Interviews

Interview de Daniele Gatti, chef d'orchestre

Nous rencontrons le chef d'orchestre Daniele Gatti, Directeur musical de l'Orchestre National de France entre deux répétitions de la Petite messe solennelle de Rossini donnée en concert le 6 mai au Théâtre des Champs-Élysées de Paris, puis les 13 et 14 mais au Musikverein de Vienne. Anna Caterina Antonacci, Marie-Nicole Lemieux et Carlo Colombara font face à l'orchestre et au Chœur de Radio France rassemblés pour cette répétition dans une vaste salle du "104" à Paris.

 

Daniele Gatti.  © Pablo Faccinetto

À noter : Le ténor Celso Albelo, initialement distribué dans la Petite messe solennelle, ne pouvant assurer le concert du 6 mai au Théâtre des Champs-Élysées, sera remplacé par Saimir Pirgu.


Le concert du 14 mai au Musikverein donnera lieu à une diffusion en direct sur Arte Live Web. Cette vidéo sera ensuite consultable gratuitement pendant 6 mois.



Tutti-magazine : Dans son envoi, Rossini écrit à propos de sa Petite messe : "Est-ce bien de la musique sacrée que je viens de faire, ou bien de la sacrée musique ?" Qu'en pensez-vous ?

Daniele Gatti : Il m'est difficile d'aborder cette Petite messe solennelle sous l'angle de l'ironie. Il est vrai que l'image du Rossini "blagueur" est aussi répandue que ses opéras qui jouent sur cet aspect comme Le Barbier de Séville, Cendrillon ou Le Turc en Italie. Mais Rossini est aussi le grand compositeur des opéras sérieux que sont Guillaume Tell, Sémiramis et Tancrède, lesquels représentent le vrai bel canto italien. Quant à la Petite messe solennelle, j'y trouve plutôt une forme de sérénité.

Le titre de cette pièce joue aussi sur le contraste des mots "petite" et "solennelle"…

Mon axe de recherche avec l'orchestre, le chœur et les chanteurs s'inscrit dans une solennité qui s'exprime non dans la grandeur mais dans l'intimité.

À noter : Saimir Pirgu remplacera Celso Albelo le 6 mai 2013.

Je pense que cette solennité se situe dans les hommages de Rossini à la vision du Créateur. Mais il ne s'agit pas d'un Requiem composé dans le style français comme peut l'être l'écriture triomphale voire apocalyptique d'un Berlioz. La pièce de Rossini ne s'inscrit pas non plus dans la veine la plus populaire du Requiem de Verdi, son Dies Irae. Toutefois, on trouve dans les moments plus profonds et plus intimes de Verdi un pont qui relie son Requiem à la Petite messe dans le dernier mouvement, l'Agnus Dei. Je trouve à la fin de l'œuvre de Rossini une recherche d'harmonie et un mélisme sur la voix qui nous connecte déjà à l'intervention des trois chanteurs dans le Quid sum miser du Requiem de Verdi.

La version initiale de la Petite messe solennelle pour deux pianos et harmonium vous a-t-elle aidé dans votre travail ?

C'est la troisième fois que je dirige cette œuvre, et toujours la version pour orchestre. Je pense qu'il faut se tourner vers cette version si l'on doit l'interpréter et non la version pour pianos et harmonium qui constitue une autre chose. D'autant que l'instrumentation a été écrite par Rossini lui-même. L'orchestration est parfois un peu lourde mais se rapproche d'un rendu organistique par l'utilisation plutôt riche des bois et des cuivres. Dans la version que nous allons donner en concert, nous allons proposer le Prélude religieux initialement écrit pour orgue dans l'orchestration du Maestro Alberto Zedda qui a dédié toute sa vie à la recherche et l'étude de la musique de Rossini. Je trouve ce travail plutôt fidèle à l'esprit rossinien. Habituellement, en concert, le chœur et l'orchestre s'interrompent pour laisser la place à ce Prélude religieux joué par l'orgue. Parfois ce mouvement est tout simplement coupé. J'ai choisi de le proposer dans sa version pour orchestre. Ce sera la première fois !

La balance entre orchestre, chœur et solistes est-elle difficile à régler pour cette œuvre ?

Pas vraiment, car il s'agit d'une écriture de chœur plutôt étroite. Les voix sopranos et ténors ne sont pas portées en chant dramatique. C'est en cela que je pense à l'"intimité dans la solennité". Le travail contrapuntique montre une écriture parfaite et respectueuse du style sacré. Cette Petite messe solennelle démontre une technique de composition de tout premier ordre.

 

Daniele Gatti.  © Pablo Faccinetto

Antonio Pappano parle de "swing" à trouver pour diriger cette Messe. Êtes-vous d'accord avec lui ?

Cela dépend vraiment de l'approche artistique de chacun. C'est, du reste, ce qui fait l'intérêt du métier de chef d'orchestre. Antonio Pappano a sans doute trouvé une clé d'interprétation qui lui est propre. En ce qui me concerne, je soulignerais l'idée de l'"ostinato" très présent dans cette Petite messe puisqu'il s'exprime jusqu'à la fin de l'œuvre sans connaître de résolution. Le premier ostinato se rencontre dès le Kyrie eleison avec un rythme obsessif à l'orchestre puis, toujours à l'orchestre, dans la première Fuga. Dans le Sanctus spiritus, les cordes pulsent à la façon d'un moteur et sans interruption. Dans le Crucifixus, il est présent dans l'accompagnement comme lors de l'intervention des deux harpes. Enfin, on retrouve un ostinato dans l'Agnus Dei final. La Petite messe solennelle est à vrai dire écrite avec une stabilité rythmique plutôt évidente.

Vous êtes particulièrement attaché au langage harmonique de Rossini…

Si cette œuvre offre une vraie beauté mélodique, ses couleurs harmoniques sont nouvelles dans l'écriture de Rossini et je les trouve très intéressantes dans ce qu'elles reflètent son expérience parisienne des années 1930. On pense alors à Chopin, Liszt, Berlioz et Meyerbeer dont on retrouve des aspects condensés dans la Petite messe. Dans le dernier aria de la soprano, la partie de cordes emploie des solutions harmoniques déjà post-romantiques. Mais ce qui est remarquable est que cet ensemble fonctionne parfaitement et que le langage harmonique que Rossini utilise dans cette œuvre lui fait faire deux pas en avant vers l'avenir. Je trouve cet aspect particulièrement intéressant.

 

Daniele Gatti dirige l'Orchestre National de France.  © Radio France/Christophe Abramowitz

L'Orchestre National de France interprète essentiellement des œuvres symphoniques. Est-il important pour des musiciens symphonistes de faire régulièrement l'expérience de la voix ?

Cet orchestre fait preuve de flexibilité et peut aussi bien s'exprimer à travers le grand répertoire symphonique que s'adapter à un travail avec les voix. Hier, nous avons répété uniquement avec l'orchestre et, aujourd'hui, nous avons ajouté les voix et les musiciens parviennent à intégrer leur expression à celle des chanteurs d'une façon vraiment admirable. Au final, c'est un orchestre latin et je trouve en chaque musicien de cette formation une sensibilité étonnante.

Peut-on dire qu'accompagner des chanteurs enrichit l'expression symphonique de l'orchestre ?

Bien sûr, car les expériences s'enrichissent mutuellement. La personnalité, la précision, le dynamisme et l'articulation qui sont de rigueur dans une interprétation symphonique où l'orchestre doit parler au public sont très intéressants à intégrer dans une lecture lyrique. De même, le travail sur la vocalité d'une phrase musicale et la forme qu'elle peut prendre si l'on pense à la voix humaine est particulièrement utile. Toscanini attachait beaucoup d'importance à cette façon d'enrichir la pure musique symphonique.

L'Orchestre National de France dirigé par Daniele Gatti.  © Radio France/Christophe Abramowitz

Anna Caterina Antonacci, Marie-Nicole Lemieux, Celso Albelo et Carlo Colombara formeront le quatuor de solistes pour le concert du 6 mai au Théâtre des Champs-Élysées. Comment a-t-il été constitué.

Avec la Direction artistique de la radio, nous avons recherché des chanteurs avec lesquels j'avais déjà beaucoup travaillé. Par exemple, j'avais déjà dirigé Anna Caterina Antonacci dans la Petite messe solennelle à Santa Cecilia il y a 17 ans ! Pour Marie-Nicole Lemieux, c'est une première car elle n'a jamais encore chanté la Petite messe. C'est aussi la première fois que je travaille avec Carlo Colombara pour cette œuvre. En revanche, Celso Albelo sera remplacé par Saimir Pirgu qui arrive tout spécialement lundi.

Vous dirigerez ensuite la Petite Messe Solennelle au Musikverein de Vienne les 13 et 14 mai. Anna Caterina Antonacci sera remplacée par la soprano Barbara Frittoli. Dans quelle mesure l'équilibre de la formation peut-il être remis en question ?

Bien entendu, chaque interprète possède une personnalité musicale qui le distingue d'un autre. Mais des artistes du niveau d'Anna Caterina ou de Barbara ont une sensibilité qui leur permet de s'adapter aux autres chanteurs. De plus, j'ai eu l'occasion de répéter un peu hier avec Barbara que, par ailleurs, je connais très bien… Pour le concert de lundi au Théâtre des Champs-Élysées, nous avons la chance de pouvoir déjà compter sur Saimir Pirgu. Mais, dans le monde du lyrique, il arrive souvent qu'un chanteur appelle le matin pour dire que sa voix ne lui permettra pas d'assurer la représentation du soir. Il faut alors trouver un remplaçant…

Vous êtes Directeur musical de l'Orchestre National de France depuis 5 ans. Que pensez-vous avoir apporté à cette formation ?

Il m'est très difficile de répondre à cette question dans la mesure où c'est sans doute davantage le public qui pourra s'exprimer lorsque l'heure du bilan sera sonnée. En ce qui me concerne, je préfère me situer dans le travail. Ceci dit, je suis heureux de constater l'ardeur dont fait preuve l'orchestre lorsqu'il s'agit de travailler de nouvelles œuvres et d'avoir développé les répertoires symphoniques allemand et autrichien que j'estime principaux. Je dois également remercier l'Orchestre National de France de m'avoir permis de travailler sur le répertoire français, et en particulier Debussy. Cette musique me paraissait plus obscure auparavant

Au cours de la saison dernière, vous avez créé cinq œuvres de compositeurs français parallèlement à l'intégrale des Symphonies de Beethoven. Par exemple, La Bataille de San Romano de Pascal Zavaro était proposée avec les Symphonies 3 et 8 de Beethoven. Quel bilan dressez-vous de cette initiative ?

Ce n'était pas une première pour moi car j'avais déjà mené une telle expérience à Bologne en 2004 avec un cycle Beethoven associé à des compositions de cinq jeunes compositeurs italiens. Je pense que la musique de Beethoven, au-delà de son aspect classique, est également contemporaine. Interpréter aujourd'hui les Symphonies de Beethoven constitue un challenge car l'interprétation est ouverte sur de nouvelles voies et un nouveau dynamisme. La révolution que Beethoven a apportée dans le monde de la musique est toujours d'actualité. On peut même considérer qu'il y a matière à révolution dans la recherche de traitement de ces symphonies aujourd'hui. En tout cas bien plus qu'avec Brahms et Brückner. Je considère Beethoven comme un compositeur qui reste encore expérimental, et c'est pour cette raison que sa modernité se marie bien avec des compositions contemporaines. Dans ces concerts, il ne s'agit pas de considérer les Symphonies de Beethoven comme des pièces connues et rassurantes au côté de la nouveauté que constitue l'œuvre d'un compositeur français contemporain, mais d'essayer de donner une lecture moderne des œuvres de Beethoven, à l'opposé d'un support connu sur lequel se reposer.

Il a été question d'un disque consacré aux créations contemporaines de ce cycle. Où en est ce projet ?

Toutes ces créations ont été enregistrées et nous réfléchissons à la façon dont nous pourrions les regrouper. Ces enregistrements pourraient sans doute sortir sous le label de Radio France.L'Orchestre National de France dirigé par Daniele Gatti enregistre chez Sony Classical.

Vous avez également un contrat avec Sony Classical…

Tout à fait et, avec Sony Classical, la collaboration fonctionne plutôt bien car nous avons déjà enregistré trois disques en studio en seulement deux ans ! Nous avons commencé par un disque Debussy avec La Mer, Prélude à l'après-midi d'un faune et Images, qui est sorti il y a un an, puis nous avons enregistré un programme Stravinsky paru fin avril dernier avec Le Sacre du printemps* et Petrouchka. Nous avons également enregistré des scènes et airs d'opéras de Verdi, Thomas, Bizet, Massenet et Puccini avec la soprano Nino Machaidze. Ce disque doit sortir très prochainement.
* Voir la vidéo de la répétition du Sacre du printemps filmée en 2008 par Mathieu Duboscq à la fin de cette interview.

Aujourd'hui vers quels horizons souhaitez-vous conduire l'Orchestre National de France ?

Sur le plan musical, nous nous situons sur une bonne voie. J'attends maintenant avec fébrilité l'ouverture de notre auditorium. Cela changera tout car l'orchestre aura la possibilité de travailler dans le même lieu que celui destiné au concert, comme les orchestres de Berlin, Amsterdam ou Vienne. Lorsque nous nous produisons sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, en raison de l'activité très chargée de cet établissement, il est impossible de répéter dans cette salle en dehors de la répétition générale. Actuellement, les musiciens travaillent donc dans une salle et jouent dans une autre. Comment parler d'unité de son et de sonorités dans ces conditions ? Cet auditorium apportera une nouvelle vie. C'est en tout cas ce que je considère comme la chose la plus importante à venir pour moi et, je l'espère, pour les musiciens. Je souhaite que cet auditorium soit en outre un point de rencontres passionnelles, culturelles et musicales…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 4 mai 2013


Pour en savoir plus sur Daniele Gatti :
www.danielegatti.eu

 

Pour en savoir plus sur l'Orchestre National de France :
http://sites.radiofrance.fr/chaines/formations/national/accueil/

Mots-clés

Anna Caterina Antonacci
Carlo Colombara
Daniele Gatti
Marie-Nicole Lemieux
Orchestre National de France
Saimir Pirgu

Index des mots-clés

Vidéo

Daniele Gatti répète Le Sacre du printemps

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Wozzeck mis en scène par Andreas Homoki - Tutti Ovation
Saul mis en scène par Barrie Kosky à Glyndebourne, Tutti Ovation
Adam's Passion d'Arvo Pärt mis en scène par Robert Wilson - Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.