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Interview de Meagan Miller, soprano

Meagan Miller.  © Christian SteinerNous avons rencontré la soprano américaine Meagan Miller à l'occasion de ses débuts dans le rare opéra Tiefland au Théâtre du Capitole de Toulouse, où elle incarnait une remarquable Marta aux côtés du ténor Nikolai Schukoff. Encore peu connue en France, espérons que cette interprète attachante aura l'occasion de contribuer à la réussite de distributions européennes, ce qu'elle souhaite de tout cœur…

Hier se déroulait la troisième représentation de "Tiefland", un opéra peu donné dans lequel vous chantez pour la première fois Marta. Avec ce nouveau rôle inscrit à votre répertoire, vous faites également vos débuts sur la scène du Théâtre du Capitole de Toulouse…

Meagan Miller : Tout va pour le mieux car je suis tombée amoureuse du rôle de Marta, et je trouve l'acoustique de la salle du Capitole splendide, ce qui me rend confiante lorsqu'il s'agit de prendre des risques, par exemple pour chanter le plus délicatement possible certains passages de l'œuvre. Tiefland est un opéra qui fonctionne bien, en particulier dans sa dernière scène, à laquelle le public ne peut qu'adhérer. Quels que soient les événements, tous négatifs, exposés à l'Acte I, je sens dans cette dernière scène le public lié aux interprètes. La construction de cet opéra est donc bonne. Il faut dire que D'Albert a écrit quelque vingt-et-un opéras, et que Tiefland est son dernier. À l'époque de la composition de cette œuvre, il était tenu pour un vrai maître de la musique dramatique, et je crois que cela transparaît dans Tiefland. Marta est un rôle intéressant que j'espère reprendre un jour…

Vous croyez donc à la reprise de cette œuvre…

À vrai dire, on ne peut jamais savoir. Il arrive qu'on apprenne un rôle et que l'occasion de le reprendre ne se présente jamais. Prenez L'Amour de Danaé, j'y ai investi de nombreuses choses personnelles, et voilà un opéra que j'aimerais infiniment pouvoir chanter à nouveau. Même chose pour le rôle de Nyssia dans Le Roi Candaule de Zemlinsky, peut-être n'aurai-je jamais l'occasion de le chanter à nouveau. Qui sait ? Au début de ma carrière, j'ai également interprété un certain nombre de pièces qui ont été écrites pour moi par des compositeurs américains. Peut-être ne les rechanterai-je jamais non plus… Quoi qu'il en soit, j'espère retrouver un jour Marta car mon sentiment est que j'ai pas mal à offrir à ce rôle.

 

Nikolai Schukoff et Meagan Miller dans <i>Tiefland</i> mis en scène par Walter Sutcliffe au Théâtre du Capitole.  © Patrice Nin

Lorsque vous avez découvert la vocalité d'Eugen D'Albert dans Tiefland, avez-vous rapproché cette musicalité d'autres œuvres que vous avez déjà interprétées ?

Sous certains aspects de l'écriture et de l'expression Marta peut se rapprocher un peu de la Sieglinde de Wagner. De même, je ne peux m'empêcher de penser au personnage de Mignon de Goethe, en particulier dans le cycle de Lieder de Hugo Wolf. On peut aussi regarder du côté de Nedda… Ceci étant, me retrouver en territoire connu compte peu pour moi. Si j'ai choisi cette carrière de chanteuse, c'est non seulement parce que j'en suis tombée amoureuse, mais aussi parce que j'aime autant m'investir dans un drame qu'étudier une pièce dans le détail et m'exprimer dans différentes langues. J'ai l'amour du travail, et cela me porte ensuite lors de chaque représentation. En ce sens, m'investir dans une œuvre très différente ne me pose pas de problème. D'ailleurs, si je n'ai pas pu me préparer au mieux, je le ressens comme une vraie tragédie. Dans cette perspective, mon métier implique que je sois déjà en totale osmose avec une œuvre lorsque j'arrive dans un théâtre pour aborder les répétitions. Je peux alors partager toutes mes idées et toute ma dévotion à l'œuvre avec le metteur en scène ou le chef d'orchestre, et parfois les deux. En tant que professionnels, le travail fait partie du devoir des chanteurs. Si nous faisions ce métier uniquement par amour, nous ne pourrions pas en vivre…

Être capable de partager ainsi votre approche personnelle demande sans doute une grande exigence dans votre préparation en amont…

Cette exigence m'est indispensable lorsque je me prépare pour une production, et elle m'est naturelle. Le problème se pose parfois lorsque d'autres chanteurs donnent l'impression de ne pas faire preuve de la même exigence, ou qu'ils ne paraissent pas être animés d'un intérêt aussi fort que celui qui me porte. C'est en cela que réside le plus difficile dans mon métier, et c'est susceptible de me rendre malheureuse.

Comment percevez-vous le personnage de Marta ?

Chaque personnage d'opéra se trouve face à une sorte de conflit à résoudre et à des découvertes à faire. Marta ignore tout de sa propre responsabilité sur les faits, et je trouve qu'elle verse trop dans la culpabilité et la honte. Elle se situe en quelque sorte à l'opposé de l'Impératrice dans La Femme sans ombre. Dans Tiefland, Marta doit se séparer de son sentiment de culpabilité pour parvenir à comprendre la vie et ses interactions. À l'inverse, l'Impératrice aurait intérêt à chercher à se sentir responsable pour devenir humaine…

 

Meagan Miller (Marta) et Nikolai Schukoff (Petro) dans <i>Tiefland</i> au Théâtre du Capitole en 2017.  © Patrice Nin

Après l'entracte, en raison de la structure de l'œuvre, c'est un véritable challenge qui attend le personnage de Marta…

Effectivement ! Marta ne ferme pas l'œil de la nuit et passe tout son temps dans la peur à réfléchir et à faire travailler son imagination. Pour moi, elle finit en quelque sorte par accepter son Destin et à essayer de s'en sortir… Dans l'Acte I, très différent, Marta est peu présente en scène. Or il se trouve que, personnellement, je préfère de beaucoup être en scène que devoir me contenter d'entrer et sortir. Sur le plan musical, on peut dire qu'au début de l'œuvre, Marta parle davantage qu'elle ne chante. De plus, la situation qu'elle présente est fausse. Ce n'est qu'à l'Acte II qu'elle se révélera, et de façon véritablement incandescente, sans plus rien contrôler jusqu'à n'être qu'une blessure ouverte.
Marta est seule. Une chose est d'ailleurs assez remarquable dans la mise en scène de Walter Sutcliffe : lorsque Tomasso apparaît en haut des marches puissamment éclairées, je ne le vois pas. Et lorsque je gravis l'escalier, je ne vois que de la lumière. Cela renvoie au profond isolement de Marta qui ne peut se confier à personne dans cet univers sclérosant. Cette mise à l'écart fait un peu penser à celle vécue par Peter Grimes, dans un tout autre contexte. Puis vient cette longue scène très wagnérienne où elle raconte son histoire et où, pour la première fois, elle porte un regard adulte sur sa vie, avec ce nouvel espoir qu'incarne Pedro. Auparavant, elle ne le voyait même pas et se contentait plutôt de réagir aux problèmes. Mais là, elle le considère autrement tout en comprenant que son passé était jusque-là tissé d'erreurs… Marta, je crois, est la première héroïne qui me permet d'exprimer autant de sentiments. Même Sieglinde n'est pas aussi riche. J'ajouterai que je crois en Marta. En tout cas elle représente un personnage très intéressant à travailler.

Pensez-vous que la complexité du personnage de Marta puisse un jour vous aider à construire d'autres héroïnes d'opéra ?

Markus Brück (Sebastiano) et Meagan Miller (Marta) dans <i>Tiefland</i> au Théâtre du Capitole de Toulouse.  © Patrice NinJe le pense sans pouvoir vous dire précisément en quoi. Cette Saison, je dois chanter à nouveau Sieglinde à deux reprises, et peut-être mon approche en sera-t-elle quelque peu différente… Marta m'a fait réaliser que je devais être plus attentive aux moments où les personnages réalisent une action sur le plan dramatique. Je crois qu'il est important de bien identifier un tel moment car il est révélateur du personnage que l'on interprète, et éclaire beaucoup sa psychologie.

Pouvez-vous dire quelques mots sur la période de répétitions à Toulouse avec le metteur en scène Walter Sutcliffe et le chef d'orchestre Claus Peter Flor ?

La chose étonnante est que chacun d'eux s’est investi de la même façon dans tout le travail de préparation. Parfois les chanteurs travaillent d'abord avec le metteur en scène et rencontrent ensuite seulement le chef d'orchestre, et uniquement à certains moments bien planifiés. À Toulouse, tous deux ont été constamment présents. Par exemple, lorsque Walter Sutcliffe montrait une scène, il discutait avec le chef d'orchestre du tempo que nous allions adopter. Walter et Claus partageaient le même souci de porter le drame au sein de la musique… Ce process très intéressant permettait d'avoir en permanence des retours croisés sur notre travail. Je ne nie pas avoir tout d'abord ressenti un stress supplémentaire du fait de cette double présence du metteur en scène et du chef. Mais ce sentiment s'est rapidement dissipé au profit de la richesse de ces répétitions qui nous ont permis de nous inscrire dès le départ dans la bonne intention musicale. De fait, lorsque nous avons commencé à travailler avec l'orchestre, nous étions prêts et nous avons même pu nous concentrer sur quelques nouveaux détails…
Walter Sutcliffe avait vraiment besoin de connaître la distribution avec laquelle il allait travailler. Bien que très préparé, une fois qu'il nous a vus travailler et qu'il a compris l'énergie que chacun lui inspirait dans une scène, il n'a pas hésité à ajuster ses idées avant de prendre une décision finale. Une telle démarche n'est pas si fréquente chez les metteurs en scène. Il arrive que nous, interprètes, soyons quasiment transformés en marionnettes car le metteur en scène ne s'intéresse pas à nos personnalités, sachant que sa production sera reprise avec d'autres artistes. Ils préfèrent alors nourrir leur mise en scène avec des archétypes que nous devons incarner de façon bien peu personnelle. Croyez-moi, c'est bien plus sympathique d'être considéré comme quelqu'un d'unique par celui qui vous met en scène !

 

Meagan Miller interprète le rôle de Donna Anna dans <i>Don Giovanni</i>.  © Pet Emerson

La plupart des héroïnes d'opéra que vous chantez sont des femmes très complexes. Vous sentez-vous proche de ces personnages ?

Meagan Miller - Photo promotionnelle pour <i>L'Amour de Danaé</i>  © Todd Norwood

Oui, vraiment, au point que j'aime apporter une certaine complexité aux personnages qui sont jugés plus simples. Je crois avoir toujours agi ainsi depuis que je chante sur scène. Marguerite dans Faust pourrait être vue comme une ingénue, mais j'ajouterais que chaque ingénue connaît des moments d'incroyable courage. Si l'on envisage le contexte historique de la plupart des livrets d'opéras, la plupart des femmes brisent les règles, ce qui les rend de toute façon intéressantes. Quant aux rôles que je vais sans doute continuer à chanter, j'apprécie que leur complexité me permette d'apporter quelque chose de neuf à chaque représentation, et que chaque nouvelle production puisse enrichir mon approche… Bien sûr, toutes les héroïnes n'offrent pas de telles possibilités. Prenons par exemple la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée, un rôle qu'on m'a très souvent proposé au début de ma carrière mais que je n'ai jamais chanté sur scène : je ne sais pas à quel point on peut lui apporter de la profondeur. Assurément, je pourrais essayer, mais il y a tant d'autres rôles dans lesquels je peux m'investir, et non dans la limite de deux airs dans la soirée !
Je vous ai dit combien j'aimais me trouver en scène. Apparaître de temps en temps n'est pas franchement pour moi. Être sur la scène me permet de sentir et de m'imprégner de l'énergie du personnage, ce qui me semble tout aussi important que l'idée que je peux moi-même en avoir. Sentir le personnage que je joue ainsi que le contexte auquel il est confronté, écouter et me contenter de réagir, c'est parfois tout ce dont j'ai besoin lorsque j'interprète un rôle… Je trouve toujours plus de plaisir à interpréter des personnages complexes, même lorsque je dois jouer des situations qui me semblent très floues. Par exemple, dans la scène finale de Tiefland, je ne sais pas précisément ce que ressent Marta. Éprouve-t-elle une forme d'empathie envers Sebastiano ? De la pitié ? Se sent-elle responsable de la situation ? Peut-être aurait-elle pu éviter cette mort, simplement en dansant, ou bien en dévoilant toute l'histoire à Pedro dès le début ? Et que pense-t-elle de Pedro qui a tué un homme ? Marta est-elle seulement capable d'être heureuse au sein d'une relation ?

Dans quel genre de mise en scène préférez-vous chanter ?

Je me suis toujours sentie à l'aise dans une production traditionnelle, en particulier lorsque le sujet est historique. Cela est particulièrement important pour les rôles féminins, car une femme qui prend des risques en 1530 a peu de points communs avec une femme qui s'expose aujourd'hui. Par le passé, le courage nécessaire était autrement plus important, et il s'exprimait alors face à une pression extrême. De même, porter un costume d'époque conditionne un comportement spécifique. Une production respectueuse du contexte historique et social me semble donc préférable que de me perdre dans une mise en scène qui opère une mise à jour et prive les personnages de leur raison d'être. Par ailleurs, j'ai moi-même une attirance pour les objets anciens. Cependant, une mise en scène traditionnelle ne me séduit que s'il reste de la place pour les idées…
Je me suis récemment produite essentiellement en Europe, loin de la volonté qui consiste à plaire au public, comme c'est le cas aux États-Unis, et cela entièrement pour des raisons financières. Là-bas, une maison d'opéra ne peut vivre sans ce succès public. En Europe, la chose est différente, en tout cas pas au même niveau, ce qui permet de prendre davantage de risques…

 

Meagan Miller dans <i>L'Amour de Danaé</i> au Volksoper de Vienne.  © Dimo Dimov

Vous vous exprimez également au récital, et plusieurs compositeurs contemporains ont écrit pour votre voix. Faites-vous une différence lorsque vous interprétez de la musique d'un compositeur vivant ?

Absolument pas, mais je sais que de nombreuses chanteuses spécialisées dans la musique contemporaine utilisent leur voix différemment. Parfois, elles sont poussées à faire des compromis pour des raisons purement pratiques car elles doivent chanter des pièces qui viennent juste d'être écrites et sur lesquelles elles n'ont aucun recul dans la mesure où on leur donne souvent les partitions au dernier moment. En ce qui me concerne, si je ne peux pas préparer une création en amont comme je le souhaite, je préfère annuler ma participation.
La raison pour laquelle on est venu vers moi pour créer des pièces contemporaines est que j'avais des facilités. Je crois également que la qualité vocale recherchée par un compositeur est liée à l'émotion qu'une voix particulière peut apporter à sa musique. C'est aussi, je pense, la raison pour laquelle les compositeurs sont venus me trouver… En récital, je ne suis pas ce qu'on appelle une interprète de cycles de Lieder ou de mélodies. J'en serais capable si on me le demandait, mais je crois alors que j'aurais à adapter ma technique et à modifier ma façon de chanter, et ce n'est pas ce que je souhaite.

Vous avez fait vos débuts européens dans "Ariane à Naxos" au Wolksoper de Vienne en 2009. Depuis lors, vous chantez surtout en Europe. Cela répond-il à un souhait ?

Tout à fait car je vis désormais à Vienne avec ma famille. Je crois que tout sera plus facile pour tout le monde si ma carrière se poursuit en Europe. Je serai toujours ravie de retourner aux États-Unis pour quelques représentations, en particulier si je pense à ma famille étendue qui vit là-bas…
Je trouve la scène musicale européenne très stimulante. Une autre considération est également importante à mes yeux : en Europe vous pouvez être certain que le public a quasiment toujours déjà entendu la pièce que vous allez chanter. Aux États-Unis, tel n'est pas le cas, même lorsqu'il s'agit d'un opéra incontournable ! L'expérience des maisons d'opéra européennes est fabuleuse, car elle permet de travailler dans les plus menus détails. Grâce aux contrats fixes des compagnies, chacun peut faire son travail et avoir une vie de famille à côté. Ici, chaque soirée d'opéra n'est pas considérée comme la chose la plus importante au monde comme c'est le cas en Amérique tout simplement car, là-bas, les représentations uniques sont courantes. Il ne faut pas non plus compter sur d'autres productions qui permettront d'essayer d'autres choses. Les chanteurs américains font sans cesse leur début dans un rôle. Naturellement, je ne parle pas de mes dix collègues qui occupent la scène internationale, mais de ceux dont la carrière se déroule en Amérique. Même au Met, il n'est pas rare qu'un interprète fasse ses débuts dans un rôle, tant les occasions de chanter un opéra particulier sont peu nombreuses. L'Europe m'offre également davantage de liberté artistique, plus de fraîcheur dans le travail. Mais, à l'inverse, je ressens comme une pression qui consiste à innover sans cesse, et je ne crois pas que ce soit une bonne chose pour la mise en scène d'opéra. Lorsqu'il s'agit d'opéra, tenter d'être différent n'est pas forcément toujours la bonne réponse.

 

Meagan Miller interprète le rôle-titre de <i>Daphné</i> au Staatsoper de Vienne.  © Michael Pöhm

En avril, vous allez chanter votre première Elsa dans "Lohengrin", et vous ferez à cette occasion vos débuts à la Monnaie de Bruxelles…

Lohengrin est un opéra que je connais depuis longtemps, mais je ne sais pas encore quelles seront les coupures qui seront faites dans la partition. De toute façon, j'ai pour habitude de tout apprendre sans tenir compte des coupes opérées dans une production car cela me permet de connaître l'intention du compositeur, surtout s'agissant de Wagner. Il ne faut jamais oublier qu'il imaginait absolument tout. On fait toujours beaucoup de coupures dans sa musique, en particulier dans Lohengrin, et elles modifient l'aspect émotionnel. Je préfère donc étudier à la source.
Elsa me fait penser à Pamina, surtout au début de l'opéra. Elle apporte une véritable pureté à de nombreuses scènes. Pourtant, son comportement n'est jamais très clair, un peu comme si elle évoluait dans un rêve à la manière de Senta dans Le Vaisseau fantôme. Je ne suis pas certaine qu'il soit possible de regarder Elsa droit dans les yeux et de la voir réellement. On peut même se demander depuis quand elle est maintenue sous le joug du sort d'Ortrud ? Je réfléchis en ce moment à bon nombre de grandes idées sur elle, en même temps que j'apprends les notes et le texte.

Un autre rôle important vous attend : celui d'Isolde…

Meagan Miller et Patrick Raftery dans <i>Otello</i>.  © Mel RivkinConcernant Isolde, tout nous ramène au Liebestod. Je ne parle pas de l'impact que peut avoir ce personnage, mais c'est à ce point final précis que son cœur la guide. Pour le moment, je ne peux rien vous dire du philtre d'amour, mais je sais qu'Isolde exprime de la rage, une rage qui doit venir du cœur pour chanter le Liebestod. Là encore, je veux être certaine que je pourrai exprimer des piani dans mon chant et développer de riches harmoniques. Je tiens aussi à comprendre ce que ma voix doit exprimer par rapport à l'orchestre. Je crois que cela me donnera la plus grande partie des informations. Ensuite, je me placerai sur scène et j'écouterai…

Après Elsa et Isolde, les directeurs de castings vont peut-être vous cataloguer comme soprano wagnérienne. Est-ce aussi votre choix ?

Le paradoxe est que ma voix s'exprime pleinement dans la musique de Strauss et que c'est chez Wagner que se dessine mon chemin. J'espère que si l’on m'a engagée pour des opéras de Wagner, c'est parce que ma voix a été jugée taillée pour cette musique, et non parce que je dois changer ma façon de chanter. Pour cette raison, j'essaye de chasser de ma pensée les chanteuses qui m'ont précédée dans ces rôles. Vouloir me glisser dans leurs pas signerait assurément ma perte. Pour autant, j'aime aussi profondément la musique de Wagner, mais Strauss restera à jamais dans mon cœur. À 18 ans, j'ai commencé à étudier Arabella, le rôle dont je rêvais. Je faisais encore mes études et mon amour pour Strauss était déjà là. À l'époque, j'étais davantage colorature dramatique mozartienne, mais les sonorités de Strauss me fascinaient… J'apprécie aussi d'autres compositeurs romantiques allemands comme Korngold. Je pense aussi aux Lieder de Berg et de Schönberg, de Wolf et de Zemlinsky. J'aimerais aussi me consacrer autant que possible à la musique italienne. J'aime chanter Verdi, mais aussi Puccini. J'ai déjà chanté Manon Lescaut et Tosca, ainsi que de nombreuses Fanciulla del West, opéra très wagnérien s'il en est, ainsi que Elisabeth dans Tannhäuser et Desdemona dans Otello. Quelqu'un m'a même déjà proposé La Traviata, et cela m'a beaucoup troublée ! Je reste tout à fait disponible pour tous ces rôles, à l'exception toutefois de Marguerite. Il y a aussi Rusalka, Jenufa, et de magnifiques opéras américains à chanter… Mon désir le plus cher est de pouvoir rester ouverte à toute cette variété de rôles. À l'œuvre de Wagner correspond un public très spécial, et je prends comme un honneur de m'exprimer dans cette catégorie. Mais je n'oublie pas non plus que j'adore la musique de Debussy et Poulenc depuis mes années d'études. Du reste, j'ai chanté ces compositeurs en récital bien plus que d'autres…

 

Meagan Miller dans <i>La Fanciuella del West</i> à l'opéra de Monte Carlo.  © Alain Hanel

Votre agent comprend-il votre large désir d'expression vocale ?

Nous nous sommes mis d'accord pour que, dès lors que je veux une chose, le nombre de spectateurs n'est pas ce qui prime. Par ailleurs, si je suis engagée par un responsable de casting, je dois considérer cela comme une meilleure indication que mes propres désirs. Je ne dois jamais oublier que le chant est mon métier, et que ce métier évolue au sein d'un marché, même si je conçois que cela est difficile à admettre s'agissant d'Art. Les spectateurs sont également présents pour confirmer que les choix sont bons. Au Capitole, le public est formidable, et je peux sentir son énergie, ses réactions. J'aime beaucoup cette maison d'opéra. J'ai même l'impression d'être en mesure de voir tout le monde lorsque je suis sur la scène.

Vous êtes maman de deux jeunes enfants. Être mère change-t-il quelque chose à votre chant et à votre approche du métier de chanteur ?

Ma voix a effectivement évolué dans un sens positif, plus précisément dans le registre grave et dans le médium que je trouve un peu plus ouverts. Je crois aussi que la maternité m'a permis de me sentir moins stressée. Rien ne me paraît aussi important qu'auparavant. De même, je peux maintenant chauffer ma voix en seulement quinze minutes et cela est suffisant. Je pense à de nombreuses autres choses qui ont changé, et en particulier à mon comportement qui est encore davantage axé sur l'émotion. Et puis je me sens fatiguée… Sous l'angle de l'énergie, chaque jour est différent. Les émotions sont parfois plus puissantes, mais j'aime cela. Pour autant, je ne pourrais pas dire que mon quotidien en sort plus équilibré. Disons que je trouve mon équilibre dans le déséquilibre !

 

Meagan Miller dans <i>La Femme sans ombre</i> au Metropolitan Opera en 2013.  © Ken Howard

Nous avons parlé de deux personnages wagnériens que vous allez chanter. Mais préparez-vous d'autres rôles ?

Récemment, on a pensé à moi pour le rôle de Kundry. Je n'y avais jamais songé moi-même. Sans doute est-ce un peu tôt. De plus, j'ai toujours envisagé Kundry comme un rôle de mezzo-soprano alors que ma voix monte très facilement. Peut-être a-t-on trouvé un peu de Kundry dans la Marta de Tiefland. Peut-être aussi n'ai-je pas encore acquis une claire vision de mes capacités ? Je verrai dans quelques années. Je n'oublie jamais que nous changeons… J'ai déjà chanté Brunehilde, mais je ne pense pas pousser l'expérimentation plus loin avant une dizaine d'années. Je suis encore très jeune et chanter Brunehilde aurait pour effet de changer la perception des gens et pourrait modifier ma voix à jamais. Isolde est différente. Quant à Sieglinde, elle me convient parfaitement au moment où je vous parle et je suis prête à reprendre ce rôle à tout moment. Elle est humaine, amoureuse, humaine et vulnérable. Chez Wagner, ce lyrisme est écrit différemment et me convient parfaitement sans que j'aie à prendre de risques pour ma voix…
Par ailleurs, cela ne vous étonnera plus, je rêverais de chanter le plus possible de Strauss. Chrysothémis dans Elektra, par exemple. J'aimerais aussi pouvoir reprendre l'Impératrice dans La Femme sans ombre car je ne l'ai chantée qu'au Met dans la très belle et spectaculaire mise en scène d'Herbert Wernicke. C'était pour mes débuts sur la scène new-yorkaise en 2013. Un autre opéra de Strauss que j'aimerais beaucoup chanter est Hélène l'Égyptienne. Je crois que ce rôle serait fantastique. Et puis j'adorerais reprendre la Maréchale dans Le Chevalier à la rose, ainsi que la Comtesse dans Capriccio. Et Jenufa, voilà un rôle que je rêve aussi interpréter…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 4 octobre 2017

 


Pour en savoir plus sur Meagan Miller :
www.meaganmiller.com

 

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