview.

Pour Orientarias et Rêve infini, vous avez enregistré avec la Donau Philharmonie de Vienne dirigée par Manfred Müssauer. Comment pouvez-vous décrire votre relation avec cet orchestre et ce chef ?

Manfred Müssauer et Rima Tawil.  D.R.J'ai rencontré Manfred Müssauer il y a une quinzaine d'années, alors que je passais le concours du Belvédère. Il faisait partie du jury. Quelques mois après, il m'appelait pour un concert. C'était le premier, et il y en a eu tant que je ne peux même plus les compter : Budapest, Vienne, Bratislava, Brno, le Festival de Heidelberg, des opéras… Manfred a été assistant de Herbert von Karajan. C'est le Viennois par excellence, très cultivé mais aussi très exigeant. Le retrouver pour Orientarias n'était pas du tout prémédité, mais nous en avons parlé au téléphone, il a entendu un extrait et s'est proposé de l'enregistrer avec la Donau Philharmonie.
Lorsque nous avons ensuite enregistré ensemble le disque Massenet, c'était un réel plaisir de retrouver ces musiciens si chaleureux. Il est très important de se sentir accepté et aimé dans ce contexte, d'autant que pour l'enregistrement des airs de Massenet, le directeur artistique Karol Kopernicky était loin d'être facile. Mais la rigueur était bien sûr nécessaire…

Aujourd’hui, quels sont vos désirs d'interprète ?

Il y en a beaucoup… Pour rester dans Massenet, j'aimerais beaucoup chanter Ariane et Le Cid. Ces opéras offrent des rôles extrêmement bien écrits. À la Salle Gaveau, je vais chanter "Tu vas mourir", un air du Cid très peu connu qui me touche par sa puissance dramatique et expressive. Lorsque j'ai étudié la partition de l'opéra afin d'y trouver des airs, je me suis réellement demandée pourquoi cet extrait n'était pas aussi connu que "Pleurez mes yeux". Pour moi, c'était presqu'une révélation.
Dans le répertoire italien, j'aimerais interpréter Tosca et peut-être même Turandot, mais en fin de carrière. C'est une envie très particulière car j'ai fait mes débuts dans le rôle de Liu. Si je ne chante pas Turandot sur scène, j'ai très envie de le faire au disque. Mais je crois que le rôle qui me manque aujourd'hui le plus est Aïda. Enfin, je ne peux pas m'empêcher de citer un compositeur que j’adore : Francis Poulenc…

 

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 4 octobre 2012

 

Mots-clés

Carine Balit
Jeff Cohen
Jules Massenet
Rima Tawil

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Vidéo

Salam wa Gharam - Réal. Zahi Farah

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