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Interview de Jean-Luc Joie, luthier de guitare

Jean-Luc Joie.Nous avions beaucoup apprécié le son de la guitare de Thibault Cauvin sur ses deux premiers albums parus chez Sony Classical, Danse avec Scarlatti et Le Voyage d'Albeniz. Nous avions alors demandé à l'interprète de nous parler du luthier qui avait créé son instrument : Jean-Luc Joie. Quelque temps après, nous entendions Thibault Cauvin en concert* et le son de son instrument nous stupéfiait par son amplitude, sa puissance même, alors que n'étaient sacrifiées ni les nuances ni la richesse des timbres qui s'épanouissaient si naturellement dans la salle. Il nous expliquait alors qu'il utilisait un système de sonorisation dédié à la guitare et spécialement conçu, là encore, par le luthier Jean-Luc joie. Un système dédié qui se présente comme le prolongement de l'instrument… Nous avons rencontré cet artisan bordelais avant-gardiste, amoureux de la guitare et au service de l'instrument…

* Une vidéo extraite du récital de Thibault Cauvin au Château Lafite Rothschild le 15 janvier 2015, se trouve en fin d'article.


Tutti-magazine : Comment s'est manifesté votre lien avec la guitare ?

Jean-Luc Joie : Ma rencontre avec l'instrument s'est déroulée de façon fortuite. Il se trouve que j'ai toujours travaillé le bois avec mon grand-père tonnelier, et ce depuis mon plus jeune âge. Je retrouvais ce grand-père formidable dans son atelier, au fond du jardin, et mon affinité avec le bois s'est rapidement manifestée. Parallèlement, j'ai commencé le piano, tout d'abord avec ma mère qui était pianiste mais aussi très bonne chanteuse - sa voix de soprano possédait des coloratures magnifiques - et ensuite avec un professeur qui venait régulièrement à la maison. J'ai ainsi joué du piano jusqu'à l'adolescence et c'est à cet âge que j'ai arrêté pour me mettre à la guitare. Au piano, je ne déchiffrais pas très bien et je trafiquais souvent ce qui était écrit. J'avais eu l'occasion d'essayer de nombreux instruments de musique, y compris l'harmonica avec lequel j'avais obtenu un bon niveau, jusqu’à ce qu'une guitare me tombe un jour dans les mains. Et ça m'a plu ! Ma mère, trouvait d'ailleurs cet instrument étrange. La guitare me permettait de faire tous les bidouillages de sons que j'avais dans la tête. Le piano est un instrument extraordinaire, mais ses notes sont figées. Ses qualités sont énormes mais on peut lui reprocher un son unique lorsque vous appuyez sur une touche. Au contraire, la guitare offre des possibilités de faire varier le son. Je crois bien que c'est ce qui m'a séduit en premier lieu.
À l'époque, je côtoyais des gens d'Amérique du Sud. Je suis né à Bordeaux, au milieu du quartier Saint-Jean, où s'était établie une importante colonie espagnole. J'ai ainsi parlé espagnol très tôt en même temps que j'ai été familiarisé à la sophistication de la musique populaire espagnole. Tout cela a sans doute aussi compté dans mon attrait pour la guitare.

 

Deux photos posées sur une étagère de l'atelier de Jean-Luc Joie rappellent ses racines de famille et de cœur…

Avez-vous envisagé de devenir musicien ?

Guitares en attente dans l'atelier du luthier Jean-Luc Joie.J'ai pratiqué la musique, d'une façon ou d'une autre, dès mon plus jeune âge, mais l'idée de devenir musicien ne m'a jamais effleuré. D'une part, peut-être n'avais-je pas assez de rigueur, d'autre part si la musique classique m'intéressait, j'étais aussi attiré par d'autres formes musicales comme le jazz ou la musique folklorique. Parallèlement à ma pratique musicale, j'ai toujours aussi beaucoup dessiné. À tel point que, à 14 ou 15 ans, mon objectif était de devenir dessinateur professionnel, la musique participant davantage au plaisir personnel. Le bac en poche, je suis ainsi entré à l'école des Beaux-Arts de Bordeaux où j'ai travaillé avec ce que j'appelle des "maîtres d'autrefois". Ils étaient de vrais artistes - peintres, dessinateurs et sculpteurs - et ils m'ont apporté un sens des belles choses. Au-delà de la technique, ils aidaient leurs élèves à appréhender le monde auteur d'eux, à le digérer et le traduire. Les relations avec ces maîtres n'étaient absolument pas scolaires. On s'engageait et la relation était basée sur la confiance…

Comment êtes-vous passé des Beaux-Arts à la guitare ?

À 18 ans, j'ai rencontré l'oncle d'un de mes amis qui fabriquait des guitares en Espagne. Je parlais espagnol, je jouais de la guitare et possédais déjà une vue artistique des choses. Nous avons donc pu échanger facilement et tout de suite sympathiser. Il a accepté que je puisse rester à ses côtés quelque temps pour le regarder et commencer à apprendre. Je suis revenu le voir assez souvent, mais à l'époque, si j'avais l'impression qu'une nouvelle direction se dessinait, je n'avais pas pour autant d'idée précise quant à un avenir possible dans la facture de guitare. Du reste, de la Bretagne à Marseille, il n'y avait aucun luthier de guitare. L'idée d'un tel métier ne m'avait donc jamais traversé l'esprit. Ceci dit, j'avais conscience que cette activité regroupait ce que je pratiquais et aimais : le travail du bois, la musique, l'Art en général…

Avez-vous arrêté vos études aux Beaux-Arts pour vous orienter vers la facture de guitares ?

Non j'ai mené les deux de front. Mes professeurs des Beaux-Arts ont été très compréhensifs avec moi et j'ai pu bénéficier d'horaires pas forcément très rigoureux. Je continuais donc à me rendre en Espagne au côté de ce luthier et, au bout d'un certain temps, j'ai loué un petit atelier où j'ai commencé à concevoir des guitares pour mon propre compte. Tout cela a continué parallèlement jusqu'à mes 20 ans, où j'ai pris conscience que le choix de la guitare s'imposait. En 1976, à 23 ans, je m'installais après avoir terminé ma formation aux Beaux-Arts. Je n'ai pas été diplômé car il aurait fallu que je travaille à la fois de façon plus rigoureuse mais aussi plus exclusive, mais j'ai gardé après mes études de très bonnes relations avec ces professeurs qui s’étaient intéressés à ce que je faisais.

 

Jean-Luc Joie : différentes étapes de la fabrication d'une guitare…

Votre affinité avec l'aspect physique de l'instrument se conjugue-t-elle à parts égales avec son expression musicale ?

Au tout début, j'étais fasciné par l'action de réaliser un objet. Mais très rapidement, j'ai dépassé ce stade pour retrouver un lien musical avec ce que je faisais. Après avoir réalisé quelques guitares et en avoir réparé d'autres pendant 2 ans, j'ai commencé à me poser de très nombreuses questions, sans doute parce que je venais du piano et non de la guitare. Une de ces questions centrales était en particulier : "À quoi sert la guitare classique ?".  De fait, l'instrument me paraissait un bidule incroyable pour lequel il fallait fournir des efforts énormes pour prétendre jouer en essayant de comprendre des partitions à la lecture ardue au possible. De plus, pratiquer la guitare impliquait de jouer en solitaire en raison d'un rendu sonore assez médiocre et même un peu faux en permanence. Bref, passé le premier enchantement lié à l'objet qui me paraissait plus ouvert que le piano en termes de styles, j'étais confronté aux limites de la guitare classique. Ces questions étaient profondes et je me demandais même : "Dans quoi me suis-je fourré ?".

Les limites de la guitare classique ne vous ont-elles pas paralysé dans votre élan ?

Guitare de Jean-Luc Joie : modèle traditionnel des années 1980.  D.R.Ces limites qui me questionnaient tant m'ont poussé à me demander comment je pourrais définir cet instrument. S'il avait un intérêt, je devais bien pouvoir trouver une définition. De là, je me suis lancé dans une espèce d'enquête consistant à me demander en quoi consistaient tous les instruments de musique et à quelles particularités on pouvait les rattacher. Cette recherche était on ne peut plus personnelle, voire introspective, et elle a accompagné une période peu facile de ma vie au point que j'ai failli arrêter de fabriquer des guitares par déception devant les limites que j'avais appréhendées.
Puis j'ai eu l'idée de remplir une sorte de tableau des instruments de musique dans lequel les informations entrées permettent de définir chaque instrument par ses fonctions musicales, comme la possibilité de jouer en polyphonie, et par le mode de production physique du son. Il en est ressorti que la guitare classique était unique : correcte en matière de polyphonie, elle possède un timbre pratiquement variable à l'infini et elle est dynamique. Or très peu d'instruments possèdent ces trois qualités à la fois. Grâce à cette démarche, mon regard sur la guitare s'est transformé et je l'ai considérée sous le jour de ses qualités mises en lumière.
Mais restait un problème de taille : cet instrument émet un son vraiment peu fort ! C'est le plus grand défaut de la guitare qui joue infiniment moins fort que le moins puissant des autres instruments de musique. D'où une prédestination à l'expression solitaire, sauf dans la musique populaire et le répertoire baroque où la guitare est utilisée, non comme un instrument concertant, mais pour l'accompagnement rythmique. Conséquence directe de ce manque de puissance, le guitariste n'est pas placé au-devant de la scène et les compositeurs délaissent l'instrument. Pourtant l'intérêt de l'instrument ne faisait aucun doute et il a tout de même perduré en tant qu'instrument soliste. Pour preuve, des grands musiciens du XIXe siècle jouaient de la guitare. Paganini en jouait même davantage que du violon. Quoi qu'il en soit, j'étais arrivé entre 1983 et 1985 au point où je retrouvais un regain d'intérêt pour l'instrument.

Comment s'est traduit ce regain d'intérêt pour la guitare ?

Parallèlement à ces années de questionnement, j'ai eu l'occasion de rencontrer quelques-uns des plus grands guitaristes du moment, cela grâce à Michel Caussanel, un universitaire de très haut niveau spécialisé en physique nucléaire. Sa passion pour la guitare était telle qu'il a abandonné la physique pour se consacrer à l'instrument et à son enseignement. Il avait créé le Séminaire de guitare de Mérignac et était parvenu à y convier des guitaristes extraordinaires comme Roberto Aussel ou Alvaro Pierri. J'ai eu l'occasion de côtoyer ces excellents musiciens de très près et, avec certains, nous avons passé des nuits entières à disserter autour de la guitare, ses qualités et son avenir possible. Ces magnifiques instrumentistes étaient doués d'une approche musicale particulièrement ouverte et ils avaient déjà mené toute une réflexion sur leur instrument. Ces discussions étaient donc extrêmement profondes et j'ai pu les conjuguer avec mes propres réflexions. Ces rencontres ont compté beaucoup dans mon parcours et m'ont véritablement donné la force de poursuivre un but : faire évoluer la guitare afin qu'elle puisse s'exprimer avec d'autres instruments.

 

Alvaro Pierri.  D.R.

Et cela vous a mené en 1985 au laboratoire d'acoustique de la faculté de Bordeaux ?

Pour répondre aux questions que générait la direction que je m'étais fixée, j'ai remué ciel et terre et sonné à de nombreuses portes. J'ai ainsi été orienté dans diverses directions dont l'aérospatiale et le Commissariat à l'énergie atomique où je rencontrais des scientifiques qui pouvaient s'intéresser en marge de leurs études principales aux problèmes que je soulevais. À force de poser mes questions, j'ai eu la chance de trouver des gens qui m'ont écouté et m'ont aidé en prenant sur leur temps personnel. Je m'intéressais à la totalité de l'instrument, y compris aux cordes. J'envisageais la guitare dans sa globalité de modèle mécanique et vibratoire… À cette époque je me suis rapproché de l'IUT de mesures physiques dirigé par Alain Dalléas à Bordeaux. Il était musicien amateur de bon niveau et s'est intéressé à la problématique que j'exposais, principalement en matière de volume et de linéarité du son.
Dans ce cadre, nous avons monté de nombreux protocoles afin de pouvoir mesurer la guitare telle qu'elle est dans un contexte que nous voulions rigoureux. Parallèlement, dans mon atelier, j'essayais d'appliquer cette rigueur dans mon approche du travail de lutherie. Toutes ces mesures ont abouti vers 1985 à la conclusion suivante : les matériaux dont on disposait limitaient l'évolution de la guitare. Par exemple, je m'étais aperçu que, selon l'emplacement du tronc où était scié le bois dont je me servais pour fabriquer une guitare, le résultat était très différent. Mais alors, comment contrôler pareille chose autrement que par les sensations qui guident le travail du luthier ? Comment adopter une approche rigoureuse qui permettrait d'obtenir des constantes ? À cette époque, on commençait à parler de matériaux composites et, grâce à de nouvelles rencontres, j'ai pu me rapprocher de l'IMC - Institut des Matériaux Composites - qui était une émanation des grands groupes aéronautiques.

Comment avez-vous été accueilli par l'IMC ?

Une nouvelle fois, je n'arrivais pas avec une demande de réalisation, mais plutôt avec une tonne de questions… Un certain M. Ledru s'est intéressé à mon projet et m'a beaucoup aidé individuellement. Tant et si bien que, dans les quelques années qui ont suivi, j'ai fabriqué un prototype de guitare qui ne contenait plus la moindre trace de bois ! Je pensais aussi que, philosophiquement, cette guitare différente devait adopter parallèlement une autre apparence que celle d'une guitare traditionnelle. Avec le recul, cette création était très "porte-drapeau", très revendicatrice, trop peut-être. Je l'avais présentée au salon Musicora à l'époque où la manifestation connaissait ses heures de gloire au Grand Palais.

 

David Garciarena.  D.R.

Comment votre prototype a-t-il été accueilli ?

Le guitariste Alvaro Pierri était passé par mon atelier et je lui avais montré ma guitare. Il devait jouer pour le concert de clôture du Concours international de Guitare de Paris - autrement dit l'institution mondiale de la guitare classique - et tenait à jouer avec mon instrument. Ce qu'il fit… Ovation ! Le public debout !… À la suite du concert, j'étais invité parmi le gratin des guitaristes et on encensait ma guitare. J'ai étonné tout le monde lorsque j'ai révélé qu'elle ne contenait pas un seul gramme de bois…
Quelque temps après, la revue Diapason proposait d'intégrer ma guitare à un comparatif portant sur une quinzaine d'instruments. Un événement était organisé à la Salle Gaveau, réunissant trois guitaristes qui testeraient les guitares. Le matin de la manifestation, les luthiers étaient réunis et chacun devait dire ce qu'il pensait du travail de ses collègues. Personne ne savait quoi dire de mon instrument ! Plus tard dans la journée, après les essais des guitaristes, il est ressorti que ma guitare n'avait aucun rapport avec tous les autres instruments. Les guitaristes la trouvaient formidable. La conclusion de ce comparatif consacrait mon travail et je faisais des bonds d'un mètre tellement j'étais content ! Mais c'était trop.

 

Guitare de Jean-Luc Joie : une nouvelle conception (1990).

Qu'entendez-vous par "trop" ?

Je n'avais alors pas mesuré que mon rôle n'était pas de mettre un coup de pied dans l'ordre établi et de choquer mais que ma vraie mission était d'aider les musiciens. Cette guitare apportait certes de la puissance, davantage même que n'importe quelle autre guitare, mais elle vampirisait en quelque sorte le guitariste qui la jouait. L'apparence de l'instrument était tellement originale qu'il ne pouvait en être autrement. Imaginez un pianiste qui se présente avec un piano qui n'a plus vraiment l'apparence d'un piano ! Le public serait choqué, indépendamment du son de l'instrument…
Entre 1992 et 2000, la médiatisation aidant, de nombreux guitaristes connus se sont mis à s'intéresser à moi et m'ont pourtant acheté cette fameuse guitare. Tant et si bien que je ne vendais plus du tout de guitares traditionnelles. Cette médiatisation a même été assez spectaculaire et, là aussi, trop importante. Il y avait d'un côté, l'engouement des guitaristes qui s'intéressaient à l'instrument et, de l'autre, la grande réticence exprimée par ceux que j'appellerais "les gardiens du temple". J'entends par là aussi bien les organisateurs de concerts que les journalistes de la presse spécialisée, c'est-à-dire des gens qui, pour la plupart, ont la prétention de connaître la vérité et acceptent difficilement la remise en question de leurs connaissances. En tant que luthier traditionnel, ce que j'étais de fait, je ne cherchais qu'à ajouter à l'instrument et non à "cracher dans la soupe", comme certains l'exprimaient parfois par des mots injurieux et blessants.
J'avais vécu une montée en flèche et atteint rapidement un niveau de popularité qui dépassait les frontières, j'étais aveuglé et ne voyais pas les défauts de ce que je produisais. Après quelques années, à partir de 1995, certains guitaristes ont arrêté de jouer sur ma guitare, d'autres manifestaient à son sujet un manque d'intimité, de raffinement… D'un côté, j'étais conscient d'avoir laissé échapper un aspect du problème, mais je ne me voyais pas non plus revenir à une fabrication de guitares traditionnelles comme par le passé. Parallèlement, j'avais moins de commandes. Dans les années 2000, ayant du mal à analyser ce qui n'allait pas, je pense que j'aurais pu arrêter.

Comment vous êtes-vous sorti de cette période de doute ?

Il m’a fallu du temps pour comprendre que je ne pouvais pas continuer à me positionner dans une attitude de lutte. Quelques amis m'ont ouvert les yeux, en particulier le guitariste David Garciarena, un ami designer et un ami guitariste et psychanalyste qui m'a expliqué qu'à son avis, je transgressais la symbolique de la guitare classique. Mon copain designer, lui, voyait dans ma création un seul élément symbolique, quand la guitare traditionnelle en comporte trois. De plus, ma guitare n'utilisait pas de bois. Bref, soit j'imposais un nouvel archétype et toutes les futures guitares ressembleraient à la mienne, soit je devais changer…

 

Guitare de Jean-Luc Joie (années 2000).

C'est ainsi que vous avez trouvé la voie de la sagesse…

Sans doute. Le fait est que ma recherche et mon travail sont devenus bien moins revendicatifs, davantage à l'écoute, et cette réflexion a abouti à une nouvelle orientation : comment associer la technique de ma guitare avec celle des guitares traditionnelles ? Et c'est ce à quoi je m'applique encore aujourd'hui : fusionner les qualités des deux instruments pour obtenir dans une seule guitare le meilleur des deux. L'expérience m'a également fait comprendre que, s'il est possible d'apporter des choses, on ne peut prétendre tout apporter. Il faut parfois accepter de perdre certains éléments gagnés pour parvenir à un progrès plus important. Tout est question d'équilibre. Quoi qu'il en soit, je n'aurais jamais pu aborder cette façon de travailler si je n'avais pas traversé les étapes précédentes, dont certaines peu évidentes.
Avec le recul, je comprends que je m'efforçais alors de parvenir à fabriquer une guitare acoustique qui puisse dégager un volume suffisant pour pouvoir jouer avec d'autres instruments. Or, les étapes de mon parcours m'ont appris que cela est totalement impossible, voire utopique ! À l'horizon des 10 ou 15 ans à venir, et en fonction de mes connaissances, je pense que rien ne pourra nous faire franchir ce pas tant convoité qui permettra à la guitare classique de dialoguer avec ne serait-ce qu'un autre instrument à puissance comparable.

 

Jean-Luc Joie et le guitariste Thibault Cauvin sélectionnent le bois en vue de la fabrication d'un nouvel instrument.  D.R.

Le guitariste Thibault Cauvin utilise régulièrement un système d'amplification inédit que vous avez mis au point. Ce procédé qui respecte totalement la musicalité de l'instrument en lui apportant l'ampleur souhaitée représente-t-il le but que vous cherchiez à atteindre ?

Il est possible de voir les choses ainsi, à ceci près que la démarche n'a pas été volontaire. En réalité, tous les travaux acoustiques que j'ai menés pour apporter à mes guitares le son qu'elles produisent font qu'il est possible de placer un micro de contact sur ces instruments avec le plus grand bonheur. Et le hasard est justement venu d'avoir un jour placé un micro sur une de mes guitares classiques. Du reste, ce qui marche sur les guitares que je conçois ne fonctionne absolument pas sur les autres modèles de guitares classiques. Cet essai, d'emblée, était tout fait étonnant. Non seulement la qualité du son était très présente, mais il n'y avait pour ainsi dire pas d'effet Larsen induit. Or le Larsen est ce qui, aujourd’hui, ne permet pas aux guitares de jouer de façon amplifiée en plaçant un micro devant l'instrument. Le son d'une guitare est si faible qu'on est obligé d'utiliser un gain important d'entrée dans le micro. Conséquence : le son part dans le système, revient dans le micro et cela génère un Larsen important. Il arrive aussi que le micro capte davantage les autres instruments que la guitare elle-même. Les problèmes sont innombrables… Ce que je parvenais à obtenir en amplifiant mes guitares par un micro de contact a été une sorte de révélation.

 

Thibault Cauvin.  © Yann Orhan

Comment fonctionne votre système ?

Le capteur qui est installé dans la guitare transforme en quelque sorte la table de la guitare en un gigantesque micro sans pour autant modifier l'acoustique de l'instrument en tant que tel, lorsqu'on ne souhaite pas l'amplifier. On sort de l'instrument par une prise pour atteindre directement un système d'amplification. C'est cette configuration que j'ai fait essayer à Thibault Cauvin après ma découverte. Thibault se plaignait souvent des concerts de guitare amplifiés de façon traditionnelle, qui aboutissent trop souvent à un son peu satisfaisant. Dès qu'il a essayé ce que je lui proposais, il a été surpris par la puissance sonore exempte d'effet Larsen. Il était même tellement emballé qu'il est parti à l'étranger avec le prototype que je lui avais fait essayer… Le lendemain du concert, il m'appelait pour me dire que jamais il n'avait obtenu un tel son dans une salle et que le public était subjugué. C'était formidable ! De retour à Bordeaux, il m'a demandé d'installer ce système sur sa propre guitare… Ce que j'ai fait, avec grand bonheur !

Comment a évolué ce système d'amplification révolutionnaire ?

Mon enthousiasme était tel que, au départ, j'avais là encore tendance à ne me focaliser que sur les avantages du système. Mais, très vite est apparu un problème à résoudre : une fois le son capté dans la guitare, sa diffusion dépend totalement de la qualité du système de reproduction extérieur, quelles que soient les qualités de la salle de concert. Tantôt le musicien tombe sur une très bonne installation, tantôt elle peut être épouvantable ou très mal utilisée ! Fort de cette constatation, j'ai commencé à étudier les systèmes existants et surtout à essayer d'en comprendre le fonctionnement en me rapprochant des constructeurs d'enceintes. Que ce soit au sujet des microphones ou des capteurs, je me suis alors aperçu qu'on raconte souvent n'importe quoi, oubliant qu'à la base, il s'agit d'une chaîne d'amplification et non d'éléments à considérer séparément… De multiples essais ont suivi et, parallèlement, une idée s'est précisée : il s'agissait, non de sonoriser la guitare, mais de la rendre plus puissante, comme si l'on augmentait la dynamique de l'instrument sans rien perdre de sa sensibilité afin de préserver les nuances. La guitare, le micro, l'ampli et l'enceinte acoustique devaient donc constituer un ensemble cohérent et localisable géographiquement. En effet, l'enceinte doit impérativement être placée à proximité du guitariste et la source doit être unique. Le but est que l'instrumentiste ne fasse pas la différence entre le son de sa guitare et ce qui sort de l'enceinte acoustique. Il doit pouvoir entendre intégralement le son émis afin d'en avoir le contrôle total…
D'autres impératifs se sont greffés sur cette donnée de base : la légèreté du système pour assurer sa portabilité, son aspect esthétique pour le présenter sur une scène et qu'il puisse s'intégrer parmi les instruments, proscrire le câble sortant de la guitare qui renvoie immédiatement au cliché de la guitare de variété amplifiée et apporte du bourdonnement par son côté "antenne"…

 

Élément du système de sonorisation dédié à la guitare mis au point par le luthier Jean-Luc Joie.  D.R.

C'est ainsi que vous avez pensé à un système sans-fil…

Je me suis effectivement dirigé vers une solution sans-fil et je dois dire que j'ai été extrêmement stupéfait par la qualité du rendu. À partir de là, j'ai donc adopté cette solution. Mais un autre problème s'est alors posé : aucune enceinte, quels que soient sa qualité et son prix, n'était adaptée au but visé. Il me fallait donc concevoir et réaliser mon propre système de restitution du son, totalement adapté à la guitare et conçu comme son prolongement… J'ai abordé cette phase finale en me tournant à nouveau vers l'Université de Bordeaux et plus particulièrement vers un spécialiste en acoustique, Luc Forest. Le travail qui nous attendait a été très long pour parvenir à ce que nous souhaitions mais aujourd'hui, ce système qui consiste en deux haut-parleurs l'un dans l'autre est tout à fait au point. Le signal est transmis de la guitare au système de son en Wi-Fi et la dynamique comme les nuances sont tout à fait satisfaisantes. Le guitariste peut quasiment jouer aussi confidentiellement qu'avec un instrument qui ne serait pas amplifié, et le système lui permet d'obtenir, s'il le souhaite, d'atteindre la puissance d'un piano.

L'enceinte qu'a utilisée Thibault Cauvin au Château Lafite Rothschild le 15 janvier 2015 permet une diffusion circulaire du son…

Cette enceinte est effectivement représentative de ce que je conçois maintenant, à savoir une enceinte à diffusion omnidirectionnelle, c'est-à-dire qui diffuse à 360°. Cela permet au guitariste de poser l'enceinte près de lui sans rien perdre de l'ouverture du rendu et de jouer un concerto avec un orchestre d'une soixantaine de musiciens sans être noyé dans la masse. Aucun réglage n'est nécessaire. Le guitariste arrive, il branche le système, règle le volume par un unique bouton au niveau de l'enceinte et c'est tout ! Le son original de la guitare est restitué avec toutes ses nuances et une très grande qualité de timbre et, même à 50 cm de l'enceinte, le guitariste ne percevra aucun effet Larsen. J'ai récemment confié au guitariste Alvaro Pierri un nouveau modèle équipé d'une électronique encore plus sophistiquée qui garantit une qualité supérieure de son pour un concert qu'il doit donner à Vienne… À puissance égale à celle d'un piano droit, aucun guitariste ne se rend compte que le son de la guitare est prolongé par ce système.

Les guitaristes sont-ils nombreux à utiliser ce système d'enceinte dédiée aux caractéristiques de la guitare ?

Ce système est encore très récent. Il représente le dernier aboutissement de ma démarche, et je n'en suis qu'au tout début. À ce jour, en revanche, nombreux sont les guitaristes qui possèdent une guitare avec capteur intégré qu'ils branchent sur le système d'amplification et de restitution de la salle qui les accueille. Le résultat peut donc être parfois assez bon, mais il n'est en rien comparable avec ce que j'ai mis au point pour répondre aux caractéristiques précises de la guitare. De plus, avec ce système complet, les spectateurs, la plupart du temps, n'identifient pas qu'il s'agit d'une enceinte. Cette solution, à vrai dire, contraste par sa discrétion avec ce que je concevais dans les années soixante-dix. Rien n'est revendiqué sur scène et seul compte le guitariste qui s'exprime avec la gamme de nuances et la richesse de timbres dont il est capable.

De fait, avec ce système, vous vous rapprochez de votre désir de départ et de votre idéal…

Totalement, par un biais auquel je n'aurais non seulement jamais pensé, mais surtout jamais cru. J'aurais même sans doute dit que ce à quoi je travaille aujourd'hui défiait les lois de la physique !

 

Jean-Luc et Guillaume Joie dans leur atelier de Bordeaux.

 

Jean-Luc Joie et son fils Guillaume.  D.R.

Comment souhaitez-vous évoluer ?

Il va falloir faire connaître ce système. Jusque-là, je préférais rester discret afin de ne pas soulever de réactions d'opposition telles celles que j'ai connues il y a quelques années. Ce système, je m'en rends compte, peut sembler impossible, ce qui ouvre la porte à des blagues ou à des phrases assassines telles que "la guitare amplifiée, c'est de la variété !". L'emploi des mots est très délicat car si vous parlez de "sonoriser" une guitare, vous ne choquez personne, ce qui n'était pas le cas il y a 20 ans. Pourtant, aujourd'hui, peu de gens savent ce que signifie réellement "sonoriser" un instrument. Pour moi, le verbe "amplifier" est assez juste, mais ses connotations sont très négatives. Il est donc indispensable de trouver la bonne façon de communiquer. Je ne désire pas non plus imposer cette sonorisation lorsqu'elle n'est pas nécessaire. Libre à chacun de jouer de la guitare naturellement. Mais dès qu'il s'agit de jouer avec d'autres instruments, il n'y a pas d'autre solution que de faire appel à un système. C'est la raison pour laquelle j'ai conçu une solution spécialisée que j'adapte en fonction de chacun de mes instruments. Je l'ai véritablement pensée comme un prolongement de la guitare. Je crois par ailleurs que l'aura de la guitare ne peut perdurer que si l'instrument peut s'exprimer et dialoguer avec d'autres instruments.

Vous travaillez aujourd'hui avec votre fils. Comment se déroule cette collaboration ?

Mon fils Guillaume a toujours été passionné par la musique. Il a chanté, pratiqué aussi la guitare puis, un jour, il m'a rejoint et s'est pris d'intérêt pour ce métier. Il a 25 ans et son approche est évidemment différente de la mienne. Il arrive dans un univers créé à mon image et notre relation est celle d'un père avec son fils, ce qui peut être porteur mais aussi parfois plus difficile. Peut-être prendra-t-il la suite de mes recherches mais c'est un peu tôt pour l'envisager. À son âge, je réfléchissais encore à la manière de faire un bon vernis et non aux problèmes qui m'ont passionné par la suite. Je crois que le métier de luthier demande une pratique d'une dizaine d'années avant que puissent s'expriment des idées plus personnelles…

 


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 25 mai 2015


Pour en savoir plus sur Jean-Luc Joie :

jeanlucjoieguitares.com

 

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Guitare
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Thibault Cauvin - Château Lafite Rothschild - 2015

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