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Interview de Désirée Rancatore, soprano

Désirée Rancatore est Marie dans La Fille du régiment à l'Opéra Bastille

Désirée Rancatore.  © Outumuro - Fidelio ArtistDésirée Rancatore compte parmi les sopranos que les scènes internationales et le public réclament, jusqu'au Japon qui l'adore. Il est vrai que la jeune artiste illumine de sa colorature dans le suraigu les principaux rôles que lui offre le Bel Canto qu'elle affectionne particulièrement. Désirée Rancatore est aussi une artiste inspirée par l'opéra français, en particulier par Lakmé et Les Pêcheurs de perles qui conviennent parfaitement à sa voix et à sa sensibilité de comédienne. Elle est aussi un superbe Rossignol dans l'opéra rarement représenté de Braunfels Les Oiseaux. De passage à Paris où elle chante le rôle de Marie dans La Fille du régiment à l'Opéra Bastille, nous avons rencontré Désirée à la sortie d'une répétition avec le metteur en scène Laurent Pelly…

 

À noter : Désirée Rancatore chantera le rôle de Marie dans La Fille du Régiment jusqu'au 11 novembre 2012 à l'Opéra Bastille.

Tutti-magazine : Quand avez-vous su que le chant lyrique allait être votre moyen d'expression ?

Désirée Rancatore : Je suis née au sein d'une famille qui aimait la musique. Ma mère était choriste et mon père clarinettiste d'orchestre. J'ai joué du violon et du piano, mais je sentais que ces instruments n'étaient pas faits pour moi. Mais la formation de violon était associée à du chant choral et chanter m'a tout de suite plu. À 14 ans, je n'avais pas prémédité cela, mais j'ai très rapidement ressenti une sorte d'attrait pour la voix. J'ai eu alors l'occasion de chanter dans la Petite messe solennelle de Rossini et cette attirance s'est confirmée. De plus, mon professeur qui m'avait remarquée parmi les sopranos, m'a encouragée à étudier… Sitôt de retour à la maison j'ai dit à ma mère : "Je dois chanter !". Sur ses conseils avisés, j'ai attendu 16 ans afin de laisser à ma voix le temps d'évoluer un peu, et je me suis plongée dans l'apprentissage vocal. Deux ans après, je me retrouvais à Salzbourg !

 

Désirée Rancatore chante Lucia à Palerme en 2011  © Franco Lannino Studio — Voir vidéo plus bas…

Votre carrière de chanteuse était en quelque sorte lancée…

Je réalise encore aujourd'hui ce que cette opportunité avait de particulier. À l'époque on me considérait un peu comme un enfant prodige. Dès l'âge de 18 ans, j'ai participé à une multitude de concours de chants internationaux pour me retrouver ainsi à Chimay, en Belgique. Gérard Mortier faisait partie du jury et cela a changé ma vie d'une façon tout à fait inattendue…

Les colorature dans le suraigu sont ce qui distingue votre voix. À quel moment avez-vous découvert cette particularité ?

Environ au bout de 3 mois d'apprentissage de la voix. En fait, lorsque j'ai commencé à étudier, je ne possédais qu'une seule octave et ni graves ni aigus. Autant vous dire que je nourrissais de gros doutes quant à mon aptitude à chanter. Mais ma mère me rassurait : "Nous verrons, avec la technique, avec le souffle, nous entendrons ce qu’est réellement ta voix". Au bout de 3 mois, j'atteignais le contre-la. Ma mère, qui était au piano, a fondu en larmes en me demandant comment je pouvais produire un tel son…Désirée Rancatore dans <i>Don Pasquale</i> au Théâtre des Champs-Élysées.  © Vincent Pontet

Cette capacité vous rendait-elle différente de vos collègues ?

Je me rendais bien compte de mes facilités dans les aigus par rapport à d'autres étudiantes du conservatoire qui étaient plutôt sopranos lyriques, et cela me faisait l'effet de pouvoir monter dans les aigus, là où les autres ne pouvaient pas me suivre. À l'inverse, j'étais aussi consciente que mes graves étaient plus restreints. Toujours est-il que cette faculté dans les aigus et suraigus m'a permis d'interpréter très tôt la poupée des Contes d'Hoffmann et la Reine de la nuit de La Flûte enchantée, ce qui me réjouissait. D'autant que je n'avais rien planifié en termes de carrière. Je chantais, c'était tout. Le chant était mon moyen d'expression.

À 21 ans, vous chantez votre première Olympia. Vous avez ensuite interprété ce rôle sur de nombreuses scènes. Votre succès a-t-il été un moment accompagné d'une peur d'être prisonnière de cette poupée ?

J'ai commencé à prendre conscience de cela en 2006 et j'ai décidé de ne plus chanter Olympia à partir de 2009, après ma dernière poupée à Turin dans la production de Nicolas Joel. En fait, ce qui était le plus pesant était de voir sans cesse mon nom accolé à celui d'Olympia. Que je chante Gilda ou Lucia, les critiques ramenaient toujours ma performance à celle de la poupée des Contes d'Hoffmann. Il m'était devenu indispensable de couper les ponts avec cette poupée !

Depuis, vous n'avez plus chanté Olympia…

Je n'ai plus chanté ce rôle depuis 2009. Mais je ne suis pas non plus totalement fermée car je pourrais me résoudre à reprendre Olympia au Met, par exemple, car je n'y ai jamais chanté. Alors, si le Met m'appelle pour chanter Olympia, je dis "oui". Bien sûr, interpréter les quatre rôles féminins des Contes d'Hoffmann présenterait une perspective très différente. Ceci dit, jouer Olympia m'amuse. Mais je ne veux plus chanter ce rôle en Italie.

 

 

 

Désirée Rancatore chante <i>Rigoletto</i> à Macerata en 2011  D.R.

En tant que soprano colorature, lorsque vous jouez un personnage sur scène, est-il possible d'oublier la grande technicité demandée par les suraigus pour vous concentrer sur le rôle ou bien les aigus impliquent-ils certaines obligations propres au registre au détriment de l'aspect théâtral ?

Il arrive un moment où cela devient naturel. Mais, lorsque j'ai débuté, il était vraiment difficile de jouer et de chanter en même temps. Il est vrai que les rôles que j'ai souvent interprétés sont techniquement très durs mais cela fait partie du répertoire qui convient à ma voix. L'expérience aide énormément et je suis aujourd'hui à l'aise avec cela.

Pour autant, y a-t-il des mouvements interdits lorsque vous chantez un air à pyrotechnie, comme la Reine de la nuit ?

La Reine de la nuit est généralement plutôt statique. Avec elle, en revanche, il ne faut pas avoir le vertige car les metteurs en scène aiment bien l'accrocher en hauteur ! Mais il est vrai qu'avec Olympia, la gestuelle peut être très présente, comme dans la production de Robert Carsen à l'Opéra de Paris, où à chaque mot correspond un mouvement spécifique. Mais il n'y a pas pour moi de mouvements à proprement parler interdits. J'essaye toujours d'être disponible aux demandes du metteur en scène, et si je ne peux pas faire quelque chose, je le dis.

Désirée Rancatore dans <i>Lucia di Lammermoor</i> à Avignon en 2009  © Cédric Delestrade, ACM Studio

Votre voix vous permet d'interpréter de nombreux rôles légers, et d'autres plus profonds, comme la Reine de la nuit ou Lakmé. Où va aujourd'hui votre préférence ?

Aujourd'hui, je ne chante plus la Reine de la nuit parce que je ne l'aime pas. Ce personnage ne signifie pas grand-chose pour moi en dehors du contre-fa qu'il faut sortir. Le succès est au rendez-vous, bien sûr, mais je n'en retire rien de plus. En fait, j'aime les personnages qui me nourrissent, comme Lakmé. Lakmé est incontestablement le plus bel opéra que j'ai chanté. Et je ne pense pas en particulier à l'Air des clochettes qui est de la pure virtuosité mais à tout le reste. La ligne de chant de Lakmé est tout bonnement incroyable et elle me touche au plus profond de ma sensibilité. Sa mort me bouleverse au-delà des mots. Lakmé est le premier rôle lyrique que j'ai chanté, avant Lucia. J'ai également beaucoup d'affinité avec le rôle d'Elvira dans Les Puritains.

Votre sensibilité vous porte davantage vers les rôles dramatiques…

Non, pas pour autant. De la même façon, dans la vie, je peux être facilement drôle ou tragique et naviguer entre ces deux extrêmes. J'ai du reste la faculté de changer très rapidement d'humeur au cours de la journée.

À partir du 2 novembre, vous reprenez le rôle de Marie dans La Fille du régiment à l'Opéra Bastille. Comment définissez-vous ce rôle que vous avez déjà joué à la Scala en 2007 ?

Marie est un garçon manqué, et en même temps une fille très sensible. C'est une romantique qui s'ignore. Elle possède en elle une incroyable douceur qu'elle ne sait comment exprimer, d'autant que cela lui est interdit au sein du régiment. Puis, à un moment, face à Tonio, cette douceur jaillit et c'est absolument fantastique. Marie est également un personnage dramatique et mélancolique, ce qui la rend passionnante à interpréter, en particulier dans la production de Laurent Pelly que je travaille en ce moment.

Qu'apporte de neuf la mise en scène de Laurent Pelly à votre perception du rôle de Marie ?

En 2007, j'ai chanté dans la production historique de Zeffirelli. Lorsque j'avais 15 ans, j'allais déjà voir La Fille du régiment avec Luciana Serra dans la même production… Avec Laurent Pelly, j'ai l'impression de me trouver dans un film. Marie bouge continuellement. La première fois que j'ai réalisé tout ce que je devais accomplir sur scène, je me suis dit que j'allais mourir tant cette interprétation est physique. Mais je pense en fin de compte que c'est une vision assez extraordinaire car cette mise en scène me permet de m'exprimer intensément avec mon corps mais aussi de me servir totalement de ma voix. En outre, je suis persuadée qu'elle est très intéressante pour le public.

Désirée Rancatore photographiée par Outumuro.  © Fidelio Artist

Natalie Dessay interprète le même rôle pour les 6 représentations d'octobre et vous lui succéderez en novembre. Pouvez-vous nous dire comment se déroule le travail de préparation quand deux artistes tiennent le même rôle ?

Nous travaillons de la manière suivante : Natalie commence et j'assiste à son travail. Au bout de 2 heures, je prends sa place. Ce que je trouve très intéressant dans cette organisation est de constater que Natalie joue sa Marie, et que je joue la mienne. La personnalité de chacune fait la différence. Nous sommes toujours ensemble pour répéter et c'est pour moi un vrai bonheur que de voir travailler Natalie qui a elle-même créé cette production. J'ai l'impression de me trouver devant la Marie originale ! C'est passionnant, même si je ne veux surtout pas la copier. Du reste, ma manière d'aborder certaines scènes est très différente, ce qui est aussi plus intéressant pour Laurent Pelly que de travailler avec un clone de Natalie.

À Tutti-magazine, nous avons beaucoup apprécié votre rossignol dans Les Oiseaux de Braunfels sorti en DVD et Blu-ray chez Arthaus Musik. Pouvez-vous nous parler de votre travail sur cette production de Los Angeles en 2009 ?

Cliquer sur le visuel du Blu-ray pour lire la critique…Il s'agit d'une mise en scène de Darko Tresjnak. Mais, plus que tout, c'est la musique qui m'a séduite. Lorsque James Conlon m'a appelée pour le rôle du Rossignol, je ne connaissais pas du tout cet opéra mais j'en avais entendu parler. J'ai alors acheté le disque qui existait et je suis tombée littéralement amoureuse de ce rôle, tout en réalisant les difficultés qui lui sont attachées, comme savoir quel type de "a" vocaliser et à quel moment de la musique. J'ai travaillé ce rôle pendant 3 mois et au bout de cette période, je le maîtrisais. Je me souviens avoir écouté l'enregistrement jusqu'à 6 heures par jour. Quoi qu'il en soit je suis assez perfectionniste et j'ai besoin d'arriver en répétition en sachant parfaitement mon rôle. Hors de question d'avoir besoin de la partition à ce moment.
Cette année, j'ai chanté Leïla dans Les Pêcheurs de perles en étant prévenue seulement un mois avant. Il m’a fallu 10 jours pour mémoriser les deux premiers actes, mais uniquement parce que je suis restée chez moi 7 heures par jour pour étudier le rôle jusqu'à saturation. À partir d'un certain stade, je travaille bien entendu avec un pianiste afin de vérifier la justesse des notes. C'est ainsi que j'ai procédé pour Les Oiseaux. Lorsque je l'ai dit à Natalie Dessay, elle m'a répondu : "Tu as étudié ça ?". Natalie est adorable avec moi.

Malgré tout, un mois pour apprendre le rôle de Leïla, c'est peu. N'avez-vous pas pensé que le pari était impossible à gagner ?

Je le pense toujours quand je commence à apprendre un nouveau rôle, sauf pour Lakmé car je connaissais cet opéra par cœur pour l'avoir entendu chaque année lorsque j'étais étudiante à Rome. Puis, je me mets au travail sans compter et je finis par y parvenir. Ceci dit, je me souviens qu'avant de commencer à travailler sur Les Oiseaux, je n'en menais pas large…

 

Désirée Rancatore dans <i>Les Puritains</i> à Tokyo en 2011.  D.R.

Désirée Rancatore chante Leïla à Salerne en 2012.  © Massimo Pica

Vous vous produisez dans de nombreux pays, et en particulier au Japon. Pouvez-vous nous parler du développement de votre carrière dans ce pays. Le public japonais est-il différent des autres ?

La première fois que je me suis rendue au Japon, j'ai chanté Lucia. Immédiatement, j'ai ressenti cette énergie, cet amour que me donnait le public japonais. Sur scène je ressentais cette onde d'admiration. Et chaque fois que je me rends au Japon depuis 2007, je retrouve ce lien incroyable qui me lie au public japonais. J'ai aussi chanté au Japon Lakmé, L'Élixir d'amour et Les Puritains. Lorsque je sors de l'opéra, là-bas, à la fin d'une représentation, j'ai toujours l'impression d'être chargée d'une énorme énergie au point de me sentir capable de chanter à nouveau sans ressentir de fatigue. C'est une sensation unique. Je me produis beaucoup en concert au Japon et je suis toujours sidérée de voir les gens m'applaudir debout au bout du quatrième bis ! C'est très difficile à expliquer mais, le rapport que j'entretiens avec le public japonais est un échange assez unique dans lequel je pense recevoir autant que je donne. Je chante bien sûr beaucoup en Italie mais encore peu aux USA. Je vais faire mes débuts au Liceu de Barcelone cette année dans Rigoletto après avoir chanté Gilda sur de très nombreuses scènes. Cela me porte à croire que je suis peut-être une Gilda intéressante !

Vous chantez aujourd'hui le Bel Canto et l'opéra classique, seriez-vous tenté par une évolution radicale comme Lulu de Berg ?

Lulu, je ne pense pas, car je suis avant tout une belcantiste et j'aimerais me consacrer à ce répertoire le plus longtemps possible comme mon idole Mariella Devia. J'aimerais avoir son intelligence dans les choix de rôles car elle est indispensable à la préservation de la voix.Désirée Rancatore.  © Outumuro - Fidelio Artist

Quels sont vos projets à l'horizon des années à venir ?

Je pense que je chanterai Traviata dans 2 ans environ, et peut-être aussi Donna Anna dans Don Giovanni. Cela me semble suffisant pour le moment. J'interpréterai sans doute un jour Ophélie dans Hamlet, car c'est un rôle parfait pour moi. Vous l'aurez compris, j'aime beaucoup l'opéra français et je suis très sensible à la beauté du chant français. Lorsque j'étudiais le rôle de Leïla pour Les Pêcheurs de perles, je ne pouvais m'empêcher de pleurer constamment devant la beauté de la mélodie…

Des projets de disques ou de DVD ?

Pour le moment, je ne suis pas en contrat avec un label particulier, mais j'ai néanmoins enregistré un album d'airs de Verdi avec l'Orchestre du Teatro Regio de Parme. J'ai tenté des choses un peu différentes de mon répertoire, comme Les Vêpres siciliennes, ce que permet le disque. Cela a été une expérience très intéressante pour moi. Le CD des Pêcheurs de perles enregistré en live avec Daniel Oren à Salerne doit sortir chez Brillant Classics. Quant au DVD, il existe un grand nombre de captations live dans lesquelles je chante.

Que peut-on souhaiter à Marie que vous allez chanter dans les jours qui viennent sur la scène de l'Opéra Bastille ?

J'aimerais réussir ce que j'ai tenté en répétition et parvenir à être drôle mais aussi mélancolique quand la musique le demande. La Fille du régiment contient des airs qui, à mes yeux, sont de véritables bijoux mélodiques qui permettent d'exprimer de nombreuses couleurs et nuances. J'aimerais les chanter selon ma sensibilité, mais aussi m'amuser autant qu'amuser le public ! Il me manque car j'ai répété sans public. Maintenant, j'ai besoin de sa présence…


Propos recueillis par Tutti-magazine
Le 12 octobre 2012

Pour en savoir plus sur Désirée Rancatore :
www.desireerancatore.com

 

Mots-clés

Désirée Rancatore
Entartete Musik
Laurent Pelly
Les Oiseaux
Opéra national de Paris
Walter Braunfels

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Vidéo

Désirée Rancatore - Lucia - Palerme 2011

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