Interviews

Interview de Jonathan Cohen, chef d'orchestre

Jonathan Cohen.  © Mike Stone
Jonathan Cohen compte parmi les plus talentueux jeunes musiciens anglais. En effet, chef associé des Arts Florissants, il est aussi violoncelliste et claveciniste. Nous l'avons rencontré alors qu'il se préparait à accompagner la soprano Christiane Karg à la tête d'Arcangelo, l'ensemble de chambre qu'il a créé en 2010…

 

 

Jonathan Cohen déborde d'une énergie fédératrice. Nous le rencontrons dans sa loge, quelques minutes seulement avant le concert organisé pour les croisiéristes du MS Europa, dans les jardins de Osborne House, sur l'île de Wight. Il nous parle avec passion de son ensemble Arcangelo, de son approche de la musique et de la direction d'orchestre, et bien sûr, de la soprano Christiane Karg, avec laquelle il a enregistré pour le label Berlin Classics l'album Amoretti, composé d'airs de Mozart, Gluck et Grétry.

 

 

 

Le chef d'orchestre Jonathan Cohen.  © Pascal Gély

Tutti-magazine : Lorsque vous créez l'orchestre de chambre Arcangelo en 2010, quelle est votre motivation ?

Jonathan Cohen : À cette époque, je dirigeais beaucoup en France au côté de William Christie. En fait, tout a commencé grâce au contre-ténor anglais Iestyn Davies qui est venu vers moi pour l'enregistrement d'un disque. Peut-être ne le savez-vous pas, mais je suis également violoncelliste et claveciniste, ce qui m'a conduit à travailler avec un grand nombre de musiciens. Lorsque le projet de CD de Iestyn est arrivé, c'était l'occasion de rassembler des interprètes qui gravitaient autour de moi pour un projet qui s'annonçait enthousiasmant. La motivation venait bien sûr d'enregistrer avec Iestyn mais je sentais aussi profondément que j'étais prêt à construire quelque chose de nouveau pour moi-même et avec mes amis. Arcangelo est ainsi né de ce désir et de l'occasion que m'offrait Iestyn.

Vous connaissiez donc Iestyn Davies avant ce projet ?

Absolument, nous avons fait nos études la même année au Clare College de l'Université de Cambridge.

Les musiciens d'Arcangelo jouent sur instruments anciens et modernes. L'orchestre a-t-il les mêmes qualités dans les deux cas ?

Je suis un ardent défenseur des instruments anciens et, personnellement, j'adore m'exprimer sur des cordes en boyau car j'aime leur son. Mais si Arcangelo est amené à travailler avec des solistes qui s'expriment sur instruments modernes, cela ne veut pas dire pour autant que nous ne nous investirons pas de la même façon dans ce projet. En fait, lorsque cela est possible, j'essaye toujours de choisir des instruments en osmose avec la période d'écriture de la musique car la cohérence de la sonorité est très importante à mes yeux. Mais, encore plus importante est la manière dont les musiciens jouent sur leur instrument. Par exemple, je préfère de beaucoup entendre un orchestre qui joue sur instruments modernes avec un très beau style qu'un orchestre baroque jouer sans le style approprié ! La musique doit toujours être la chose la plus importante. Vient, bien sûr, ensuite notre tentative de créer l'univers sonore approprié pour la servir.

 

Jonathan Cohen en juillet 2012.  © Mike Stone

De la même façon, pensez-vous être le même chef lorsque vous dirigez de la musique baroque ou un répertoire classique ?

Certainement pas, car diriger différents types de musique nécessite des moyens différents. Lorsque je conduis une pièce baroque, généralement un petit nombre de musiciens sont requis et j'aime beaucoup diriger depuis le clavecin. Cela dépend naturellement de l'œuvre et je ne pourrais pas diriger ainsi une pièce importante comme le Messie de Handel ou une symphonie de Schubert pour laquelle les musiciens ont besoin d'une direction artistique précise qui s'apparente à de la musique de chambre.

Jonathan Cohen enregistre les <i>Cantates</i> de Popora avec le contre-ténor Iestyn Davies pour le label Hyperion.  D.R.En tant que violoncelliste et claviériste, pensez-vous avoir développé une approche spécifique de l'orchestre ?

Je suis persuadé que pratiquer le violoncelle et le clavecin a été pour moi très important car j'ai beaucoup appris en jouant moi-même au sein d'un orchestre. J'ai commencé une carrière de soliste à 21 ans, ce qui m'a amené à jouer, installé à côté de grands chefs comme Simon Rattle, Charles Mackerras ou Lorin Maazel. Ces expériences m'ont appris énormément sur la façon dont travaille un orchestre. Je suis en fait un interprète-chef d'orchestre et j'aime travailler avec les gens. Certains chefs apprennent à diriger devant un miroir… Moi, je préfère être devant un orchestre car c'est de l'orchestre que je viens.

Après ces années passées au sein d'orchestres, avez-vous ressenti le besoin d'une activité plus personnelle ?

Je pense que je possède cette ambition qui me donne les moyens nécessaires pour faire la musique que j'entends. Mais je suis aussi très conscient que, si je suis devenu chef d'orchestre, je le dois à William Christie qui m'a choisi pour être l'assistant dont il avait besoin. Il m'a remarqué alors que j'étais dans l'orchestre des Arts Florissants. C'était à Glyndebourne. J'ai alors travaillé la direction d'orchestre ainsi que l'opéra et fait répéter le chœur durant plusieurs années selon ce qu'il me demandait. Durant 5 ou 6 ans, William m'a confié de nombreuses responsabilités qui m'ont permis d'apprendre et d'évoluer. Dans un certain sens, cela m'a poussé vers ce besoin d'expression personnelle, mais je n'ai jamais décidé d'être chef d'orchestre, même si je m'en réjouis beaucoup aujourd'hui. C'est sans doute aussi la raison qui explique que je sois plutôt un chef d'orchestre-instrumentiste.

Comment pouvez-vous définir la façon dont Arcangelo aborde la musique ?

Voilà qui est difficile à définir, mais je pense que cela tient de la musique de chambre. J'ai pu souvent remarquer que l'orchestre était toujours meilleur, et que les instrumentistes s'accordaient mieux les uns avec les autres, lorsque les musiciens pratiquaient également la musique de chambre. Un musicien n'est jamais aussi bon que lorsqu'il joue dans un orchestre de chambre comme il le ferait dans un quatuor. Pour constituer Arcangelo, j'ai choisi les musiciens que je trouvais les meilleurs dans la musique de chambre. Cette démarche est sans doute ma philosophie en matière de musique.

Selon vous, quelles qualités doit posséder un orchestre pour accompagner des chanteurs ?

Lorsqu'un violon lit la partition qui est installée devant lui, il doit en même temps prêter une grande attention au chanteur. Dès lors, Il ne s'agit pas de jouer seulement les notes, mais les mots, afin de respecter la nécessaire respiration et laisser au chanteur la possibilité d'interpréter ce texte. Lorsque le musicien prête attention aux mots, il entre automatiquement dans la dimension nécessaire à l'accompagnement. Certains chanteurs peuvent prendre certains traits rapides plus lentement que d'autres et, à l'inverse, des passages plus lents d'une façon plus rapide, mais si vous prêtez attention au chant, cela ne pose pas de problème.

Pensez-vous que l'accompagnement de chanteurs est difficile pour un musicien ?

Non, mais cela demande plus d'expérience. Pour mes musiciens d'Arcangelo cela ne fait pas de différence tant ils accompagnent naturellement ce qu'ils entendent. Arcangelo ne serait pas un bon orchestre s'il se limitait à suivre son chef. Les meilleurs orchestres se livrent en permanence aux ajustements les plus subtils que le chef ne peut indiquer avec autant de détail lorsqu'il dirige. Tout, en définitive, est lié à la qualité d'écoute entre chacun.

 

Christiane Karg et Jonathan Cohen enregistrent <i>Amoretti</i> à St. Jude's, Hampstead Garden Suburb en février 2012.  © Brigitte Kempen

En 2010, vous avez dirigé Christiane Karg dans Le Couronnement de Poppée pendant la tournée de l'Opéra de Glyndebourne, puis vous enregistrez Amoretti avec elle en février 2012. Comment pouvez-vous définir cette artiste ?

Cliquer sur le visuel pour commander le CD…La voix de Christiane est à la fois riche et légère. Je pense qu'on ne pouvait faire meilleur choix que cette chanteuse pour le répertoire que nous avons enregistré pour l'album Amoretti. Christiane est en outre une musicienne intelligente et elle a constitué de très belle façon le programme de ce disque. Je me souviens que Mozart avait écrit une lettre à son père dans laquelle il disait que sa soprano idéale serait l'interprète capable de chanter cantabile et legato avec une pureté et un soutien parfait de la voix. Christiane est une telle soprano. Elle semble ne jamais respirer, ce qui lui donne cette capacité à maintenir une très longue ligne de chant. Cela est capital pour servir au mieux la musique de Mozart.

Pour Amoretti, vous retrouvez pour la 3e fois l'ingénieur du son David Hinitt. Est-ce le hasard ?

Oh pas du tout, j'admire beaucoup ce que fait David et j'essaie de travailler avec lui le plus souvent possible car c'est un excellent ingénieur du son. Il sait obtenir un son fantastique de l'orchestre, mais également s'impliquer avec les autres dans un travail commun. Lorsque nous écoutons tous les deux les prises de son, il est toujours à l'écoute des commentaires que je peux lui adresser et s'efforce toujours de modifier son point de vue pour parvenir à ce que l'on vise. J'aime ce genre de collaboration, à l'opposé du comportement de certains ingénieurs du son braqués sur un seul axe de travail. Berlin Classics, du reste, m'a fait confiance lorsque j'ai suggéré de travailler avec David Hinitt, comme avec le producteur Adrian Peacock. J'entretiens un rapport d'une grande qualité avec eux et nous avons collaboré sur de nombreux disques. Je pense que, lorsque la compréhension passe entre un chef, son orchestre et le producteur, le résultat n'en est que meilleur…

Arcangelo est encore une jeune formation. Vers quels horizons voudriez-vous la mener ?

Cliquer sur le visuel pour commander le CD…Je suis heureux de constater que nous avançons d'ores et déjà dans la bonne direction et que l'année prochaine devrait être assez riche en opportunités pour Arcangelo. Nous avons déjà plusieurs nouveaux projets et des tournées pour 2013. Nous jouerons ainsi pour la première fois à Carnegie Hall au sein d'une programmation baroque. Nous partirons aussi en tournée avec la soprano Anna Prohaska ; nous avons déjà enregistré avec elle un album baroque sorti chez Deutsche Grammophon. Ensemble, nous nous produirons dans un certain nombre de salles prestigieuses comme la Philharmonie de Berlin… J'aimerais aussi pouvoir continuer à travailler avec Christiane Karg et d'autres chanteurs et instrumentistes de cette qualité, comme le pianofortiste et proche ami Kristian Bezuidenhout, avec lequel nous avons joué récemment. Mon objectif, avec Arcangelo, est de poursuivre ce type de collaboration avec d'excellents artistes et d'essayer d'atteindre les niveaux les plus hauts dans notre manière de faire de la musique. Je suis vraiment disposé à travailler pour cela. J'aimerais enfin que nous puissions faire des opéras, mais il faudra attendre un peu pour cela. Qui plus est, peu de maisons d'opéras invitent des orchestres…

Les disques sont importants pour la vie d'un orchestre ?

Jouer en concert est très important, mais enregistrer des disques est capital, et j'aime cela. Cela nous offre en fait l'occasion de nous concentrer véritablement sur notre travail pour tenter d'aboutir à un résultat parfait. Pour l'enregistrement, nous répétons autant de fois que nécessaire pour obtenir ce que nous cherchons. De plus, vivre ensemble pendant cinq jours permet à l'orchestre de gagner en cohérence et de grandir. Faire un disque, je le pense, apporte toujours à l'orchestre. Quant au plan commercial, être bien présent au disque permet tout simplement aux gens de connaître ce que vous faites. Nous avons participé à cinq disques durant les 18 premiers mois d'existence d'Arcangelo : deux avec Iestyn Davies pour Hyperion, un avec Christiane Karg chez Berlin Classics, un autre avec Anna Prohaska chez Deutsche Grammophon et enfin un album avec la basse Christopher Purves, également chez Hyperion. Notre prochain projet devrait porter sur des concertos.

Jonathan Cohen.  © Pascal GélyQu'aimeriez-vous apporter aux spectateurs de ce soir à Osborne House ?

J'aimerais que les spectateurs puissent apprécier ne serait-ce qu'un peu de ces arias que la grande majorité d'entre eux ne doit jamais avoir entendu. C'est cette même découverte que Christiane et moi voudrions apporter aux mélomanes à travers l'album Amoretti. Les airs proposés sont si rares qu'on ne les trouve pas au catalogue des grands labels qui préfèrent miser sur une rentabilité basée sur de la musique déjà enregistrée maintes fois. Que ce soit grâce à ce disque, ou lors du concert de ce soir, j'aimerais que les gens découvrent ces arias avec bonheur et qu'ils leur ouvrent de belles perspectives de découverte des opéras dont ils sont issus…

 

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 16 juillet 2012

 

 

 

Pour en savoir plus sur l'ensemble Arcangelo :
www.arcangelo.org.uk

Mots-clés

Arcangelo
Christiane Karg
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Jonathan Cohen : Arias for Guadagni

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