Interviews

Interview de Ludmila Berlinskaia et Arthur Ancelle - 14 mars 2012

C'était le 17 février 2012 à la Salle Cortot. Ludmila Berlinskaia et Arthur Ancelle, deux pianistes connus pour leurs trajectoires musicales individuelles, se produisaient en récital pour deux pianos, prélude à la sortie d'un programme Tchaikovsky édité par le label Saphir Productions. L'écoute de ce disque a confirmé ce que nous percevions en concert : une musicalité constamment renouvelée associée à un charme féerique pour aborder chaque opus de la Suite op. 71a de Casse-Noisette, et une dimension orchestrale alliée à un lyrisme ravageur dans la transcription inédite pour deux pianos de Francesca da Rimini. Une interprétation à même de renouveler notre approche de cette fantaisie pourtant très symphonique. La rencontre avec les deux interprètes était tentante, et Ludmila Berlinskaia et Arthur Ancelle ont accepté de répondre à nos questions avec la franchise, la détermination et la générosité qui caractérisent leur couple.

 

Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaia photographiés par Aline Kundig.  D.R.

Arthur Ancelle.  © Charles Ancelle


Tutti-magazine : Vous avez chacun une trajectoire de pianiste très différente. Comment s'est imposée l'idée de former un duo ?

Arthur Ancelle : Cette idée est survenue de façon très soudaine, il y a moins d'un an. C'est à la fois un coup de tête mais aussi l'aboutissement d'une certaine logique car nous nous connaissons très bien en tant que pianistes pour avoir organisé ensemble un certain nombre d'événements. Mais, avant toute chose, il y a eu à la base de notre relation celle de professeur à élève.

Ludmila Berlinskaia était votre professeur à l'École Normale de Musique de Paris…

A. Ancelle : Je suis entré dans sa classe début 2007. Très vite cette relation est devenue intense tant Ludmila manifestait une approche de la musique qui correspondait tout à fait à ce que je recherchais. Une envie permanente de partager est alors née, portée par cette façon similaire d'aborder la musique. Entre nous, les mots ou les explications étaient inutiles car nous ressentions les œuvres avec la même sensibilité, la même évidence. Bien sûr, cette dimension de professeur à élève n'existe plus aujourd'hui.

Et votre relation s'est renforcée…

A. Ancelle : Pour des milliers de raisons : la façon d'appréhender la vie, d'appréhender les gens, de vivre nos émotions… Dès lors que j'ai compris tout cela, le besoin de partage s'est imposé avec force jusqu'à sa réalisation de manière pratique.
Ludmila Berlinskaia : Le duo constituait en fait la réponse à ce besoin et il nous a permis également de découvrir l'extraordinaire répertoire écrit pour deux pianos. J'ai déjà joué dans cette configuration durant ma carrière, mais jamais je n'aurais pu satisfaire une telle envie de découvrir à deux sans Arthur.

Avec votre duo, allez-vous laisser de côté vos carrières respectives ?

Ludmila Berlinskaia.  © Charles AncelleL. Berlinskaia : Non, bien sûr, nous allons continuer à nous exprimer chacun de notre côté. Nous n'avons du reste défini aucun quota entre nos concerts individuels, la musique de chambre et l'expression de notre duo.
A. Ancelle : Ce duo répond à des envies, à une histoire et il nécessite un répertoire particulier. Or nous avons besoin de nous exprimer dans tous les répertoires qui nous conviennent séparément et qui ne sont pas systématiquement les mêmes. Ce serait une erreur de nous limiter à un mode d'expression.

L'état d'esprit dans lequel vous vous placez pour un concert à deux pianos est-il différent d'une prestation de soliste ? L'abord est-il plus difficile ?

L. Berlinskaia : Il n'y a pas à proprement parler de concert plus facile ou plus difficile qu'un autre. Je dirais même que tout est difficile tout en étant différent. Deux pianos peuvent être comparés à deux êtres indépendants, malgré la similitude des instruments, qui se nourrissent mutuellement. Pour ce faire, cela suppose naturellement une parfaite entente entre les deux pianistes.

 

Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaia en répétition.  D.R.

Ludmila Berlinskaia et Yuri Bashmet en Italie. D.R.


Peut-on dire que cette osmose est plus indispensable dans un duo de pianos qu'au sein d'un trio ou d'un quatuor ?

L. Berlinskaia : C'est en effet possible…
A. Ancelle : Je suis certain de cela car, pour avoir déjà joué à quatre mains ou à deux pianos, je trouve ces formations réellement délicates. Elles exigent une précision chirurgicale pour être ensemble, et il est indispensable de se comprendre afin de réagir rapidement à des attaques qui sont nécessairement très différentes d'un pianiste à l'autre. À moins de verser dans la folie et d'écrire sur la partition chaque respiration, chaque rubato et une quantité d'informations en vue d'une synchronisation absolue, l'osmose parfaite est quasi impossible à obtenir. Or le duo que nous formons avec Ludmila se comprend instinctivement et fonctionne ainsi.

Votre duo de pianos vous permet-il une forme de liberté particulière ?

A. Ancelle : Cela a été le cas lorsque nous avons joué dernièrement à la Salle Cortot. Ce concert était rempli de surprises pour nous-mêmes…
L. Berlinskaia : Lorsque l'un de nous s'aventurait à jouer autrement que lors des répétitions, Ludmila Berlinskaia.  © Charles Ancellel'autre suivait immédiatement. Loin d'être paniquant, c'était même exaltant ! Mais je suis très consciente que, là encore, c'est la particularité de notre duo qui permet d'atteindre cette dimension, cette forme de création.
A. Ancelle : Notre duo de piano a ceci de spécial qu'il est le reflet de notre amour, de l'expression de cette unité que nous avons besoin d'exprimer. Alors, que pourrions-nous faire de mieux que jouer ensemble ?

Jouez-vous également à quatre mains ?

A. Ancelle : Pour le moment nous n'avons pas encore exploré suffisamment ce répertoire, en tout cas pas jusqu'à l'aboutissement que représente le concert. Alors, pourquoi pas ? Mais c'est tout à fait autre chose. En ce qui nous concerne, nous préférons jouer à deux pianos pour la plus grande liberté et les possibilités plus riches offertes par cette configuration. En outre, à quatre mains sur un même instrument, vous ressentez toujours une gêne à partager le clavier.
L. Berlinskaia : Je dirais même que jouer à quatre mains est parfois peu naturel. Ceci étant, il ne faut pas oublier que, même si nous avons enregistré uniquement des transcriptions pour ce premier disque en duo, la formation à deux pianos est réellement unique et n'est de fait pas réservée à des adaptations.

Comment s'organise la gestion de l'énergie entre deux pianos ? Qui mène le jeu ?

A. Ancelle : Il est d'usage de distribuer la partie du piano 1 à l'instrument qui se trouve à la gauche des spectateurs, et la partie 2 au piano qui se trouve à droite. Mais, pour répondre à votre question, je ne pense pas qu'un piano soit plus important que l'autre, au même titre que votre main gauche n'est pas moins importante que votre main droite lorsque vous jouez seul.
L. Berlinskaia : Il faut considérer un duo de pianos comme de la musique de chambre et surtout bien penser qu'une partie qui peut sembler moins importante peut, musicalement, avoir une teneur primordiale. Dans la musique, tout compte, et dans le cas de deux pianos, ils se situent sur le même plan. Du reste l'appellation "piano 1" et "piano 2" est uniquement pratique et ne recouvre aucune notion liée à une plus grande importance d'un instrument sur l'autre.

Arthur Ancelle interprète sa propre transcription pour piano solo de <i>L'Apprenti Sorcier</i> de Paul Dukas au Kennedy Center de Washington en 2011.  D.R.Arthur Ancelle, vous avez vous-même transcrit Francesca da Rimini pour deux pianos. Comment avez-vous abordé ce travail ?

Il était justement très important pour moi que l'auditeur ne puisse distinguer qui joue quoi. Bien entendu, chaque pianiste possède des qualités particulières qu'il fait ressortir dans son jeu, et en aucun cas il ne s'agit de s'effacer. Mais, pour autant, l'auditeur ne doit pas pouvoir cerner avec précision quel pianiste il entend… Mais, pour revenir à votre question, les transcriptions que j'ai pu faire à ce jour sont autant de réponses à des besoins. Il peut s'écouler un temps de maturation assez long et, à un moment précis, je sens que je dois me mettre au travail. Bien sûr, l'œuvre doit s'y prêter. Dans le cas de Francesca da Rimini, j'ai souvent noté, à l'écoute d'enregistrements de divers orchestres avec différents chefs, que de nombreux détails étaient perdus, sauf peut-être dans la géniale version dirigée par Mravinsky. Le plus souvent, le contrepoint ne ressort pas clairement, pas plus que certaines harmonies. Je me suis alors dit que ces aspects pourraient très bien être mis en valeur par deux pianos grâce à une autre acoustique, un autre espace. En outre, le côté percussif du piano pouvait être mis à profit, comme toujours dans une transcription. Notre instrument n'a pas l'inertie d'un orchestre et permet de créer très rapidement une tension sonore et rythmique très importante. De plus, deux pianos permettent la diffusion d'un volume sonore suffisant.

Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaia.  © Aline KundigCombien de temps vous a-t-il fallu pour transcrire Francesca da Rimini ?

A. Ancelle : J'ai travaillé sur cette transcription pendant environ un mois et mon moteur était la passion. C'était un travail important et je me sentais prêt à l'accomplir. Mais, surtout, l'affinité avec Francesca a été immédiate, ce qui a permis une appropriation bien plus facile. L'expérience s'est en tout cas montrée extrêmement stimulante.
L. Berlinskaia : J'ai toujours dit à mes élèves que si l'on aime une œuvre, on est à même de l'apprendre dix fois plus rapidement. Plus largement, le rapport que nous entretenons avec la musique est une forme d'amour. Deux semaines nous ont suffi pour apprendre Francesca da Rimini malgré sa grande difficulté technique…

Dans votre interprétation de la Suite de Casse-Noisette transcrite par Nicolas Economou, le piano se rapproche parfois du timbre d'autres instruments. Par exemple, le célesta dans la Danse de la Fée Dragée*. Comment utilisez-vous le piano pour obtenir ce rendu sonore ?

L. Berlinskaia : Il m'est bien difficile de répondre car je ne sais pas moi-même. Je pense que tout part de l'imagination, comme toujours au piano. L'idée même du son que l'on souhaite obtenir agit sur notre physique et notre rapport avec l'instrument afin de permettre cette alchimie.
* La Danse de la Fée Dragée par Ludmila Berlinskaia et Arthur Ancelle est proposée en écoute à la fin de cet article.

Comparée à Francesca da Rimini, était-il plus difficile pour vous de préparer la Suite de Casse-Noisette ?

A. Ancelle : Sans doute à plusieurs niveaux. Tout d'abord, Casse-Noisette est une succession de plusieurs petites pièces, de danses qui ont chacune leur caractère. Ensuite, sans vouloir généraliser, avoir transcrit Francesca pour nous a sans doute permis un abord plus simple…

Lorsque vous avez transcrit Francesa da Rimini, avez-vous écrit en pensant au jeu de votre partenaire ?

A. Ancelle : Mon idée n'était absolument pas d'écrire pour deux pianistes spécifiques, comme l'a fait Lutoslawski pour ses Variations sur un thème de Paganini. Je voulais obtenir un équilibre sensé entre les deux instruments sans rien sacrifier à la musique. Cependant, je ne peux nier que ma connaissance des qualités de jeu de Ludmila a joué dans les parties que j'écrivais pour le piano 2, sachant qu'elle saurait les mettre en valeur. En outre, pour le piano 1 que je tiens, les écarts sont beaucoup plus larges et j'ai moi-même parfois du mal à les jouer !

Au XIXe siècle les concerts avec deux pianos étaient très en vogue. Après un certain déclin, on note récemment plusieurs sorties discographiques au côté de votre disque : Rikako Murata et Pascal Devoyon chez Regulus, Nettle & Markham chez Netmark, GrauSchumacher chez Neos… Sentez-vous Cliquer sur le CD pour le commanderun regain d'intérêt pour cette formation ?

L. Berlinskaia : En ce qui nous concerne, il s'agit d'un pur hasard. Il n'est pas non plus dans notre optique d'enchaîner des disques d'œuvres pour deux pianos. Mais, pour nous, cette forme d'expression est intéressante autant que le répertoire existant.

Votre disque sort chez Saphir Productions. Avez-vous composé le programme avec votre éditeur ?

L. Berlinskaia : L'idée directrice était d'enregistrer Francesca da Rimini. Ensuite, nous avons pensé y associer la Suite no. 2 opus 23 d'Arensky que vous avez pu entendre à la Salle Cortot. Puis, notre éditeur nous a convaincus qu'il était préférable de consacrer notre programme à un seul compositeur. Alors Casse-Noisette s'est imposé avant tout pour le plaisir qu'il procure à jouer et à écouter. Enfin, la Paraphrase de concert sur Eugène Onéguine opus 81 de Pabst était parfaite pour compléter le disque car il existe peu de transcriptions de Tchaikovsky. Sans doute Pabst ne possède-t-il pas la qualité d'écriture d'un Tchaikovsky, mais c'est un contemporain et sa présence sur le disque se montre somme toute cohérente.

Des concerts sont-ils programmés pour jouer votre programme Tchaikovsky à deux pianos ?

A. Ancelle : Il se trouve qu'actuellement, un certain nombre d'opportunités nous viennent de Russie. Mais nous avons aussi quelques dates en France. La sortie du disque le 19 mars devrait accélérer les choses.
L. Berlinskaia : Il est vrai que jouer notre programme en concert est pour nous indispensable. Le partage avec le public est essentiel car c'est à son contact que nous pouvons avancer et même faire évoluer notre répertoire.

Vous avez des affinités avec la musique contemporaine. Avez-vous pensé commander des œuvres pour votre duo ?

A. Ancelle : Nous l'avons déjà évoqué auprès de plusieurs compositeurs car cela fait partie de nos envies. Or il s'agit que cette envie soit aussi celle d'un compositeur et qu'il y trouve son compte. J'ai beaucoup de respect pour les Sœurs Labèque qui, depuis 10 ans, ont commandé de nombreuses œuvres pour deux pianos et orchestre à des compositeurs contemporains. Le répertoire pour deux pianos est constitué à 70 % de transcriptions. Pourtant, il y a beaucoup à écrire…

Si vous deviez aborder de nouvelles transcriptions, par quelles œuvres seriez-vous tenté ?

A. Ancelle : En fait, tout est possible. Je ne suis pas intéressé par une période ou un compositeur en particulier, mais avant tout par les œuvres. De là, je ne sais où mon envie me conduira prochainement et il m'est impossible de dire si je transcrirai de la musique composée il y a 50 ans ou 500 ans…

 

 

Propos recueillis par Tutti-magazine
Le 14 mars 2012

Pour retrouver ces disques récents de programmes pour deux pianos à la boutique de Tutti-magazine, cliquer ICI

 

Mots-clés

Duo Ludmila Berlinskaia et Arthur Ancelle
Festival de musique La Clé des Portes
P. I. Tchaikovsky

Index des mots-clés

Vidéo

Danse de la Fée Dragée - L. Berlinskaia A. Ancelle

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Wozzeck mis en scène par Andreas Homoki - Tutti Ovation
Saul mis en scène par Barrie Kosky à Glyndebourne, Tutti Ovation
Adam's Passion d'Arvo Pärt mis en scène par Robert Wilson - Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.