Interviews

Au nom du Souffle !

Interview de Ibrahim Maalouf

Notre première rencontre avec Ibrahim Maalouf s'est faite par le biais du documentaire Souffle ! que lui a consacré le réalisateur Christophe Trahand. Les qualités de l'homme, comme celles du compositeur et, bien sûr, celles du trompettiste en ressortent de façon subtile. Puis, lorsque le Festival des Heures musicales de l'Abbaye de Bourgueil a annoncé qu'Ibrahim Maalouf était invité à présenter une création en clôture de la saison 2012, nous avons voulu rencontrer ce musicien étonnant dont la générosité filtre à travers les mots…

 

Ibrahim Maalouf photographié par Arnaud Weil.  D.R.Tutti-magazine : De 2005 à 2007, le réalisateur Christophe Trahand vous filme. Ce sera le documentaire Souffle !. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?

Ibrahim Maalouf : Ce tournage a été très important pour moi car il a contribué à m'ouvrir les yeux sur un certain nombre de choses, et en particulier sur le travail que j'effectuais pour mon premier album. Les axes suivis derrière la caméra par Christophe n'étaient pas seulement liés à la création musicale mais, aussi fondamentaux que la transmission et l'identité qui constituaient alors pour moi des questions très importantes. Je pense pouvoir dire que, plus que la présence des caméras, le cheminement de Christophe Trahand m'a accompagné dans la réflexion d'ordre philosophique que je menais alors.

La présence des caméras ne s'est-elle jamais montrée pesante ?

Au début du tournage, j'étais peut-être légèrement perturbé par la nouveauté que cela représentait et par ces caméras qui me suivaient y compris dans des moments importants voire intimes qui jalonnent une création. Puis je me suis habitué assez rapidement, d'autant que je ne vivais pas cela comme une intrusion tant la présence des caméras était gérée avec retenue.

Comme l'explique le documentaire, vous avez passé de nombreuses années partagées entre deux pays : 9 mois en France et 3 mois à Beyrouth. Cette saisonnalité se traduit-elle maintenant par un rythme particulier dans votre musique ?

À vrai dire, j'ignore si cela a pu avoir des répercussions sur le rythme. En revanche, il est évident qu'un métissage a résulté de cette double culture. Le fait d'être partagé entre plusieurs mondes a indiscutablement apporté une couleur à ma musique

Ibrahim Maalouf dans <i>Souffle !</i>En 2007, Michel Wikrikas réalise votre première trompette à quarts de ton selon vos indications précises. Depuis, avez-vous fait des aménagements sur cet instrument ?

J'ai effectivement demandé quelques améliorations mais pas à proprement parler de grandes différences par rapport à ce que montre le documentaire Souffle !. En revanche, j'ai fait concevoir d'autres instruments avec des adaptations de ce genre. C'est au moment du tournage que je suis parvenu à trouver la couleur que je recherchais. Aujourd'hui, si je dois faire modifier un autre instrument, je sais exactement ce qui me convient.

La modification des instruments vous permet-elle de vous rapprocher d'un son que vous entendez intérieurement ?

Difficile de vous répondre car c'est très instinctif. Il s'agit en tout cas d'une nécessité à combler. Je souhaite obtenir un son assez doux et jouer sur une trompette qui ne sonne pas comme une trompette, mais se rapproche plus de la flûte ou même de la voix humaine. En fait, l'instrument m'aide à amorcer le son mais ma manière de jouer est déterminante. La trompette m'aide seulement à aller dans telle ou telle autre direction. Quoi qu'il en soit, il est indispensable que l'instrument réponde à ce que j'attends.

Ibrahim Maalouf photographié par Denis Rouvre.  D.R.Vous allez créer une œuvre en clôture des Heures musicales de l'Abbaye de Bourgueil le 29 juillet 2012. Que pouvez-vous dire de cette création ?

Il s'agit d'une démarche musicale somme toute assez fréquente pour un musicien qui est aussi compositeur. Elle consiste à explorer une possibilité parmi ce qui se présente à lui et à se diriger vers de nouveaux schémas, tenter des choses. J'avais envie d'utiliser une couleur particulière, et la proposition du Festival me permet de prendre le temps d'approfondir cette idée et de la mettre en pratique.

Quel est votre axe de travail ?

Je m'appuie avant tout sur l'idée que la musique traditionnelle arabe est en mesure d'évoluer. Je pars d'une manière de jouer très ancrée dans cette tradition musicale et je tente, à travers la trompette différente que mon père a inventée il y a plusieurs années, d'apporter ma propre couleur, à ma manière. C'est la base de toutes mes compositions. Mais la suite musicale que je prépare pour l'Abbaye de Bourgueil est légèrement différente dans la mesure où j'ai eu envie de me situer plus proche de la tradition.

Quels instruments allez-vous utiliser ?

À l'inverse de la plupart de mes projets, je vais faire appel à deux trompettistes qui ne joueront pas sur des instruments à quarts de ton mais sur des trompettes à trois pistons, tout ce qu'il y a de plus classique. Je les fais travailler tous les deux avec un percussionniste en vue d'obtenir un son le plus proche possible de celui que je crée avec ma trompette à quatre pistons. Cela va nous permettre d'avancer dans une direction très traditionnelle de questions-réponses, comme ce que l'on trouve dans les musiques ethniques arabes, africaines ou nord-africaines. Je me rapproche un peu de la musique gnaoua dans laquelle un soliste lance des phrases auxquelles répondent les chœurs.

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Avez-vous donné un nom à votre suite ?

Pas encore. Elle prendra sans doute un nom à un moment donné mais je suis encore aujourd'hui plongé dans le processus de création, dans la phase de recherche. Tant que je ne suis pas encore parvenu au terme de cette étape, je n'ai pas de vision globale de la pièce. Le titre viendra ensuite.

Comment abordez-vous la composition ?

Avec l'expérience, je peux définir deux manières de composer. La première est instinctive, et dans cette démarche je laisse les choses venir à moi, naturellement, comme dans une improvisation que l'on note ensuite. C'est ainsi que je procède le plus souvent pour les musiques que j'interprète en tournée avec mon groupe, ou pour les albums que j'enregistre. Je laisse l'instant et le temps s'exprimer. La composition est spontanée et ne se commande pas. Bien sûr, elle peut nécessiter un temps certain, mais je suis seul à décider quand je suis prêt à faire un disque, et personne ne m'impose de concerts.
La seconde démarche est plus technique et concerne généralement les œuvres que l'on me commande, comme celle de l'Abbaye de Bourgueil ou, plus imposantes, comme Point 33, le concerto pour trompette orientale, chœur d'enfants et orchestre symphonique que j'ai récemment créé au Festival de Saint-Denis avec plus de 200 exécutants. La démarche n'est naturellement pas la même et l'écriture des différentes parties répond à une logique d'écriture musicale pour les différents pupitres de l'orchestres et le chœur. L'instinct n'en est pas pour autant absent et, généralement, je m'isole à la campagne ou dans mon village au Liban pour travailler. Je ressens vraiment le besoin de sérénité pour accomplir ce travail, contrairement aux situations où je compose spontanément. Dans ce cas, le besoin peut me prendre lorsque je me promène dans une grande ville, quel que soit le pays…Cliquer pour commander le CD d'Ibrahim Maalouf Diagnostic…

À l'Abbaye de Bourgueil, votre création sera donnée dans l'ancien réfectoire. Le lieu et son acoustique comptent-ils dans votre démarche créative ?

Je suis sensible au lieu dans lequel nous allons jouer mais je ne m'impose aucun son en relation avec l'acoustique de ce lieu. Il s'agit d'une création mais rien n'interdit de penser que cette suite pourra être rejouée à l'avenir. D'autres salles l'accueilleront et le son ne sera pas semblable à celui de la création. Prendre en considération l'acoustique d'un lieu, ce serait restreindre les possibilités de ma musique à être jouée dans un autre contexte. Je peux faire un parallèle avec certains compositeurs qui écrivent des symphonies qui ne sont pratiquement jamais rejouées après leur création en raison de l'effectif nécessaire ou même de conditions météorologiques et géographiques difficiles à réunir, voire de l'utilisation d'instruments quasiment introuvables. En ce qui me concerne, je n'ai aucune envie de réduire le champ de possibilités d'expression de ce que j'écris et de cantonner ma musique au lieu où je l'ai jouée. Ceci dit, je fais en sorte que ma création puisse être en harmonie avec l'endroit qui l'accueille.Cliquer pour commander le CD d'Ibrahim Maalouf Diachronism…

Comment évolue votre Académie Internationale de la Trompette Arabe organisée au Liban ?

Nous en sommes à notre deuxième édition et elles se sont très bien déroulées toutes les deux. Les élèves viennent d'un peu partout. J'ai du reste engagé un des élèves de la dernière édition dans ma tournée et il joue avec moi sur scène sur la trompette à quarts de ton. C'est aussi un de mes buts de professionnaliser les musiciens qui fréquentent l'Académie. Cependant, cette année, malgré un grand nombre d'inscriptions, j'ai dû annuler ce rendez-vous. Le contexte tendu en Syrie a fait que beaucoup d'élèves ont eu peur et ont décidé de ne pas venir au Liban.

Votre Académie doit-elle nécessairement être installée au Liban ?

Pas nécessairement, mais je trouverais dommage de se passer de ce contexte. En effet, mon objectif ne se limite pas à apprendre à jouer de la trompette à quatre pistons et à improviser de la musique arabe. Il consiste aussi à rencontrer des musiciens libanais, des improvisateurs, comme à respirer l'air marin de Beyrouth depuis la montagne où mon père est né et où il a inventé son instrument. L'idée de partager des moments avec de jeunes Libanais fait également partie de ce projet, mais aussi découvrir la cuisine locale et, en fin de compte, se familiariser avec une culture durant une quinzaine de jours. De plus, le calme qui règne dans mon village natal permet une disponibilité totale pour la musique et les couleurs particulières qu'elle porte. Dans un autre lieu, l'air ne serait pas le même et les raisons d'être distrait et de s'éloigner du but recherché seraient sans doute multiples. Ces paramètres me poussent à rester fidèle à l'idée de départ et au lieu.

Ibrahim Maalouf.  Photo : Denis RouvreQue pouvez-vous dire de votre lien à l'image ?

Mes compositions entretiennent un lien très intime avec l'image, le mouvement, le cinéma et même les formes. J'aimerais beaucoup pouvoir à l'avenir m'exprimer en composant pour le cinéma.

En septembre 2011 est sorti votre album Diagnostic. Après Diasporas en 2007 et Diachronism l'année suivante, c'est la fin de votre trilogie en "Dia". Avez-vous une idée de ce qui va suivre ?

Il est certain que ce ne sera pas une nouvelle trilogie. J'ai vraiment l'impression d'avoir dû exprimer un certain nombre de choses durant les 10 dernières années et je l'ai fait. Aujourd'hui, une page a été tournée et je passe à autre chose. Je me sens attiré par de nombreux mondes différents, j'ai envie de m'ouvrir à d'autres possibilités, de chercher dans d'autres directions. Mon prochain album devrait sortir en novembre prochain. Mais je l'ai enregistré il y a plus d'un an, avant la sortie de Diagnostic. II s'agit de la musique commandée de la Cinémathèque Française pour accompagner La Proie du vent de René Clair. La création a eu lieu en novembre 2010. Avec toute l'humilité qui est de mise, cet album est un peu conçu à la manière de la musique de Miles Davis pour Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle. C'est évidemment sur la notion de souffle que j'ai travaillé…

À la fin du documentaire Souffle !, vous témoignez de votre sensation d'exil entre la France et le Liban et vous vous demandez si vous n'appartenez pas aux deux. Avez-vous pu répondre à cette question ?

Je ne suis pas parvenu à trouver la réponse parfaite, celle qui sonne bien. Ou disons plutôt que je n'ai pas réussi à rendre théorique la réponse. Mais mon sentiment profond, en définitive, est que la question n'a aucune raison d'être. C'est la raison pour laquelle je l'ai abandonnée. J'ai grandi au sein de deux identités différentes mais aujourd'hui, elles sont en moi. Pourquoi devrais-je m'identifier à l'une plus qu'à l'autre ? J'ai pris le partie de les respecter et de les valoriser toutes deux.

Quelle sont vos envies, aujourd'hui ?

Celle de partager avec d'autres musiciens. En dehors de ma musique et de mes concerts, je travaille aussi sur la production d'autres artistes et j'enseigne beaucoup. Je développe également un projet éducatif pour apprendre le solfège aux enfants. Il s'appuie sur un texte qu'a écrit ma tante Hind Maalouf durant 25 ans : Histoire d'oiseaux. Elle a terminé récemment alors qu'elle avait commencé quelques jours avant ma naissance. C'est un projet qui me tient beaucoup à cœur et que je voudrais vraiment développer à l'avenir.

 

Cliquer pour découvrir Histoire d'oiseaux de Hind Maalouf. © Histoire d'oiseaux - Dessins : Aurel - Conception du site : eiko-studio.com

 

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 10 juillet 2012

 

Pour en savoir plus sur…
 
Ibrahim Maalouf :
www.ibrahimmaalouf.com
 
Les Heures Musicales de l'Abbaye de Bourgueil :
heuresmusicalesdebourgueil.fr

 

Mots-clés

Christophe Trahand
Ibrahim Maalouf

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