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Interview de Gaspard Dehaene, pianiste

Gaspard Dehaene.  D.R.Avec son premier disque en soliste - Fantaisie - paru sous le label 1001 Notes, Gaspard Dehaene nous avait séduit par son approche pianistique musicale et sensible autant que par la justesse et l'originalité de la composition de son programme. Le 12 décembre 2016, 1001 Notes organisait une soirée à Paris au Théâtre de l'Athénée où nous avons pu apprécier le talent du jeune pianiste au travers d'un toucher extrêmement subtil et contrasté, soutenu par un engagement spontané et généreux. Parmi les nombreux pianistes de sa génération Gaspard Dehaene possède une dimension rare : celle d'un véritable interprète.

 

 

Tutti-magazine : En octobre dernier sortait votre premier disque en solo consacré à la forme "Fantaisie" au travers de six compositeurs. Dans le livret, vous expliquez que le projet a pris racine à partir de la "Fantaisie op. 17" de Schumann. Comment est né votre lien avec cette œuvre ?

Gaspard Dehaene : Schumann est un compositeur que j'adore et que je joue beaucoup. Dans sa production pianistique, sa Fantaisie est tenue pour son chef-d'œuvre de par sa dimension extrêmement romantique. Je dis d'ailleurs souvent qu'il s'agit de l'œuvre la plus romantique du compositeur le plus romantique de la période… romantique. Cela fait pas mal d'élans à assumer ! Il se trouve aussi que ma marraine, la pianiste Catherine Collard, a enregistré cette œuvre et que son disque a bercé mon adolescence. J'étais à la fois très admiratif et ému devant ce témoignage de telle sorte que, jeune pianiste, je n'osais pas toucher à cette pièce et préférais attendre le moment où je serais prêt. Puis le temps a passé et, une fois obtenu mon diplôme au CNSMDP dans la classe de Bruno Rigutto, puis dans celle de Denis Pascal, je suis parti au Mozarteum de Salzbourg afin de travailler avec Jacques Rouvier. C'est lui qui m'a proposé la Fantaisie de Schumann, laquelle symbolisait pour moi un nouveau défi et même un nouveau départ. Je me suis ainsi lancé dans l'étude de cette œuvre et je l'ai enregistrée 23 ans après la disparition de ma marraine.

 

Gaspard Dehaene photographié par Laurent Bugnet.  D.R.

Cette pièce romantique, longue et complexe, est portée par des sentiments très humains. Comment avez-vous trouvé votre place dans la relation entre Robert et Clara Schumann qui la sous-tend ?

C'est justement le dialogue entre Robert et Clara que je souhaite souligner. On perçoit nettement dans la musique une voix qui s'élève dans l'aigu, à laquelle répond un contre-chant, voire le même motif repris une octave en dessous, lequel correspond à la voix de Robert. À l'époque de la composition de cette Fantaisie, il était amoureux fou de Clara et il a investi dans cette pièce toute la force qui l'habitait, d'autant que le père de Clara empêchait leur union. Une chose est d'ailleurs remarquable dans la trajectoire du compositeur : avant d'être marié à Clara, Schumann compose exclusivement pour le piano solo mais, en 1840, année de son mariage, il écrit les Lieder qui ne sont ni plus ni moins que la forme la plus essentielle du duo en musique, comme une allégorie de l’amour idéal entre deux êtres. Lorsque le couple aura des enfants, ce seront la musique de chambre, les symphonies et son opéra Genoveva. Peut-être y a-t-il même déjà dans le dialogue immatériel de la Fantaisie le désir d'écrire des lieder. Tout cela m'inspire, notamment dans le 1er mouvement. Quant à Clara, nous savons qu'elle préférait le 2e mouvement, alors je tente de retrouver l'entrain avec lequel elle aurait pu le jouer elle-même. Le 3e mouvement est clairement méditatif, voire philosophique et peut-être même porteur d'une idée de renoncement. Par ailleurs, ce dernier mouvement est celui qui se rapproche le plus de la motivation originelle de l’œuvre, soit un hommage à Beethoven, dans lequel y est cité très discrètement un thème du mouvement lent de la Symphonie No. 7. En tout cas la paix survient après les nombreuses effusions.

À bientôt trente ans, c'est quasiment une vie que vous devez interpréter. Cette "Fantaisie" fait-elle partie des œuvres qui font grandir ?

La pianiste Catherine Collard.  D.R.En trois ans, j'ai joué cette œuvre de très nombreuses fois en concert avec des fluctuations quant à mon ressenti sur mon propre travail. Je l'ai retravaillée, j'ai écouté d'autres versions et réfléchi au contexte de la composition, ce que je trouve très important pour un compositeur comme Schumann. Les émotions que j'ai éprouvées en concert ont parfois été très puissantes. La richesse de cette œuvre est telle que, lorsqu'on se jette dedans, il est question de vie ou de mort. Par rapport à ma propre nature plutôt pudique, je pense que la confrontation à cette pièce m'a fait du bien… J'ai commencé à aimer la musique grâce à Chopin chez lequel il y a plus de distance, et en tout cas moins de chair. La musique de Schumann prend à la gorge par sa violence, de telle sorte qu'elle m'a permis d'aborder le piano et l'élan de façon à atteindre le maximum d'engagement. Pour autant, savoir ce que cette Fantaisie m'a fait faire comme chemin en tant que musicien, est assez difficile à appréhender, mais je suis persuadé qu'elle compte dans ma progression. Le souvenir de ma marraine doit également expliquer que je me sente particulièrement concerné par cette pièce et que, inconsciemment, j'y vois comme un moyen de rendre hommage à cette personne que je n’ai pas connue, par le prisme du voyage que représente cette œuvre qu’elle a si souvent jouée…

 

Gaspard Dehaene enregistre <i>Fantaisie</i> à Auditorium Jean-Pierre-Miquel de Vincennes.  © Laurent Bugnet

Comment, en étant au clavier, prenez-vous conscience de la qualité de votre interprétation ?

Je me fais une idée globale de la prestation mais je dois reconnaître que les sensations sont parfois déconcertantes : lorsque je pense avoir mal joué et que je peux disposer d'un enregistrement du concert, je ne suis souvent pas aussi déçu, en l'écoutant, que juste après avoir joué. À l'inverse, lorsque je sors de scène heureux, je le suis souvent moins après avoir écouté l'enregistrement du concert. Le cas de figure où le public est content et vient me féliciter alors que j'ai l'impression de ne pas avoir spécialement bien joué est un autre paradoxe, tout comme il m'est parfois arrivé d'être déçu de ne pas susciter davantage de réactions lorsque j'estimais avoir bien joué. Tout cela est donc relatif et, même si on a l'impression qu'un monde sépare les deux extrêmes, la réalité se situe sans doute dans une certaine homogénéité, ce qui est d'ailleurs rassurant. Certaines choses restent pourtant bien tangibles, ce sont les fausses notes commises au cours d'un concert et la sensation d'être inspiré ou pas. Pour le reste, si le pianiste s'entend, il est malgré tout acteur direct et ne sait donc pas ce qui se dégage de lui, et ce que le public reçoit. Par ailleurs, un contrôle en tout peut aussi laisser penser à un manque d'engagement et trop peu de prise de risque.
Pour ma part j'apprécie beaucoup, quand je me rends dans une salle pour écouter de grands pianistes, lorsque je sens chez eux une forme de stress. Cela n'a rien à voir avec un quelconque sadisme, mais j'aime sentir cette tension musicale car elle atteste d'une sorte de combat : celui du pianiste, seul face à son piano, au milieu d'une sorte d'arène. À vrai dire cette tension est tout à fait normale car le récital peut être comparé à l'escalade d'une montagne. Un pianiste un peu stressé pense souvent qu'il ne parviendra pas au bout du programme face à tant de notes. La seule issue est de s'abandonner à la musique tout en gardant une marge de contrôle disponible pour les passages qui le demandent. Parfois, le pianiste titube un peu lorsqu'il débute un récital puis, peu à peu, il y a comme un instinct de survie qui se met en place, ce que je trouve beau. C'est là toute la différence entre jouer chez soi et devant un public. Il m'est parfois arrivé de me sentir particulièrement mal pendant un récital et d'avoir ensuite été surpris par la teneur de ce que j'avais pu donner. Il est donc évident que, sans ce mal-être, je n'aurais pas pu jouer de la même façon. Pour autant, je ne recherche pas cette sensation, qui existe par elle-même. L’idéal est de transformer ce stress en une concentration propice à la musique et au désir de s’exprimer, puis de s’abandonner et "laisser la musique te jouer", comme disait Ciccolini. Le sens de mon travail est de parvenir à me sentir bien tout en pouvant exprimer et contrôler à la fois.

 

Gaspard Dehaene et l'ingénieur du son Baptiste Chouquet pendant l'enregistrement du disque <i>Fantaisie</i> pour le label 1001 Notes.  © Laurent Bugnet

Quelle était votre expérience des autres Fantaisies en concert lorsque vous les avez enregistrées pour le label 1001 Notes en mars 2016 ?

Applaudissements pour Gaspard Dehaene à l'Auditorium de Vincennes.  © Laurent BugnetJ'ai un peu moins joué en concert les autres Fantaisies que la Fantaisie de Schumann. La plus fraîche, pour moi, est celle de Scriabine, mais j'ai eu suffisamment de temps pour pouvoir m'organiser et arriver pour l’enregistrement avec suffisamment de vécu avec les différentes pièces. Le programme de mon disque est lié à un concert que j'avais donné à l'Auditorium du Musée d'Orsay en janvier 2015 sur le thème "la Fantaisie en Allemagne et pays voisins, aux XVIIIe et XIXe siècles". Je m'étais alors embarqué dans la Fantaisie chromatique et fugue de Bach, la Fantaisie de Haydn et celle en ré mineur de Mozart. Ensuite, je suis revenu à la Fantaisie-Impromptu de Chopin que j'avais étudiée plus jeune et, la Fantaisie de Scriabine qui bénéficie peut-être sur le disque d'une approche plus spontanée que les autres pièces, car je l'ai ajoutée plus récemment à mon répertoire.

La "Fantaisie" de Scriabine pourrait-elle vous orienter vers un répertoire un peu différent ?

Je le souhaiterais car, mis à part la musique de Prokofiev, je me suis très peu frotté au répertoire russe lyrique, comme Tchaikovsky et Rachmaninov, pour ne citer que les plus connus. En avril, je jouerai le Concerto No. 1 de Tchaikovsky à Fontaine-lès-Dijon, et je prends cela comme une grande chance de faire un pas dans cet axe. Pianistiquement, ce répertoire est passionnant car il fait en quelque sorte la synthèse de ce que Chopin et Liszt ont apporté au piano. L’écriture de Rachmaninov est destinée à des mains gigantesques mais, si on utilise bien le bras et qu'on passe en souplesse, les difficultés peuvent devenir plus confortables. C’est ce que Chopin a apporté à la technique pianistique avec ses Études notamment. Je travaille avec Rena Shereshevskaya à l'École Normale de Musique de Paris pour, justement, aborder le répertoire russe. Après Mozart, Beethoven et Schubert que j'ai beaucoup étudiés au Conservatoire, je pense que Rachmaninov, par exemple, est susceptible de me faire faire beaucoup de progrès.

 

Gaspard Dehaene à l'Auditorium Jean-Pierre-Miquel de Vincennes en 2016.  © Laurent Bugnet

Votre album, de par sa variété, vous fait passer d'un compositeur à l'autre. Est-ce dans votre nature de varier les approches quand d'autres interprètes préfèrent demeurer dans un style unique ?

Peut-être, mais il est certain que, dans le cadre d'un concert, j'apprécie d'entendre plusieurs compositeurs. Si le pianiste aborde chacun d'eux intelligemment et scrupuleusement, il peut mettre en lumière chaque univers sonore propre à chaque compositeur, ce qui permet aussi de faire sonner le piano différemment. Si un récital est construit de façon à ce qu'on commence par Mozart, puis Chopin, avant de passer à Rachmaninov pour finir sur du Prokofiev, il faut entendre cette progression de l'ouverture de l'instrument et de l'éclat. Chez Mozart et Chopin, la façon de jouer sera la plus proche possible du chant, avec le legato et l’articulation les plus soignés possible puis, avec Prokofiev, on se situera davantage dans la percussion. Lorsque, en tant qu'auditeur, on me propose ainsi une palette d'univers sonores distincts, je ressors comblé d'un récital.
Pour le disque Fantaisie, la thématique et les œuvres me plaisaient beaucoup. Par ailleurs, peut-être que lorsqu'on enregistre un seul compositeur, il peut arriver de se sentir inégalement concerné par toutes les pièces. Pourtant, il est nécessaire de retrouver cette variété pour éviter toute monotonie. Ma mère* m'avait raconté avoir entendu l'intégrale des Mazurkas de Chopin en concert et, malgré la beauté de ces pièces, une sensation de "trop" finissait par gagner l'auditeur. Il s'agit là bien sûr d'un exemple assez spécial mais, pour ma part, je vois le programme d'un récital comme le menu d'un bon repas. Comme le soin apporté à la succession des mets, la teneur des pièces musicales et leur ordre doivent être bien réfléchis. C'est ainsi que j'ai procédé pour mon disque avec l'espoir d'éviter tout ennui.
* La pianiste Anne Queffélec.

 

Gaspard Dehaene en concert à l'Athénée le 12 décembre 2016.  © Laurent Bugnet

Le 12 décembre, on a pu vous entendre au Théâtre de l'Athénée, toujours dans le cadre de 1001 Notes, où vous avez joué les Fantaisies qui ouvrent et concluent votre album, celles de Bach et de Scriabine. Avant de poser vos mains sur le clavier, vous vous êtes concentré un certain temps. Cherchiez-vous à faire le vide ou, au contraire, à vous remplir ?

Mon approche d'un début de concert varie beaucoup et il m'arrive aussi de commencer à jouer plus directement. Je crois que, le plus important est d'attendre le bon moment. Je pense d'ailleurs davantage attendre que ce moment vienne à moi que prendre l'initiative de le susciter. À l'Athénée, il me semble plutôt avoir laissé entrer quelque chose de façon à éviter d'avoir à me dire "Bon, j'y vais !". Il est important que le climat installé par un silence avant que le pianiste commence à jouer puisse servir de préambule à la musique et ne soit pas porteur d'une contrainte que s'imposerait l'interprète. Ceci dit, certains collègues se jettent à l'eau car cela correspond sans doute à leur manière d'être. J'ai déjà tenté d'allonger ce silence qui précède la première note, mais je ne pense pas que cela change grand-chose car c'est vraiment le moment juste qu'il faut trouver, celui où je me sens prêt et que je sens le public prêt également.

 

Gaspard Dehaene et la soprano Victoria Jung.  D.R.

En janvier 2015, vous êtes reçu dans la classe d'accompagnement d’Anne Le Bozec au CNSM de Paris. Cela répondait-il à une envie particulière ?

De nombreuses raisons m'ont motivé. Je souhaitais vivement découvrir un répertoire, mais aussi réfléchir sur la beauté des textes. J'adore cette idée que la musique serve d’abord le texte, et non l’inverse, et qu'elle soit comme une mise en relief, un regard, une évocation poétique d’un compositeur sur un poème. Cela sert énormément l'imaginaire, non seulement pour le répertoire de la mélodie et du lied, mais également pour aborder d'autres musiques. Mon professeur Rena Shereshevskaya place volontiers des mots sur la musique pour tenter d'aller encore plus loin. Cela pousse à se demander ce que l’on veut vraiment exprimer. La question de savoir ce qu'on veut dire en appelle une autre : comment le dit-on ? Or, sur ce point, la parole est nécessaire et elle aide véritablement la musique.
De nombreux grands pianistes se sont formés auprès de chanteurs, soit en côtoyant l'opéra, soit en étant chef de chant ou en dirigeant des chœurs. Le piano est malheureusement un instrument vertical : on appuie une touche vers le bas, laquelle actionne un marteau vers le haut et met des cordes en résonance. Or, plus on travaille notre instrument - et le répertoire exige qu'on le travaille énormément - plus on se focalise sur l'attaque et le rapport vertical aux choses qui est tout sauf musical, car la musique se déploie dans un temps que je perçois comme horizontal. La voix, à l'inverse, est l'instrument le plus horizontal qui soit et le plus pur. Du reste, au moment où j'ai décidé de préparer ce concours d'accompagnement vocal, j'avais déjà beaucoup fait de musique de chambre. Mais, lorsque j'ai commencé à m'entraîner avec des chanteurs, j'ai très vite perçu la difficulté, la souplesse et la véracité de l'instrument vocal. Certains compositeurs écrivent de façon instrumentale ou purement rythmique, mais ils sont plus nombreux à être motivés par des voix intérieures qui chantent et qu'ils entendent avant de les transcrire et de les colorer par l'harmonie. On dit souvent que Mozart est le compositeur le plus dur à jouer, et cela s'explique à la fois par des raisons stylistiques, mais aussi concrètement, car il utilise très peu de notes. Il est donc nécessaire de les habiter à la manière d'un chanteur qui les vit dans tout son corps. Mon ancien professeur Denis Pascal parlait de remplir l'espace entre les notes, et j'aime beaucoup cette idée car il est impossible de ne se contenter que de l'attaque.
Avec Mozart, il s'agit presque d'un dialogue entre ce que l'instrument propose et ce que nous lui donnons. Dans l'accompagnement vocal des lieder et des mélodies, la lecture est souvent assez simple car il y a relativement peu de notes, mais cela implique une présence extrême sur chacune d'entre elles car l'ennui peut poindre très facilement. Par ailleurs, du fait de la présence d'un texte, l'implication est double.
Je savais que cette approche me plairait mais j'étais loin de me douter que cette classe pourrait m'apporter autant. La virtuosité n'est pas celle des Études de Liszt ou de Chopin, mais elle est encore plus pointue car il s'agit ici de l'art qui consiste à faire sonner notre instrument et à transcender ses capacités. On ne peut pas se contenter du foisonnement de notes, et il faut incarner la musique… J'avais toujours entendu des échos favorables à propos de la classe d'Anne Le Bozec et je dois avouer que j'y ai trouvé exactement ce dont j'avais besoin. Du reste, je travaille toujours dans cette classe et je passerai mon prix à la fin de l'année.

 

Gaspard Dehaene et l'altiste Adrien Boisseau, une complicité de longue date…  D.R.

La musique de chambre est très présente dans votre calendrier. Quelles sont vos rencontres importantes dans ce domaine ?

Je pense spontanément à mon ami Adrien Boisseau, qui est depuis deux ans le nouvel altiste du Quatuor Ébène. Notre lien amical s'est tissé au Conservatoire et, très vite, nous avons commencé à jouer ensemble, d'abord pour nous amuser, puis de manière de plus en plus sérieuse. Pour moi, cette rencontre musicale est essentielle et fait partie des collaborations qui jalonnent un parcours au même titre que le nombre d'heures passées à l'étude du piano ou les rencontres avec tel ou tel professeur, les concerts importants. Une telle rencontre est nécessaire car la musique invite au partage. Avec Adrien, nous avons beaucoup déchiffré, écouté de musique, beaucoup discuté, et la rencontre de nos deux approches nous a enrichis mutuellement… D'autres amitiés comptent également, en particulier celle qui me lie à plusieurs pianistes, et bien sûr ma mère avec laquelle j'entretiens une relation particulière. Nous jouons souvent à quatre mains, ce qui est aussi très formateur. Le piano a en effet cette particularité d'être aussi un instrument sur lequel on peut jouer à deux, mais cela s'accompagne de vraies difficultés : on est souvent mal à l'aise, et on accuse toujours l'autre qui joue trop ou pas assez fort… Bref l'idéal commun est très difficile à atteindre mais, autant les répétitions peuvent être humainement difficiles, autant j'ai la chance d'avoir en mémoire des souvenirs très forts de concerts à quatre mains.

 

Anne Quéffelec et Gaspard Dehaene.  D.R.


Actuellement, dans la classe d'Anne Le Bozec, je mène un travail avec la jeune soprano Victoria Jung avec laquelle je m'entends très bien. Nous cherchons à construire un répertoire qui nous convient et Anne nous motive à la découverte de nouveaux horizons, d'autres univers sonores et poétiques. Il y a tant à découvrir ! Récemment, dans le cadre du Conservatoire, j'ai aussi accompagné un magnifique baryton-basse, Edwin Fardini, dans les Kindertotenlieder de Mahler. Cette expérience a aussi été superbe car ce cycle est originellement écrit pour voix et orchestre. Avec la réduction pour piano, il faut chercher à dépasser l'instrument afin qu'il se rapproche le plus possible des couleurs si riches de l'orchestre de Mahler.
À Salzbourg, j'ai eu l'occasion de côtoyer des amis pianistes. L'un d'entre eux, Carlos Goikoetxea, m’a fait découvrir des enregistrements anciens qui le passionnent. Il est parvenu à trouver des témoignages d'élèves de Clara Schumann, et de la seconde génération d'élèves de Chopin… Le piano est un instrument tellement solitaire qu'il me semble important d'être ouvert, et notamment de communiquer avec d'autres pianistes, au-delà d'une méfiance ou d'une crainte possible. Car, cette vie monacale du pianiste, les collègues que l'on croise la connaissent nécessairement aussi, et le partage de nos découvertes, de nos goûts et de notre propre éclairage sur le quotidien et la culture me semble intéressant. Je pourrais citer aussi Nathanaël Goin, Ismaël Margain, Tanguy de Williencourt et Adam Laloum, qui sont des pianistes très talentueux de ma génération et avec lesquels j'ai aussi beaucoup échangé selon les périodes.

 

Gaspard Dehaene en concert avec l'Ensemble Orchestral de Dijon placé sous la direction de Flavien Boy.  D.R.

Au-delà de l'expression soliste et de la petite forme, jouer avec orchestre vous motive-t-il autant ?

Bien sûr, mais j'avoue que la forme Concerto m'a pas mal effrayé dans un premier temps, car elle implique une nécessité instrumentale à combler. Le pianiste n'est pas en pleine possession de l'espace sonore et doit donc donner suffisamment pour rivaliser avec l'orchestre. L'intérêt d'un concerto résulte de cette tension. C'est aussi une situation inverse à la configuration chambriste où le piano, souvent, peut couvrir les autres instruments. En musique de chambre, il est nécessaire d'appréhender l'équilibre par le "moins", c'est-à-dire veiller à ne pas jouer trop fort. Naturellement, face à l'orchestre, la problématique est inverse et il faut faire le nécessaire pour être entendu. Cela me renvoie d'ailleurs à ce que j'entendais lorsque j'étais petit à propos de ces pianistes qui jouent vite et fort et que l'on critique pour cette raison, en particulier dans les concours. Pour ma part, je trouve injuste et réducteur de ne pas leur reconnaître cette aptitude car il est important de savoir jouer également ainsi. De plus, c'est limiter des interprètes à un type de jeu en oubliant leurs autres qualités. Je trouve par ailleurs absurde de catégoriser les interprètes et de chercher à les ranger dans des cases. Prenez le Concerto No. 1 de Tchaikovsky : un pianiste qui parvient à le jouer vite et fort est d'ores et déjà en possession d'une partie des aptitudes à réunir. Ensuite, bien sûr, il y a la hauteur à trouver pour honorer cette musique absolument géniale. De fait, je croyais connaître cette œuvre et je la découvre en ce moment de l'intérieur, ce qui est source d'un véritable étonnement.
Si je fais un bref retour sur mes expériences avec orchestre, j'ai craint à un moment de jouer trop fort, ce à quoi mon professeur Laurent Cabasso m'a répondu : "As-tu déjà entendu un concerto où le soliste t'a semblé jouer trop fort ?". Ce n'est jamais le cas. En revanche, un soliste peut avoir un jeu dur et pas suffisamment nuancé, mais c'est une tout autre considération. J'aime entendre le soliste dialoguer avec l'orchestre et je pense qu'il n'échappe à personne qu'il y a toujours dans un concerto un moment où le piano est noyé dans la masse orchestrale.

 

Gaspard Dehaene en répétition avec Flavien Boy et l'Ensemble Orchestral de Dijon.  D.R.

N'est-ce pas au chef d'orchestre de veiller à cet équilibre ?

Sans doute, mais il y a aussi des compositeurs qui sont parvenus à mieux équilibrer le rapport entre l'instrument soliste et l'orchestre que d'autres. Parfois, certaines masses instrumentales sont si imposantes que le piano ne peut absolument pas se faire entendre. Si le Concerto de Tchaikovsky me semble bien équilibré sur ce point, il y a des pages chez Rachmaninov où le pianiste doit jouer une quantité impressionnante de notes alors que, parallèlement, l'orchestre s'exprime tellement fort qu'il est impossible de faire entendre le piano !

Êtes-vous inquiet à la perspective de jouer le Concerto de Tchaikovsky ?

Le fait que ce Concerto soit programmé et que je doive le jouer me motive énormément en même temps que cela m'impose de travailler de façon réfléchie, avec une implication totale. Cette perspective est sans doute bien plus motivante que si j'avais dû travailler cette œuvre simplement dans le but de construire mon répertoire. Alors, pour être franc, je ne prétendrai pas être totalement rassuré lorsque je pense à la date du concert mais, parallèlement, j'ai aussi vraiment hâte de jouer. Qui plus est, Flavien Boy dirigera l'orchestre. Flavien est un jeune chef qui sort du conservatoire et que je connais pour avoir déjà joué plusieurs fois sous sa direction, et très récemment, le finale du Concerto No. 2 de Chopin dans le cadre du spectacle Un Dîner avec Chopin. Ce spectacle a été donné à Fontaine-lès-Dijon et mêlait théâtre et musique. Je jouais le rôle de Chopin.

 

1001 Notes à l'Athénée le 12 décembre 2016 : le Trio Koch, Olivier Korber, Gaspard Dehaene et Hermine Horiot.  © Laurent Bugnet

Une partie de votre parcours était consacrée aux concours. Avez-vous tourné la page ?

A priori, oui. Ce que je retiendrai de mon expérience des concours est le dépassement de soi en même temps que les occasions d'adopter une approche combative et déterminée face à une situation très impressionnante. Ceci étant, je regrette que, de nos jours, pour gagner un concours important, il faille soit être extrêmement doué et brillant, soit présenter un programme que l'on a énormément rodé. C'est ce que font de nombreux pianistes en se présentant avec le même programme dans tous les concours. Quant à moi, je me suis toujours inscrit avec l'objectif de monter du répertoire. C'était courageux d'un certain point de vue, mais aussi peu productif au plan du concours proprement dit car je ne mettais pas toutes les chances de mon côté dans le but de gagner. Or l'investissement préalable à un concours représente tout de même au minimum 6 mois de sacrifices ! Ces longs mois de préparation me semblent aujourd'hui bien mieux investis dans l'optique d'un concert car la vraie nature de la musique, pour un interprète, c'est le partage avec un public. Rena, mon professeur actuel, dissuade ses élèves de se présenter aux concours s'ils ne sont pas totalement prêts. S'inscrire et préparer les morceaux est une chose, mais concourir en est une autre car rater un concours engendre le plus souvent une déception par rapport à soi et une petite déprime… Pour autant, le concours est un passage indispensable pour un jeune musicien car il permet de se frotter à plusieurs réalités : tout d'abord le nombre de pianistes sur le marché, dont certains jouent très bien, mais aussi de faire l'expérience d'un trac particulier. Si l'on parvient à se sentir à l'aise dans le cadre d'un concours, il est ensuite plus agréable d’envisager un concert… Par ailleurs, mes envies sont aujourd'hui différentes et je me reconnais davantage dans un travail de recherche et de culture qui accompagne et enrichit l'étude au piano. En ce sens, je préfère privilégier la qualité à la quantité.

 

Gaspard Dehaene, le Trio Koch, Hermine Horiot, Olivier Korber et Cocteau Mot Lotov à l'Athénée.  © Laurent Bugnet

À bientôt 30 ans, quelle progression espérez-vous ?

Je fais partie de ceux qui croient aux qualités intemporelles du concert, pour peu qu'on sache proposer des programmes attractifs et tendre la main au public. Par exemple, j'aime présenter les œuvres et instaurer un rapport de proximité. Je me prête à ce type d'échange avec un plaisir croissant, mais surtout parce que je suis persuadé que cela apporte beaucoup aux gens… Quant à ma progression personnelle, je souhaite avant tout ne pas figer les choses sur un objectif arrêté. Je me situe plutôt dans un travail de recherche, à l'écoute de la façon dont les œuvres évoluent en moi et attentif à ce qu'elles peuvent me proposer. Tout doit rester fluide… Ainsi, j'ai joué plusieurs fois le programme du disque après l'avoir enregistré et j'ai pu constater que mon interprétation avait déjà évolué. Or, en tant qu'interprète, cela maintient mon excitation. Certains pianistes se concentrent sur un objectif et laissent peu de place à la spontanéité du concert. Quant à moi, je souhaite parvenir à garder une certaine liberté d'expérimentation, quitte à parfois me tromper. Oser sur le plan stylistique peut parfois très bien marcher en concert. Parfois moins bien, mais cette démarche qui vise à se renouveler maintient éveillé. Après tout, se laisser surprendre par la musique apporte de la joie. C'est de cette façon que je travaille en musique de chambre avec Adrien Boisseau. Nous testons des choses, jouons en imitant des interprètes, et parfois aussi avec un extrême mauvais goût ! Il est toujours intéressant de voir où cela nous conduit. Alors, en termes de futur, je souhaiterais m'épanouir pleinement dans la recherche. L'année prochaine, je ne serai plus étudiant mais j'espère pouvoir conserver certains contacts tout en continuant à faire des rencontres et à m'essayer à d'autres disciplines. Pourquoi pas apprendre à danser ? Et commencer à improviser, car j’aimerais pourvoir m’amuser davantage au piano. Or la musique doit être aussi un jeu. Et puis j'ai la chance d'avoir des projets qui me permettent, parallèlement à des démarches plus personnelles, de conserver un cap très concret.

 

Gaspard Dehaene à l'École Normale de Musique de Paris.  © Laurent Bugnet

Comment s'annonce votre futur à moyen terme ?

Je vais jouer pour la première fois au Japon en septembre 2017. Mais avant cela, il y aura La Folle journée de Nantes, début février, avec un programme que j'ai intitulé "Mazurkas et danses de l'Est". Je jouerai des Ländler de Schubert, des Mazurkas de Chopin et de Scriabine, la Valse oubliée No. 1 de Liszt et les Danses populaires roumaines de Bartok, mon coup de cœur d'enfance que je suis très heureux de reprendre. Je vais aussi faire une expérience amusante, le 12 mai à l'Auditorium du Moulin des Muses de Breuillet, en jouant le Quintette de Brahms avec les quatre saxophonistes du Quatuor Yendo…
Je pense aussi travailler Islamey de Balakirev, qui pourrait trouver place dans mon programme de Fantaisies car il s'agit d'une fantaisie orientale. Mais, au moment où je vous parle, le Concerto de Tchaikovsky occupe beaucoup de mon temps, et je dois aussi envisager un programme de récital pour mon prix en juin prochain. De plus, dans le cadre de ma formation, je dois produire des réductions d'orchestre et de chœur, ainsi que des transpositions. C'est un travail que je tente de mener au quotidien et qui demande aussi beaucoup de temps, parallèlement aux concerts. La saison prochaine, je serai sans doute plus libre pour envisager d'aborder d'autres œuvres. J'ai d'ailleurs déjà quelques idées…

 

Pour commander le CD <i>Fantaisie</i> de Gaspard Dehaene, édité par le label 1001 Notes, cliquer ICI
Propos recueillis par Philippe Banel
Le 27 décembre 2016

 

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Adrien Boisseau
Anne Le Bozec
Anne Quéffelec
Catherine Collard
Festival 1001 Notes
Gaspard Dehaene
Rena Shereshevskaya
Victoria Jung

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Gaspard Dehaene - Schumann - Fantaisie Op. 17

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