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Interview d’Estelle Danière, chanteuse, danseuse et comédienne

Estelle Danière.  © Hubert HelleuAprès une expérience unique de meneuse de revue aux Folies Bergère, Estelle Danière n'a cessé d'exprimer son talent dans une grande variété de spectacles. Danseuse, chanteuse et comédienne, on a pu aussi la remarquer dans un numéro de corde lisse ou dans des pas de deux acrobatiques témoignant d'une évolution constante de ses axes d'expression… Avec le spectacle Passage en revue, Estelle Danière lève le voile sur une partie de sa vie artistique et personnelle. Sa sensibilité rare et son aisance scénique donnent vie à un remarquable choix de chansons superbement accompagnées par Patrick Laviosa qui illustrent de façon imagée ce parcours personnel où humour, souffrance et réalisme se conjuguent avec force et fluidité…

Tutti-magazine : Vous interprétez en ce moment votre spectacle "Passage en revue" chaque lundi jusqu'au 9 avril au théâtre Les Feux de la rampe. Il s'agit de la 4e reprise de ce spectacle que vous avez créé au théâtre de l'Archipel. Quel est votre sentiment ?

Estelle Danière : Je me sens de plus en plus à l'aise sur scène et tente d'améliorer le spectacle à chaque reprise en apportant quelques corrections. Cela tient à des détails. Par exemple, pour cette dernière reprise, très peu de choses ont changé si ce n'est le rythme qui est différent. J'avais bien plus retouché la structure du déroulé lors de la première reprise en inversant l'ordre de plusieurs textes, ce qui modifiait l'articulation de l'ensemble du récit en apportant davantage de logique et de fluidité. Mon but est de parvenir à proposer un spectacle qui soit le plus naturel d'accès et dont les séquences s'enchaînent avec harmonie et efficacité.
De même, "Jeu de quilles" faisait auparavant partie du spectacle. J'aime particulièrement cette chanson du répertoire de Zizi Jeanmaire et je la chantais en seconde position. Je l'ai parfois intégrée à des tours de chant car je peux la rendre très visuelle et dynamique par la danse. Mais, avec Patrick Laviosa, nous avons pensé qu'elle arrivait un peu trop tôt dans la progression du spectacle. De plus, musicalement, l'accompagnement minimaliste au piano ne la valorisait pas spécialement. Ma première idée était donc de la déplacer, mais j'ai finalement choisi de la remplacer par "Les Tatouages" de Jean Dréjac et Michel Legrand qui me permet d'établir un contact avec le public. Je désirais pouvoir aller dans la salle et m'amuser avec les spectateurs afin d'apporter une couleur gaie plus importante au début du spectacle qui contraste davantage avec la seconde partie, plus dépouillée et plus profonde. Le fait est que "Les Tatouages" fonctionne très bien et s'inscrit dans une tradition du music-hall qui consiste à se rendre dans la salle pour titiller gentiment un spectateur.

 

Estelle Danière photographiée par Hubert Helleu.  D.R.

Au début du spectacle, vous rendez hommage à Zizi Jeanmaire. Vous l'admiriez ?

À l'âge de 12 ans, ma grand-mère m'a emmenée voir Zizi Jeanmaire à Bobino et ce spectacle m'a beaucoup touchée. Jusque-là, avec mes œillères de petite fille qui rêvait de devenir danseuse Étoile, je ne jurais que par la danse classique. Or Zizi Jeanmaire était la preuve vivante qu'il était possible de danser de façon formidable avec grâce et élégance dans un genre différent. C'était une révélation au point que j'ai suivi cette artiste durant de nombreuses années. Elle avait pour moi une importance énorme : ses jambes me faisaient rêver et je la trouvais impressionnante. Lorsque j'allais acheter des chaussons de danse chez Repetto, le magasin proche de l'Opéra Garnier qui appartenait à sa belle-mère, il y avait tout le temps des photos de Zizi Jeanmaire. Je prenais le catalogue de la boutique et je découpais les images que je collais dans un cahier où je collectionnais ses photos. C'est vous dire combien elle me fascinait.

Avez-vous pu entrer en contact avec Zizi Jeanmaire ?

Malheureusement non. Pourtant, lorsque j'étais jeune, je prenais les cours de barre au sol que donnait Jacqueline Fynnaert au studio Paris-Centre rue de Clichy, et Zizi Jeanmaire le fréquentait aussi assez souvent. Elle était déjà un peu âgée, mais restait d'une finesse extraordinaire avec un teint aussi blanc que la porcelaine. Un jeune danseur l'aidait à faire les mouvements en lui tirant sur les jambes et en forçant le coup de pied et l'ouverture. Elle était très impressionnante dans sa façon de décomposer les mouvements très lentement, à son rythme, pour aller jusqu'au maximum possible de l'amplitude. Je l'observais du coin de l'œil accomplir ce travail à la fois extrêmement précis et profond. Je l'ai donc vue de près mais n'ai jamais osé aborder dans les vestiaires cette femme qui paraissait si frêle et si fragile. Le contraste était saisissant avec l'énergie qu'elle parvenait à distiller sur scène…
Récemment, un jeune admirateur a créé une page Facebook dédiée à Zizi Jeanmaire à laquelle je me suis abonnée. Il enrichit énormément cette page par une quantité incroyable de photos et d'interviews. Il y a quelques mois, un lien permettait de laisser un message à l'attention de Zizi Jeanmaire. Le créateur de la page lui a ensuite montré son travail et lui a fait lire les messages. Après quoi Zizi Jeanmaire a enregistré un message audio qui a été publié sur la page. Ce message était très court mais très émouvant. Je lui avais envoyé un message où je lui disais que je m'étais permise de parler d'elle dans mon spectacle et de lui rendre hommage. Il est vrai que la majorité des chansons de Passage en revue viennent de son répertoire. Or, apparemment, quelqu'un a dû lui lire mon message car on m'a très gentiment répondu de sa part en me disant qu'elle avait été très touchée par mes mots, qu'elle me remerciait et me souhaitait longue route… Voilà la façon dont je suis tout de même rentrée en contact avec cette artiste que j'admire tant !

Vous avez coécrit "Passage en revue" avec Flannan Obé qui a également assuré la mise en scène. Comment avez-vous collaboré ?

Il s'agit effectivement d'une écriture à deux mains. Flannan et moi sommes amis depuis longtemps et nous avons l'habitude de nous retrouver pour parler des hauts et des bas de nos vies privées, sentimentales et professionnelles au milieu des rires et des larmes. Parmi de nombreuses autres activités artistiques, Flannan, qui a beaucoup de talent, fait du "seul en scène". Un jour que nous échangions, je lui ai dit : "J'adorerais faire comme toi, mais j'en suis incapable…". Se retrouver seul sur un plateau est une expression à part entière. Ne pas avoir de partenaire pour échanger et parler directement au public rend l'exercice très particulier… Flannan m'a alors répondu : "Eh bien, lance-toi !". Très bien, mais pour raconter quoi ? "Ce que tu me racontes depuis des années !".  Dans mon esprit, cela ne pouvait intéresser absolument personne… Puis, j'ai commencé à lui envoyer des idées, des textes qu'il revoyait et, rapidement, nous nous sommes mis au travail de cette façon. Flannan souhaitait se concentrer sur un seul aspect de mon expérience scénique. En effet, je n'ai pas uniquement fait du music-hall, mais aussi de l'opérette, de la comédie-musicale et beaucoup de cirque. Nous nous sommes donc mis d'accord pour ne traiter que de ma période Folies Bergère et du music-hall.
Lorsque Flannan me renvoyait les textes revus, je les corrigeais à nouveau en fonction de mon ressenti. Tout est ensuite allé assez vite. Nous avons fait deux présentations chez un ami de Flannan qui organise des petits spectacles en appartement. J'avais uniquement invité des personnes très proches car je ne m'en menais pas large. Parler en regardant le public dans les yeux et savoir les spectateurs concentrés sur moi me faisait très peur. Pourtant, ces deux présentations se sont très bien déroulées. Les retours de mes amis m'ont ensuite permis de revoir certains aspects du spectacle et, après une première correction, Passage en revue a été présenté au théâtre de l'Archipel.

 

Estelle Danière, meneuse de revue dans <i>Folies en Folie</i> aux Folies Bergère.  D.R.

Alors que les racines du vrai cabaret parisien tendent à disparaître, revendiquez-vous votre filiation aux grandes meneuses de revues ?

Oui et non car, il y a indéniablement un héritage, mais il peut paraître aujourd'hui très désuet. Raison pour laquelle j'avais du mal à imaginer l'intérêt du spectacle auprès du public. Pourtant, ne serait-ce qu'aux Folies Bergère, la liste des artistes de renom qui sont passés sur cette scène est très longue. Et ces artistes ne faisaient pas uniquement du music-hall, loin de là. Mais aujourd'hui, le terme même de "meneuse de revue" peut donner l'impression d'une époque révolue. Le Lido a changé, le Moulin Rouge présente la même revue depuis près de 18 ans, et le Paradis Latin est relativement discret. L'Alcazar a fermé, comme tous les petits cabarets… Pour cette raison mon passé de meneuse de revue aux Folies Bergère peut interpeller mais aussi m'inscrire dans un passé révolu. Le cirque a su très bien évoluer avec des concepts comme le Cirque Plume, le Cirque du Soleil et bien d'autres encore. Il suffirait peut-être de rajeunir un peu le music-hall traditionnel sans en supprimer les codes pour ne pas le dénaturer. En le mettant au goût du jour avec respect, on serait susceptible de présenter des choses magnifiques.

 

Michel Gyarmathy, directeur artistique et costumier des Folies Bergère, dans son hôtel particulier parisien.  D.R.

Dans le spectacle, vous évoquez Michel Gyarmathy qui vous reprochait de chanter faux "comme deux casseroles" lorsqu'il vous a confié le rôle de meneuse de revue dans "Folies en Folie"…

Ma mère était chanteuse lyrique et, à l'adolescence, elle m'a orienté vers des professeurs de chant avec lesquels elle travaillait. Moi, naturellement, je ne voulais surtout pas faire comme ma maman, et surtout pas me former au chant classique. Aussi, j'ai fait un bon nombre de bêtises qui ont eu de petites répercussions sur ma voix… Lorsque je suis rentrée aux Folies Bergère, je n’avais 17 ans, et c'est ma mère qui a signé mon contrat. À cette époque, je naviguais entre plusieurs professeurs et je faisais tout et n'importe quoi. Je ne savais plus trop où j'en étais… Lorsque Monsieur Gyarmathy m'a auditionnée, tout cela était un peu bancal. Par ailleurs, et sans porter aucun jugement de valeur, je ne me souviens que de très peu de meneuses de revues aux voix exceptionnelles. Du reste, le chant n'était pas la première qualité recherchée pour cet emploi. Je reconnais que je ne faisais pas partie des meilleures chanteuses mais cela faisait partie d'un tout où le physique et l'abattage comptaient autant que l'aptitude à porter les costumes et à les mettre en valeur. Monsieur Gyarmathy avait davantage misé sur la performance physique en me confiant également des pas de deux acrobatiques et un numéro de corde lisse. Je me régalais car j'adorais cela. Je dois dire que, sur la place de Paris, ce que m'offraient les Folies Bergère était exceptionnel. Lorsque la revue s'est arrêtée, ce qui a peut-être été un mal pour un bien en ce qui me concerne, j'étais consciente qu'une page se tournait pour moi.

 

Estelle Danière et Marek Zukowski dans un porté acrobatique sur la scène des Folies Bergère.  D.R.

Comment avez-vous travaillé votre voix pour parvenir à l'aisance vocale dont vous avez fait preuve après la période Folies Bergère ?

En quittant les Folies Bergère, j'ai pris conscience que la comédie musicale était vraiment ce que je voulais faire car ce genre me permettait d'allier la danse, le chant et le théâtre. Le but était donc clair et j'ai travaillé ma voix avec des gens qui pouvaient me faire progresser en ce sens. La maturité aidant, j'ai pu me diriger vers un enseignement de qualité et, avec un travail sérieux, ma technique vocale a progressé.

"Passage en revue" fait clairement apparaître deux parties distinctes. À partir de la chanson "Merde à l'amour"*, vous quittez le monde des apparences pour jouer et chanter un univers assez gris et parfois dur. Cet univers est-il intégralement le vôtre où est-il inspiré en partie par la mythologie des meneuses de revues ?

Ce spectacle est intégralement basé sur ma propre expérience de vie. Il y a même un certain nombre d'anecdotes que je n'ai pas incluses dans le spectacle et que j'ai pourtant vécues, comme la meilleure copine avec laquelle je prends un café une heure avant qu'elle se présente à une audition pour prendre ma place ! J’ai craint que ce genre de situations décrédibilise par un côté cliché ou trop appuyé ce qui est plus profond et me tenait à cœur. Mais, là encore, tout ce que je raconte est vrai… Je n'ai pas souhaité non plus m'enfoncer dans une sorte de pathos car j'adore ce métier qui m'a aussi permis de vivre des moments à la fois magiques et merveilleux. J'ai fait également de très belles rencontres et noué des amitiés extraordinaires qui ont rendu ma vie plus enviable que détestable. Dans les coulisses des Folies, j'avais des amis formidables dont certains sont d'ailleurs venus voir plusieurs fois Passage en revue, ainsi que, à mon grand étonnement, des techniciens que je n'avais pas revus depuis 25 ans !
* Voir vidéo en fin d'article : Estelle Danière chante "Merde à l'amour" de Serge Gainsbourg, accompagnée par Patrick Laviosa, dans son spectacle Passage en revue.

 


Estelle Danière dans un numéro de corde lisse sur la scène des Folies Bergère.  D.R.

Dans les moments où votre vie était difficile, la scène a-t-elle constitué une forme d'exutoire ?

Le spectacle est une drogue et lorsque je ne suis pas sur scène, le manque que je ressens peut devenir assez insupportable pour moi comme pour ceux qui m'entourent. Peut-être le fait d'avoir commencé la danse à 6 ans explique-t-il ce besoin vital de la scène, de ce milieu spécifique et des échanges avec d'autres artistes. Mais je ne pourrais pas parler d'exutoire. Par exemple, Passage en revue ne m'empêche nullement de prendre toujours à cœur certaines situations liées à mon métier et de me sentir particulièrement désarmée face à certaines formes d'injustices ou d'attaques. Certains parlent du spectacle comme d'une forme de thérapie pour l'interprète. Malheureusement, cela ne me fait pas cet effet et je demeure toujours aussi sensible à certaines situations et à la méchanceté.

Ce que vous exprimez à propos de la danseuse que l'homme ne respecte pas plus en tant qu'artiste que femme nous renvoie à des situations qu'on aurait pu penser dépassées. Les mentalités n'ont-elles pas évolué et les hommes considèrent-ils toujours les danseuses de music-hall comme des femmes légères ?

Cela me semble une évidence. Plus grave encore, lorsque j'étais petite fille et que j'arrivais à l'école, il était fréquent qu'on me traite de "putain" ! Comme je l'explique dans le spectacle, nous habitions Neuilly dans un quartier assez bourgeois. Eh bien, il m'est arrivé les pires problèmes face à des garçons qui me faisaient tomber dans la cour de récréation en m'injuriant. Tout cela parce que j'arrivais en classe avec les cheveux tirés et un petit chignon bas afin d'être prête pour le cours de danse du soir. Je me tenais très droite et je faisais attention à mon port de tête car la danse était une véritable obsession. Cela me donnait peut-être un petit air hautain, mais j'étais tout sauf hautaine. "Putain" dans la bouche d'un garçon de 13 ans est tout de même révélateur de la manière dont une petite danseuse du même âge peut être considérée dans certaines familles.
Ensuite, lorsque je suis devenue professionnelle et que je me suis rendue en Espagne et en Italie, il est vrai que j'ai fait l'objet de gestes que je qualifierais de "peu appropriés". Je me souviens également que, lors d'une émission de télévision qui se tournait aux Folies Bergère, certaines mains d'organisateurs se baladaient sans retenue, pensant qu'une danseuse de music-hall était une fille facile. C'est ignorer la somme de travail nécessaire pour pouvoir prétendre se montrer sur scène, et le sacrifice consenti par de nombreuses jeunes filles pour la danse… Fort heureusement, ces gestes déplacés n'ont pas été constants et j'ai eu la chance de rencontrer des hommes extrêmement respectueux dans l'univers du spectacle.

 

Estelle Danière au Casino de Deauville dans un spectacle chorégraphié et mis en scène par Pierre Rambert.  D.R.

Entre les éclairages précis de Jacques Rouveyrollis, les changements de costumes et l'utilisation d'accessoires, avez-vous facilement trouvé une liberté de jeu ?

Que je sois seule en scène où au milieu de trente ou quarante artistes dans un grand spectacle, les contraintes sont les mêmes. Dans Passage en revue, lorsque je suis allongée sur le piano, je dois veiller à lever la tête pour qu'elle ne se retrouve pas dans une zone d'ombre… Il faut parvenir à s'approprier ce genre de contraintes grâce au travail et aux répétitions. Certains interprètes disent s'ennuyer lorsqu'ils enchaînent un grand nombre de représentations. Pour ma part, je ne m'ennuie jamais. Je crois même que je parviendrais à jouer le même spectacle pendant plusieurs années tant il y a d'éléments à emmagasiner, à perfectionner et, finalement, à intégrer de façon à ce qu'ils soutiennent le geste et l'interprétation. Ce qui peut être perçu comme une contrainte au départ finit par devenir une aide précieuse. Par ailleurs, de soir en soir, ça n'est pas tout à fait le même spectacle car je suis consciente que je ne joue jamais les situations exactement de la même façon.
Travailler avec Jacques Rouveyrollis a été un vrai bonheur tant cet homme est exceptionnel et généreux à la fois. C'est un exemple car, son expérience du spectacle est phénoménale. Il a travaillé pour les plus grands et accepté avec tant de gentillesse de faire mes lumières. Petit ou grand spectacle, je crois qu'il ne fait pas la différence. Il est là et il donne avec générosité avec son assistante Jessica Duclos, qui se comporte de même. Des gens pareils, prêts à vous tendre la main, sont tout bonnement extraordinaires et poussent à faire le mieux possible… Jean-François Castaing, qui a créé les costumes que je porte était habilleur aux Folies Bergère en même temps qu'il suivait les cours de la rue Blanche. À l'époque, il a réalisé mes premières robes du soir. Il débutait, alors j'achetais de beaux tissus, et lui m'offrait la façon. Notre petit arrangement lui permettait de se faire la main, et moi je me constituais une belle garde-robe. Ce qu'il a conçu pour Passage en revue est très sobre mais parfaitement en phase avec ce que nous voulions raconter. Et je me sens si bien dans ces costumes…

 

Estelle Danière et sa grand-mère maternelle.  D.R.

Deux femmes sont présentes en filigrane au long de ce spectacle : votre mère et votre grand-mère…

Lucienne Laplace, grand-mère d'Estelle Danière.J'ai perdu ma maman il y a plus de 10 ans, mais ma grand-mère maternelle est toujours de ce monde. Il est vrai que les rapports que j'entretenais avec ma mère étaient assez difficiles. Pour elle, tout était axé sur sa carrière d'artiste lyrique. Mais elle a perdu sa voix alors que tout semblait lui réussir et en pleine ascension. J'étais alors adolescente et j'ai vécu sa situation comme quelque chose de terrible. Puis ma mère a tout reporté sur moi et nos rapports sont devenus tendus. Ma mère était très dure, même si je suis consciente que cette dureté devait être portée par un amour énorme. Quant à moi, j'acceptais la situation par amour, mais aussi parce que j'avais un besoin viscéral de lui plaire. C'était très dur à vivre, violent dans les mots et parfois presque dans les gestes. À la maison, les drames étaient permanents. Ma grand-mère, qui vivait avec nous, faisait ce qu'elle pouvait pour me protéger. De fait, j'ai toujours eu l'impression que ma mère endossait le rôle du père - j'avais tout de même un papa mais je ne vivais pas avec lui - alors que ma grand-mère tenait place de maman. J'ai réalisé assez tard la confusion que je faisais lorsque, petite, je parlais de mes parents alors qu'il s'agissait de ma mère et de ma grand-mère.

Cette grand-mère maternelle incarnait l'image de la féminité et de la douceur. Elle avait toujours été attirée par les métiers artistiques mais la vie l'avait plutôt portée vers la couture et le commerce. Avec son physique de star de cinéma des années 1950, elle était d'une beauté incroyable et s'occupait de moi avec beaucoup de tendresse. Avec ma mère, c'était plutôt "marche ou crève". Ma grand-mère a aujourd'hui 97 ans et elle a conservé sa beauté…

 

Estelle Danière dans le rôle-titre de <i>Sugar</i> sur la scène du Théâtre du Capitole à Toulouse.  D.R.

C'est un choix que vous avez expliqué, "Passage en revue" présente votre carrière de meneuse de revue mais fait l'impasse sur tous les spectacles auxquels vous avez participé par ailleurs…

Je venais de la danse classique et, lorsque je suis entrée aux Folies Bergère, j'ai découvert un univers où les artistes sont complets, avec des chanteurs et des artistes de cirque. Dès que je voyais quelque chose de nouveau, j'avais envie d'essayer. Je me suis mise ainsi à la contorsion, aux cours d'acrobaties, de chant et de théâtre. J'adorais l'attraction aérienne de Laurence Fanon que je trouvais sublime, et je me suis mise à la corde lisse. À l'époque, une dame du nom de Marika, qui avait une caravane chez Annie Fratellini, faisait un numéro avec des caniches. Elle avait auparavant pratiqué elle-même la corde lisse, et elle m'a proposé de me former. J'étais vraiment mue par l'envie de tout essayer… Cela a duré quelque temps jusqu'au jour où Jean-Louis Grinda m'a attendu à la sortie des Folies avec sa femme. Il était alors directeur de l'Opéra de Reims et venait de se marier avec une jeune femme, Valérie. Or il se trouve qu'à l'âge de 6 ans, cette même Valérie et moi fréquentions le même cours de danse. Valérie m'a donc présentée à son mari et, très vite, il m'a engagé pour une première opérette. Dix ans plus tard, Jean-Louis Grinda était devenu directeur de l'Opéra Royal de Wallonie à Liège mais ne m'avait pas oubliée. Il m'a alors proposé de passer l'audition pour Chantons sous la pluie. J'avais une scène et une chanson à préparer, je me suis rendue à l'audition, j'ai auditionné et, contre toute attente, j'ai été retenue pour le rôle de Lina Lamont. Ce rôle a marqué un nouveau départ dans cet univers de la comédie-musicale qui me faisait rêver. Nous avons beaucoup tourné avec Chantons sous la pluie et j'ai eu le plaisir de jouer de nombreuses fois ce rôle en or de l'idiote qui zozote, car le spectacle a ensuite été repris à Paris au Théâtre de la Porte Saint-Martin… D'autres spectacles ont suivi, toujours avec Jean-Louis Grinda comme Sugar, tiré du film Certains l'aiment chaud, où j'interprétais le rôle de Marilyn Monroe au cinéma. Encore un cadeau extraordinaire ! Plus récemment, j'ai eu le bonheur de jouer Dulcinée dans L'Homme de la Mancha à l'Opéra de Tours. Ce très beau rôle d'écorchée vive m'a permis d'aborder un autre registre.

 

La troupe de <i>Chantons sous la pluie</i> réunie autour de Jean-Louis Grinda (Molière à la main) et de René Duffaut. De gauche à droite le chorégraphe Barry Collins, Estelle Danière, Isabelle Georges, René Camoin…  © A.C.M. Studio Delestrade

 

Stéphane Gilles Guichard (le chanteur de la production), Angélique Rivoux (Zelda Zanders) et Estelle Danière (Lina Lamont) dans <i>Chantons sous la pluie</i> à l'Opéra Royal de Wallonie.  © B.-M. Palazon

Jean-Louis Grinda fait donc partie des gens qui comptent dans votre trajectoire artistique…

Énormément, mais il n'est pas le seul. Pierre Rambert compte aussi beaucoup. Avec mes 1,71 m, j'étais trop petite pour danser au Lido dont il était directeur artistique, mais j'ai fait avec lui une tournée du Lido en Amérique du Sud. Puis nous avons travaillé ensemble au Casino de Deauville. Jean-Louis Grinda et Pierre Rambert, non seulement m'ont donné des chances extraordinaires, mais ce sont des personnalités qui, humainement, ont terriblement marqué ma vie par leur générosité, leur culture, leur intelligence et leur humour. Côtoyer de telles personnes est enrichissant à tous les niveaux… Une autre personne m'a aussi beaucoup apporté : la chorégraphe Claudette Walker. Elle avait monté le spectacle des Folies Bergère lorsque je suis rentrée dans la troupe, et c'est elle qui m'a ensuite confié mon premier numéro acrobatique.
Que ce soit Michel Gyarmathy, Pierre Rambert, Jean-Louis Grinda ou Claudette Walker, tous ces gens ont cru en moi alors que je n'avais pas une ambition folle. Ils m'ont donné confiance en moi alors que j'ai parfois encore du mal avec cela, et ils m'ont prouvé que j'étais capable de réaliser des choses bien au-delà de ce que je croyais pouvoir faire. Leur confiance m'a poussée à me surpasser pour ne pas les décevoir. Leur fidélité, aujourd'hui, me laisse à penser que, s'ils m'ont renouvelé leur confiance à plusieurs reprises, c'est que je suis peut-être parvenue à remplir une petite partie du contrat.

Le doute est souvent un moteur de travail…

Le fait est que j'adore travailler. C'est pour cette raison que je continue à prendre des cours après toutes ces années de danse. J'ai aussi commencé à apprendre le tango argentin. Par hasard, je suis tombée sur les cours de Lia Nanni. Là encore, cette rencontre a été providentielle car, dès le premier cours, je me suis dit : "Oui, c'est elle !". C'était une évidence tant cette femme est généreuse et passionnée. Elle nous raconte plein d'anecdotes et cela nous transporte et nous fait rêver…

 

Estelle Danière et Patrick Laviosa.  © Hubert Helleu



Voilà des années que j'avais envie de faire du mime, eh bien j'ai suivi un stage de mime l'année dernière et je vais en faire un autre dans quelques semaines. Là aussi, ces cours m'ont donné l'occasion de faire de superbes rencontres… Je pense déjà à un autre spectacle. Le mime, le tango et sans doute aussi du clown me permettront de proposer d'autres couleurs. Les clowns, comme les comiques, me touchent beaucoup lorsque je perçois une faille derrière le rire et qu'un côté légèrement pathétique sert de base à l'humour. Le rire sensible est à même de remuer quelque chose de profond chez le spectateur, et c'est cela que j'ai envie de travailler. Je suis fan des spectacles de James Thierrée et du mime Julien Cottereau car ils parviennent à nous emporter avec trois fois rien.
J'aimerais rassembler toutes ces formes d'expression pour emmener le spectateur dans un univers différent. Un tel spectacle, bien sûr, n'aura plus rien à voir avec ma propre vie. Ce sera plutôt une invitation au voyage.

La représentation du 19 mars était la dernière de votre pianiste Patrick Laviosa. Philippe Brocard va le remplacer. Le spectacle va-t-il en devenir très différent ?

Lorsque nous avons commencé à réfléchir sur le spectacle avec Flannan Obé, je m'étais dit que je me lancerais si Patrick Laviosa acceptait d'intégrer le projet. Nous avons bu un café avec lui, et il a accepté spontanément. Nous étions restés très longtemps sans nous voir, et je n'en revenais pas ! Après son acceptation, je me suis dit que ce serait forcément bien, et je n'ai plus hésité…

 

Estelle Danière dans <i>L'Homme de la Mancha</i> à l'Opéra d'Avignon.  © A.C.M. Studio Delestrade

 

Philippe Brocard est très différent de voix, de physique et de jeu, mais il est aussi très drôle. Nous avons déjà fait deux représentations ensemble et j'ai répété avec lui pas plus tard qu'hier. Philippe est un excellent pianiste mais il est également chanteur lyrique. Il fait partie du Chœur de l'Armée française. Comparé à Patrick, il apporte quelque chose de très différent au spectacle. Tous deux sont doués de personnalités très fortes. Du reste, s'ils m'accompagnent dans Passage en revue, ce sont deux solistes dans l'âme, et cela se remarque tout de suite. Des solistes qui savent aussi se mettre à l'écoute et se montrer attentifs afin que nous puissions former en scène un véritable duo. C'est en tout cas pour moi un réel plaisir de travailler avec ces deux excellents musiciens.

Que peut-on vous souhaiter pour l'avenir ?

J'ai déjà évoqué le projet sur lequel je réfléchis actuellement. Je me trouve dans une phase où j'observe beaucoup et où je prends énormément de notes. Tout est susceptible de m'inspirer, même pour un élément de décor ou un accessoire susceptible d'orienter l'imagination du spectateur. Mais auparavant, j'adorerais partir en tournée avec Passage en revue. Des contacts sont pris en ce sens et je souhaite de tout cœur qu'ils aboutissent. De même nous proposons ce spectacle aux Alliances françaises, ce qui permettrait de le présenter à l'étranger. Je réfléchis aussi aux évolutions possibles de ce spectacle… Enfin, avec un groupe d'artistes que j'aime beaucoup, nous envisageons de porter sur scène à Paris, une version française du Baiser de la femme araignée. J'avais vu à New York la comédie-musicale The Kiss of the Spider Woman et ce spectacle m'avait enthousiasmé. Nous avions déjà réuni une équipe pour une première lecture il y a quelques années, et nous devons nous retrouver très prochainement pour une nouvelle lecture…



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 21 mars 2018

Pour en savoir plus sur l'actualité d'Estelle Danière :
www.estelledaniere.fr

 

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Estelle Danière - Merde à l'amour

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