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Interview de Emöke Baráth, soprano

Emöke Baráth.  ©  Balátzs BöröczLa soprano hongroise Emöke Baráth fait partie de ces chanteuses que l'on aime pour la pureté de leur timbre et la générosité de leur sensibilité. Si elle affectionne particulièrement la musique baroque où elle excelle, la jeune interprète ne s'interdit pas d'autres répertoires mais sait attendre le moment opportun avant de les aborder. Nous la rencontrons à Paris où elle répète "Orfeo ed Euridice" au Théâtre des Champs-Élysées. Mais avant cela, on pourra l'entendre dès le 3 mai Salle Gaveau dans un récital consacré à des madrigaux et arias d'opéras dans le cadre de la saison des Grandes Voix.

 

 

Tutti-magazine : Cet après-midi commencent au Théâtre des Champs-Élysées les répétitions d'"Orfeo ed Euridice" mis en scène par Robert Carsen où vous allez chanter le rôle d'Amour. Sept représentations se succéderont à Paris, Barcelone et Versailles. Dans quel état d'esprit abordez-vous cette production ?

Emöke Baráth : Je suis très impatiente car cette production me donne ma première occasion de m'installer à Paris pour une durée assez longue, et non pour quelques jours pour préparer un concert. Ce matin, lorsque je suis arrivée au théâtre, je me sentais très enthousiaste à l'idée de travailler avec Philippe Jaroussky, Patricia Petibon, Robert Carsen et Diego Fasolis. Il m'est d'ailleurs impossible d'imaginer plus belle occasion.

Vous avec déjà chanté au Théâtre des Champs-Élysées. Avez-vous le sentiment de retrouver un lieu cher ?

Je n'ai jamais fait partie d'un ensemble et n'ai jamais eu de contrat fixe nulle part. Or de nombreux chanteurs vous le diront : nous sommes constamment en déplacement et avons besoin d'un lieu fixe où nous nous sentons chez nous. Eh bien, j'ai le sentiment assez étrange que le Théâtre des Champs-Élysées pourrait devenir un de ces points d'ancrage. Je dirais la même chose du Theater an der Wien où je me suis produite assez souvent. En Hongrie, l'Académie Franz Liszt et le Palais des Arts m'apportent aussi ce sentiment de sécurité, mais c'est sans doute plus naturel car ces scènes sont dans mon pays d'origine.

Le rôle d'Amour est court. Est-il facile de dessiner un personnage avec si peu de phrases musicales à exprimer ?

L'opéra est globalement peu long et nous parle essentiellement du personnage d'Orfeo. Le rôle d'Euridice n'est pas très étoffé non plus. Mais, en comparaison, Amore est encore plus court. Ceci étant, dans la mise en scène de Robert Carsen, mon personnage jouit d'une véritable importance dans la mesure où il représente un symbole à la fois surnaturel et universel. Et si Amore n'est pas constamment sur scène, on sent son omniprésence dans le destin des mortels. Je devrais donc trouver sans problème le moyen d'étoffer mon personnage et d'y prendre du plaisir.

Le 18 mai sortira chez Warner Classics la version d'"Orfeo ed Euridice" que vous avez enregistrée avec Philippe Jaroussky. Il s'agit de la version napolitaine de 1774. Y a-t-il des différences pour le rôle d'Amour ?

Les plus grandes différences musicales entre ces deux versions touchent principalement le rôle d'Euridice et celui d'Orfeo. Pour Amore, la partition est à peu près la même, y compris dans l'orchestration.

Le 3 mai vous serez à la Salle Gaveau pour un récital dans le cadre des "Grandes Voix"…

Je vais chanter une sélection de très belles pièces de Monteverdi, arias et duos. Notre but est de proposer un programme coloré et contrasté. Je pense que ce concert devrait être très réussi car plusieurs amis chanteurs me rejoindront sur scène. Il s'agit d'invités dont je ne peux pas encore révéler les noms mais je vous assure que cela vaudra la peine. Les répétitions pour ce concert commenceront dès la semaine prochaine…

Qu'évoque pour vous le titre de votre programme "Si dolce e'l tormento" ?

La musique de cette époque parle le plus souvent, si ce n'est toujours, d'amour et de tourment amoureux. De telle sorte que le titre "Si dolce e'l tormento" décrit l'atmosphère principale de cette soirée… Par ailleurs, si je me sens très à l'aise avec ces thématiques, je pense que cela vient avant tout de la nature de ma voix qui convient très bien à cette musique. Cela m'apporte indéniablement un certain confort. De plus, chanter en langue italienne me permet de trouver une grande fluidité dans l'articulation.

 

Emöke Baráth dans <i>Elena</i> de Cavalli en 2013 à Aix-en-Provence.  ©  Festival d'Aix-en-Provence

En 2013, vous étiez invitée par le Festival d'Aix en Provence pour chanter "Elena" de Cavalli. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience 5 ans après ?

J'ai du mal à réaliser que cela fait déjà 5 ans que j'ai chanté à Aix. J'étais alors une personne totalement différente. Sans doute voyait-on en moi une jeune chanteuse très fraîche, tout juste sortie de formation. Aujourd'hui, je ressens davantage le sérieux de mon métier et les responsabilités qui vont de pair avec l'interprétation. À Aix je devais être une jeune artiste un peu inconsciente. Sans doute cette spontanéité était-elle alors normale mais je me sens maintenant bien plus à même de me concentrer sur ce que je dois accomplir.
Mon rapport au temps est assez étrange. J'ai l'impression d'avoir fêté Noël hier ! Tout va très vite. Je ne pourrais dire si mes collègues chanteurs éprouvent la même chose, mais il m'arrive souvent de sentir cette pression liée à l'accélération du temps.

Comment parvenez-vous à gérer cette pression ?

Je pratique le yoga et la course. Courir sur de longues distances est un peu comme une méditation. Souvent aussi je tente d'observer le monde et de m'observer moi-même. J'aime me retrouver à l'extérieur, m'interroger sur mes actes et sur la conduite à adopter pour agir différemment. Dans une vie où tout est si rapide, je pense qu'il est important de se poser et d'analyser nos actions afin de rectifier ce qui ne va pas dans notre comportement.

En tant que jeune chanteuse, pensez-vous avoir suffisamment de liberté de choix ?

Lorsque j'ai débuté, ce n'était certainement pas le cas. Un jeune chanteur doit accepter le travail qu'on lui propose même s'il ne lui correspond pas tout à fait. C'est ainsi. En ce qui me concerne, je suis arrivée à un stade où je peux assumer mes choix et dire "non" à des projets que je sens ne pas me convenir totalement. Mais je me sais particulièrement chanceuse car la façon dont les choses évoluent pour moi est très positive.

Vous chantez beaucoup en France. Ce pays vous offre-t-il un bon cadre pour vous épanouir sur le plan artistique ?

Absolument car je suis plus connue en France qu'en Hongrie, mon propre pays. Je sais que cela peut sembler surprenant, et ça l'est aussi parfois pour moi. À la réflexion, je pense que la musique classique touche davantage de gens ici. Une émission comme Les Victoires de la musique classique est assez révélatrice de l'ouverture des Français à l'expression classique. Par ailleurs, la musique baroque est bien plus considérée en France qu'en Hongrie. Je suis très sensible à la façon dont le public français m'accueille. Je sais le public parisien très exigeant car il est habitué à un très haut niveau d'expression artistique. Je ne peux donc qu'être sensible au soutien qu'il m'apporte. J'aime venir chanter en France…

 

Emöke Baráth interprète Nannetta dans <i>Falstaff</i> de Verdi au Hungarian State Opera en 2013.  ©  Hungarian State Opera

Comment s'est dessinée votre affinité pour la musique baroque ?

Je peux difficilement expliquer ce qui me relie si profondément à la musique baroque. Adolescente, j'avais l'habitude d'écouter une chaîne de radio classique et lorsque la station diffusait une pièce baroque, je sentais comme une sorte de fourmillement comparable à ce que l'on ressent lorsqu'on tombe amoureux. Mon enthousiasme pour ce répertoire a rapidement grandi et j'ai emprunté des CD à la discothèque pour écouter de plus en plus de musique. Puis, lorsque j'ai commencé à étudier le chant, j'ai compris que chanter de la musique baroque me venait très naturellement. Je peux facilement comparer cette expression à une seconde langue maternelle.

Vous êtes à la fois pianiste et harpiste de formation. Pourquoi, à l'âge de 18 ans, êtes-vous entrée à l'Académie Franz Liszt de Budapest pour travailler le chant ?

Honnêtement, je n'étais pas assez talentueuse pour devenir pianiste. Je ne travaillais pas suffisamment ou pas comme il aurait fallu. En revanche, lorsque je me suis inscrite au cours de harpe du Conservatoire, je travaillais vraiment sérieusement. Mais j'avais plus de 16 ans et il aurait fallu que je commence cet instrument bien plus jeune pour prétendre devenir harpiste. Quel que soit l'instrument, je pense que c'était de toute façon trop tard. Il m’a suffi de prendre conscience que je n'étais rien, comparée aux pianistes et harpistes que j'admirais, et j'ai arrêté la pratique instrumentale pour commencer à travailler le chant. Je n'étais d'ailleurs pas plus convaincue de quoi que ce soit car j'avais là aussi en tête des références vocales qui me semblaient inatteignables. Par ailleurs, je n'étais pas spécialement attirée par l'opéra. C'est en écoutant les opéras baroques que j'ai commencé à m'ouvrir aux autres opéras et à les apprécier. Petit à petit, j'ai découvert de plus en plus d'œuvres et ma sensibilité a évolué…
Au Conservatoire, j'ai eu la chance de commencer à travailler ma voix avec un très bon professeur qui a compris comment je fonctionnais et qui m'a permis de chanter de façon extrêmement naturelle. Autant le piano et la harpe étaient compliqués pour moi, autant j'ai trouvé avec le chant un mode d'expression qui, non seulement me passionnait, mais qui m'était très naturel.

Jouez-vous toujours de la harpe et du piano ?

Je me mets parfois au piano car il est simple de s'asseoir devant un clavier et de jouer. Je possède une harpe mais, avant de poser les mains sur les cordes, il me faudrait auparavant toutes les changer…

Les grands chefs d'orchestre du Baroque vous ont-ils aidée à vous construire ?

Bien sûr ! Chaque chef possède un style qui lui est propre et une personnalité qui rend son approche musicale unique. Chacun a également une façon de travailler, de telle sorte que toutes ces rencontres ont toujours été positives en ce qu'elles m'ont apporté d'autres visions professionnelles. Sur le plan humain, lorsqu'il m'est arrivé d'avoir besoin d'un soutien, ces chefs m'ont profondément marquée. Tel a été le cas lorsque j'ai eu l'occasion de travailler avec Sylvain Cambreling, bien qu'il ne s'agissait pas de musique baroque mais de Messiaen. Ce chef est tout simplement incroyable. Il appartient à une autre dimension. Je ne peux que me sentir reconnaissante de pouvoir travailler avec de tels chefs. Alan Curtis à également joué un rôle important dans ma trajectoire. J'aime aussi beaucoup Emmanuelle Haïm, et tant d'autres chefs dont les rencontres m'ont apporté beaucoup.

Vous avez effectivement travaillé le rôle de l'Ange dans l'opéra "Saint François d'Assise" sous la direction de Sylvain Cambreling au Japon en novembre 2017. Comment avez-vous abordé l'écriture vocale de Messiaen ?

Emöke Baráth répète le rôle de l'Ange dans <i>Saint-François d'Assise</i> de Messiaen avec le Yomiuri Nippon Orchestra dirigé par Sylvain Cambreling.  D.R.L'Ange est le seul rôle féminin de Saint-François d'Assise et je dois dire que c'était assez plaisant de n'avoir aucune concurrence dans cette production. C'est même assez jouissif d'être le seul élément féminin !
La raison pour laquelle j'ai tout de suite dit "oui" lorsqu'on m'a proposé ce rôle est que, justement, l'écriture de Messiaen est très proche du style baroque, très subtil et délicat. Pourtant l'orchestre était impressionnant pour moi qui chante la plupart du temps avec de petits ensembles. Mais le Maestro Cambreling s'est montré très attentif à ne jamais couvrir mes interventions. L'équilibre entre la fosse et ma voix était parfait et à aucun moment je n'ai craint de devoir forcer ma voix pour qu'on m'entende. J'avais une totale confiance en lui…

Cette première expérience avec un grand orchestre pourrait-elle vous ouvrir les portes d'un répertoire différent de la musique baroque ?

Je le souhaite de tout cœur. Du reste, je réfléchis déjà à plusieurs façons d'évoluer vers des œuvres différentes. Mais je suis aussi très consciente que cette évolution ne peut se faire que lentement et étape par étape. Je fais une de mes priorités de conserver ma santé vocale le plus longtemps possible. Aujourd'hui je me sens très à l'aise dans le répertoire baroque et dans la musique de Mozart. J'ai besoin de temps pour évoluer vers d'autres styles.

Vous affectionnez aussi la musique contemporaine…

À vrai dire, j'aime surtout écouter la musique contemporaine car elle m'impressionne, tout comme les interprètes qui la jouent dans la mesure où je ne suis pas certains d'atteindre leur niveau de naturel si je m'exprimais dans ce répertoire… Dans la musique du XXe siècle, une époque que j'aime, j'ai chanté une fois Pierrot lunaire de Schönberg. C'est une œuvre que je reprendrais très volontiers plus tard. De même, en Hongrie, il m'est arrivé de chanter des pièces de compositeurs hongrois qui me l'ont demandé, et je l'ai fait avec joie. Mais ce sont des incursions que je souhaite exceptionnelles, car sur le plan vocal, l'approche du contemporain est totalement différente de la musique baroque. Je dois donc soigneusement isoler ces quelques incursions du répertoire que je chante actuellement. Je suis avant tout une auditrice curieuse de cette musique.

Vous semblez également affectionner la mélodie française car vous avez consacré un disque à Debussy…

La mélodie française est mon deuxième amour, et en particulier Debussy. Effectivement j'ai enregistré ce disque en Hongrie il y a quelques années en m'y investissant très émotionnellement. Mais, lorsque je l'écoute aujourd'hui, je réalise que je ne chanterais plus cette musique de la même façon. C'est sans doute une réaction normale pour un interprète qui s'écoute, d'autant que chanter la mélodie, et en particulier la mélodie française, me semble plus difficile que chanter un rôle d'opéra… Ma première expérience de la musique de Debussy était avec le pianiste hongrois Zoltán Kocsis, décédé en 2016. Il jouait cette musique de manière fantastique et je me souviens qu'à 16 ans j'écoutais ses disques avec dévotion. Je pense en particulier à la Fantaisie pour piano et orchestre qu'il interprétait de telle façon que je suis maintenant incapable d'en écouter une autre version…

Et le rôle de Mélisande…

Mélisande et Anne Truelove dans The Rake's Progress sont les deux rôles que je rêve d'interpréter. Comme vous pouvez le constater, il ne s'agit aucunement de musique baroque, bien qu'on doive pour trouver quelques rapprochements !

Sur votre compte Facebook vous avez publié plusieurs photos de peinture classiques ou abstraites. Êtes-vous sensible à l'Art pictural ?

J'adore la peinture. Où que j'aille, je visite les musées. Parfois même en portant des écouteurs afin d'écouter de la musique de la même époque que les peintures que j'admire. Je tente de trouver des points communs entre ce que je vois et ce que j'entends. Cela me fait du bien de rester silencieuse pendant quelques heures en m'isolant dans un monde complètement différent. Par ailleurs je ne me restreins pas à la peinture et j'apprécie globalement les Beaux-Arts. Quant à moi, je pense n'avoir aucun talent pour créer de la sorte.

 

Applaudissements pour William Christie et Emöke Baráth à Glyndebourne en 2017.  © Minjas Zugik

Vous préparez un enregistrement consacré au Seicento…

Un de mes plus chers désirs est d'enregistrer mon premier disque de récital de musique baroque. Pour ce faire, j'ai choisi de rendre hommage à une chanteuse du passé que j'admire énormément : Barbara Strozzi. Et surtout voyez dans ce choix des raisons uniquement artistiques et non féministes ou revendicatrices. Barbara Strozzi est née en 1619, et 2019 sera une bonne occasion de lui rendre hommage. En son temps, Il ne devait pas être évident d'être une artiste célèbre, mais son père l'a beaucoup encouragée et protégée. Elle savait à la fois chanter, jouer de la musique et composer. C'était là toute sa vie. Or c'est aussi ce que je ressens au plus profond de moi : je ne peux rien faire mieux que chanter. J'aimerais lui rendre le plus bel hommage qui soit.

Quels sont les grands rendez-vous que vous préparez ?

De nombreux concerts sont prévus avec Philippe Jaroussky. Nous chanterons un programme d'arias et de duos. J'aime beaucoup travailler avec Philippe car il est à la fois drôle et spirituel, naturel et ouvert. Il chante de façon honnête et naturelle, et il exprime les mêmes qualités dans la vie. J'apprécie beaucoup ces qualités chez les gens… Je dois également chanter dans l'opéra Orlando d'Agustino Steffani pendant le Boston Early Music Festival. Je suis très impatiente de travailler avec le Boston Early Music Festival Chamber Ensemble car ce sont d'extraordinaires musiciens… Je me réjouis également de faire mes débuts avec le Concertgebouw Orchestra, ainsi qu'à l'Opéra de Rome…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 23 avril 2018


Pour en savoir plus sur l'activité d'Emöke Baráth :
www.facebook.com/emoke.barath

 

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