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Interview de Dan Ettinger, chef d'orchestre

Le chef d'orchestre Dan Ettinger s'est imposé dans les plus grandes maisons d'opéra du monde qui l'invitent régulièrement. Après avoir occupé avec succès diverses fonctions importantes auprès du Théâtre National de Mannheim, du Tokyo Philharmonic Orchestra et de l'Israel Symphony Orchestra, il a choisi de se concentrer sur le Philharmonique de Stuttgart, auprès duquel il vient de prolonger son contrat de chef et Directeur général de la musique jusqu'en 2023… Nous rencontrons Dan Ettinger dans sa loge de l'Opéra national de Paris, quelques jours avant la première de Tosca.

Dan Ettinger.  © Niedermueller

Tutti-magazine : Lorsque les chanteurs abordent un nouveau rôle d'opéra, ils se concentrent tout autant sur la musique que sur le texte. En est-il de même pour vous qui êtes chef d'orchestre ?

Dan Ettinger : À ce stade de ma carrière, l'étude de nouveaux opéras est devenue rare car je dirige un répertoire que je connais bien dans de nombreuses maisons d'opéras de par le monde. Mais, lorsque j'ai l'occasion d'aborder un nouvel opéra, je commence par me concentrer sur le texte. Je peux bien sûr comprendre la musique de façon superficielle en lisant simplement la partition. Mais ce qu'elle signifie vraiment, il m'est impossible de le percevoir dans toute sa profondeur avant d'avoir au préalable saisi le sens du texte. Si je me réfère à ces chefs-d'œuvre de l'opéra dont les compositeurs ont eux-mêmes écrit le livret, la musique ne peut faire sens que si je comprends la relation qu'elle entretient avec les mots. Je dirais même que, dans le cas d'un opéra, la musique ne peut pas exister par elle-même, ou alors déconnectée de sa source. Tout commence par le texte et, paradoxalement, une fois la relation clairement établie entre le livret et la musique, la mise en place technique de la musique s'opère naturellement.

Votre attachement au texte peut sans doute parfois être contrarié par des mises en scène contemporaines qui s'éloignent du sujet original…

Sans doute, mais ma première démarche vis-à-vis d'une pièce se doit d'être la plus vraie par rapport à la signification intrinsèque de la musique et du texte, de laquelle naît la véritable interprétation. Ce qui me dérange le plus dans de nombreuses nouvelles productions n'est pas qu'elles soient modernes car les temps changent et il est bon d'évoluer. Le problème commence lorsque le metteur en scène, qui est un interprète au même titre que le chef d'orchestre et que les autres artistes, oublie qu'il existe une vision de référence : celle du compositeur. Alors, quand il arrive qu'une mise en scène emprunte une autre voie, il me semble important de toujours se rappeler de la volonté du compositeur, tout en tenant compte des impératifs d'une nouvelle production et des désirs du metteur en scène. Je reconnais que la ligne qui sépare le respect dû à la partition et au livret de la nouvelle lecture dramatique est parfois très étroite, voire extrêmement ténue…

 

Anja Harteros et Marcelo Alvarez répètent <i>Tosca</i> à l'Opéra Bastille sous la baguette de Dan Ettinger en septembre 2016.  © E. Bauer/OnP

Vous allez diriger onze représentations successives de "Tosca" à l'Opéra national de Paris. Comment envisagez-vous de préserver une certaine fraîcheur tout au long de la série de spectacles ?

Dan Ettinger et l'Orchestre Philharmonique de Stuttgart.  © Stuttgarter PhilharmonikerJe pourrais vous répondre par l'éternel cliché qui consiste à dire que chaque représentation est différente ! Ceci dit, je suis persuadé que chaque cliché est basé sur une vérité. Au fond, sans que la volonté y soit pour quelque chose, nous nous levons chaque jour d'une humeur différente avec des cheveux qui se laissent discipliner ou non, et notre rythme cardiaque est différent. Bref, nous sommes des êtres humains et l'Art que je pratique suit la même logique que le quotidien et ses variations. Cela peut, par exemple, parfois occasionner une petite variation de tempo. Mais rien de très important par rapport aux bases fixées car il est nécessaire de jouer la sécurité. Lors d'une représentation, la spontanéité peut être dangereuse tout autant pour la musique que pour ce qui se déroule sur scène sur le plan technique. Conserver les options envisagées lors des répétitions*, si toutefois il y a eu des répétitions, est important pour assurer une certaine stabilité.
En effet, dans certaines maisons d'opéra, il n'y a jamais beaucoup de temps de préparation. Ceci étant, la stabilité nécessaire soit se conjuguer à la liberté du moment et à ses exigences. Par exemple, pour le chef, l'attention doit être toujours portée avec vigilance sur les signaux susceptibles d'être émis par les chanteurs. Le chanteur rencontre-t-il un problème d'ordre vocal que l'orchestre va devoir seconder en réagissant sur le moment ? Si un problème technique se manifeste sur scène, le chef d'orchestre, en tant que maître d'œuvre de la représentation, doit toujours être dans un état d'éveil extrême. Ces situations propres à chaque représentation sont bien réelles… et justifient le cliché qui tend à dire que chaque représentation est forcément différente. En outre, je suis un grand partisan du spectacle vivant, par opposition aux enregistrements. Ce sont les avantages et les inconvénients d'une représentation live qui la rendent excitante.
* Voir vidéo en fin d'article : Dan Ettinger répète La Bohème au Royal Opera House avec Anna Netrebko et Joseph Callega en 2015.

 

Sur la production de "Tosca" à l'Opéra de Paris, votre assistant est Yishai Steckler. Quel est son rôle à vos côtés ?

Le chef d'orchestre Yishai Steckler.  D.R.Yishai et moi, c'est une histoire qui remonte à nos années de lycée. Puis, tous les deux, nous sommes devenus chanteurs, moi baryton et lui ténor, avant de nous orienter, là encore tous les deux, vers la direction d'orchestre. Chacun a alors suivi sa voie, puis nous nous sommes revus quelques fois dans le cadre de l'Opéra d'Israël où j'ai été chef de chœur, une fonction dans laquelle il m'a succédé. En quelque sorte, nous sommes passés par les mêmes étapes d'évolution dans une maison d'opéra depuis l'âge de 18 ans. Pour cette raison, j'ai été vraiment heureux de pouvoir faire appel à lui comme assistant, ici à l'Opéra de Paris. De plus, nous nous entendons à la perfection et utilisons le même vocabulaire pour parler musique. Savoir que je peux compter sur un assistant qui connaît la totalité des éléments qui constituent un opéra, sur scène, hors-scène ou dans la fosse, m'apporte une grande sécurité car je suis conscient que, lorsque nous sommes totalement immergés dans ce que nous faisons, notre écoute ne peut jamais rester totalement objective. Compter avec une autre paire d'oreilles à côté de moi, en laquelle j'ai confiance, et savoir qu'un autre cerveau et d'autres mains que les miens comprennent ce qu'est un opéra est infiniment précieux. Avoir un assistant de cette qualité, c'est un peu comme avoir un double, un autre moi, qui m'aide sur tous les points. Comme tout dans la vie, avoir un bon assistant est affaire de confiance. Or je sais que je peux accorder ma totale confiance à Yishai qui me seconde.

Les chanteurs d'opéra de renommée internationale, comme les chefs, s'absentent parfois durant les périodes de répétition pour participer à d'autres productions, à des récitals ou des concerts. D'autres fois, ils intègrent la distribution très tardivement. Que vous inspirent ces situations ?

Dan Ettinger fait ses débuts au Met en 2009 dans <i>Les Noces de Figaro</i>. Ici, Danielle de Niese dans le rôle de Susanna.  © Marty SohlPour les chanteurs et chefs d'orchestre de niveau international, les carrières sont devenus très folles ces dernières dizaines d'années. Effectivement, les chanteurs sont susceptibles de faire face à de nombreuses obligations au même moment et, parfois, il est impossible de réunir tout le monde sur la période complète de répétitions. J'avoue que j'ai moi aussi péché de la sorte il y a une douzaine d'années, une période que j'appelle "les années de constitution de mon réseau", alors que je m'occupais de ma carrière. Or une telle manière de se comporter engendre un prix à payer, un prix personnel, mais aussi parfois un prix artistique… Aujourd'hui, j'essaye de rééquilibrer ma vie et ma carrière. Par exemple, je demeure à Paris pendant toute la période des répétitions de Tosca, et je resterai dans la Capitale pour toute la durée des représentations. Non que je n'aie pas de travail, mais parce que j'essaye de ne plus me comporter comme un fou en faisant des bonds constants d'une ville à l'autre, ou d'un continent à un autre, entre les représentations. J'essaye de me concentrer autant que possible sur une production à la fois, pour peu que l'emploi du temps me le permette. Ce n'est pas toujours possible mais, à mon niveau, j'essaye d'être aussi présent que possible sur un spectacle d'opéra. D'un point de vue très égoïste, plus je passe de temps avec les chanteurs, et mieux je suis en capacité de les connaître, de comprendre leurs désirs et comment ils respirent. À l'inverse, ils sont eux-mêmes en capacité de comprendre le sens de mon travail ainsi que la façon dont je m'exprime avec mon corps.
En outre, il est fréquent que je retrouve ces artistes de ce niveau dans la plupart des maisons d'opéra. Or il est bien plus facile de renouer un contact et de travailler avec des interprètes que je connais déjà qu'avec des chanteurs que je découvre. Alors, quand les stars du chant arrivent au dernier moment sur une production, cela facilite quelque peu le travail. Et là encore, si un rapport de confiance existe déjà entre le chef et l'artiste, hérité d'une production précédente, les choses en sont aussi facilitées. Reste que passer le plus possible de temps à répéter ensemble est extrêmement important. C'est même un idéal à viser.

"Tosca", comme la plupart des productions, fait appel à une distribution multiple pour les rôles principaux. Est-ce une situation facile à gérer ?

Une question que l'on me pose souvent aussi bien en interview qu'en privé est : "Pourquoi le métier chef d'orchestre est-il si singulier ?". Je tente alors d'expliquer que mon métier consiste en 100 % de musique et d'Art et que, parallèlement, 100 % de mon activité sont tout autant dédiés à la psychologie qu'il faut développer pour gérer les gens et interagir avec eux. Ceci étant, me retrouver face à différentes distributions, à des chanteurs à la popularité inégale, mais aussi à différentes façons d'aborder un personnage, constitue une partie des plus excitantes de mon métier. Cela génère forcément une question au-delà de la musique : comment dois-je m'y prendre pour analyser la personnalité des chanteurs de façon à ce que mon travail se reflète en eux, aussi bien sur un plan humain qu'artistique.
Les gens pensent que mon métier n'est qu'affaire de musique. Pourtant, il s'agit autant d'interactions et de gestion humaine, de savoir inspirer les autres et d'être également inspiré par eux. À mon sens, les chefs d'orchestre qui ne réalisent pas que ce métier se compose de ces deux dimensions, passent à côté de quelque chose de fondamental, en particulier s'il s'agit d'opéra car, quand bien même on parle surtout des stars du chant et des divas, l'opéra est un travail d'ensemble. Si les interprètes ne constituent pas un ensemble, ça ne marche pas !

 

Apris <i>Les Noces de Figaro</i> en 2011, retour de Dan Ettinger à l'Opéra de Paris pour <i>La Traviata </i> avec Ermonela Jaho en septembre 2014.  © Christophe Pelé/OnP

C'est un fait, musiciens et chanteurs apprécient de travailler avec vous.
Est-ce dans votre nature d'installer un climat de travail amical ?

Dan Ettinger pendant une répétition avec les musiciens du Philharmonique de Stuttgart.  © Stuttgarter PhilharmonikerIl ne s'agit pas pour moi d'être sympathique pour le plaisir de l'être mais de mettre en place l'ambiance de travail idéale qui me permettra de procéder ainsi que je viens de vous l'expliquer. Je crois que la qualité de cette ambiance est la toute première strate d'une collaboration réussie. Il importe beaucoup que chacun se sente apaisé et prêt à créer. Comment peut-on prétendre créer quoi que ce soit sous l'effet du stress ? Par ailleurs, je n'aime pas du tout lorsque les gens disent "Oh ! Dan est vraiment gentil !", car il ne s'agit pas de gentillesse mais bien davantage de respect, et je m'efforce pour le moins d'être respectueux vis-à-vis de tous mes collègues. Qu'importe qu'il s'agisse d'une star, d'un débutant ou qui que ce soit avec lequel je travaille… Je parle toujours de confiance, mais elle va de pair avec le respect. Nous sommes tous différents, avec chacun nos besoins et nos points de vue. Mais seul le respect envers les autres permet une démarche commune et de créer ensemble. Je tente toujours de mettre les gens à l'aise car notre activité est extrêmement stressante à tous les niveaux. Et pour gérer ce stress, il est nécessaire de s'aider mutuellement dans le respect de chacun. S'il m'arrive de me montrer strict, ce n'est pas pour autant que je serai irrespectueux. De cette manière, la situation ne deviendra pas explosive.

Vous avez prononcé le mot de "stress". Celui du chef d'orchestre est-il différent de celui du chanteur ?

Lorsqu'on me demande si chanter me manque, je réponds : "Oui, bien sûr, chanter me manque. Mais je n'ai aucun regret de ne plus être chanteur !". Ce sont deux choses différentes. Être chanteur ou danseur implique une vie très égoïste car l'expression de l'un comme de l'autre dépend entièrement du corps qui est leur instrument. Dès qu'il se lève, la première chose que fait un chanteur est de contrôler le fonctionnement de ses cordes vocales. Cela ne me manque aucunement et je reconnais ma chance d'avoir pu évoluer vers la direction, un métier qui, naturellement, génère d'autres facteurs de stress.
Le stress d'un chef d'orchestre s'exprime sur deux niveaux. Tout d'abord celui lié à la carrière, avec les voyages, une famille souvent loin, et une vie qui ne peut s'appuyer sur la stabilité dont les gens normaux bénéficient. Le second niveau est lié à la gestion d'un groupe de personnes, avec une question qui est au centre de mes préoccupations : "Comment vais-je parvenir à obtenir le respect et la confiance des cinquante, quatre-vingts ou deux cents personnes avec lesquelles je dois travailler ? Comment vais-je inspirer, comment serai-je inspiré par ce groupe que je dois fédérer autour d'un projet artistique commun : l'opéra ?". Voyez-vous, je ne vous parle même pas de musique, car tous ces aspects s'expriment après même que vous ayez fait la preuve que vous êtes un musicien accompli, que vous ayez étudié la partition et acquis une bonne technique. Pour autant, le stress n'est pas toujours négatif, loin de là.

 

Répétition avec les musiciens de Stuttgart : le tromboniste basse Dieter Eckert (au piano), Dan Ettinger et l'altiste Markus Oertel.  © Stuttgarter Philharmoniker

Cette gestion humaine au centre du métier de chef, y avez-vous été sensibilisé durant votre apprentissage ?

En général, cela ne fait pas partie de l'apprentissage. Je pense par ailleurs que c'est avant tout une question de personnalité. Un chef d'orchestre, au-delà de ses aptitudes musicales, doit savoir inspirer les autres, les motiver et les respecter. J'ai été très chanceux d'être l'assistant de Daniel Barenboim durant cinq merveilleuses années. Travailler avec lui dans le cadre du Staatsoper de Berlin m'a permis de l'observer, et cela a constitué un apprentissage de premier ordre. Je me souviens que, parfois, Barenboim me disait quelque chose comme : "Toi qui commences à diriger, sais-tu qu'il te faudra 10 ans de direction d'orchestre pour pouvoir dire "maintenant je peux commencer…" ?". Lorsqu'il me parlait ainsi, je ne voyais pas trop ce qu'il voulait dire. Mais, après 10 ans d'expérience, je comprends qu'il était entièrement dans le vrai. Lorsque je me retourne sur certaines expériences d'il y a 5 ans, je regrette de ne pas avoir eu alors l'expérience que j'ai acquise aujourd’hui. Un aspect du métier de chef s'apprend indéniablement en faisant. Vous pouvez étudier dans une école de musique autant que vous voulez, diriger devant un miroir, rien ne remplacera la vraie compréhension de ce qui fonctionne face à un orchestre et ce qui ne fonctionne pas. De même, tant que vous ne vous êtes pas familiarisé à communiquer avec les chanteurs, quel que soit leur niveau, vous ne savez pas vraiment de quoi il s'agit…

 

Dan Ettinger.  © Stuttgarter Philharmoniker

Vous est-il déjà arrivé de ne pas pouvoir établir une communication harmonieuse avec les musiciens d'un orchestre ?

C'est une situation que je n'ai pas souvent rencontrée car, le plus souvent, la communication est particulièrement facile. Lorsqu'elle n'est pas aussi évidente, je crois qu'il est important d'être réaliste, d'analyser la situation et de la résoudre. Ce qui ne signifie pas pour autant que la décision que vous prendrez rendra tout le monde heureux. C'est du reste une des grandes certitudes de la vie : quelle que soit la décision que vous prenez, certains s'en réjouiront, et d'autres pas. Une fois la situation analysée, le comportement le plus adapté consiste, d'un côté, à préserver mon intégrité artistique, mes souhaits et ma vision de la pièce, et de l'autre, à me mettre à la portée des besoins techniques et psychologiques des musiciens. C'est dans cette ambivalence que réside le vrai talent d'un chef d'orchestre, son vrai pouvoir.

Revenons à "Tosca". Vous êtes à un peu plus de deux jours de la Première. Avez-vous un objectif à atteindre durant ce laps de temps ?

Ma priorité est de me déconnecter autant que possible. La période de travail est terminée et il faut passer à un autre état d'esprit, très différent de celui des répétitions. Celibidache avait une phrase formidable à ce sujet : "Pour les chefs d'orchestre, les répétitions ne sont faites que de "non" !". Dès lors que nous passons aux représentations, le "non" se transforme en "oui".
Pour moi, et je pense qu'il en va de même pour tous les artistes, cette transition est très délicate car l'on passe d'une période de jugement permanent et d'efforts pour progresser, à celle du spectacle. Dans ce nouvel état, il faut parvenir à trouver un équilibre entre la façon dont on interprète, tout en restant en éveil pour ne pas commettre d'erreurs et ne pas oublier ce qui a été vu en répétition. Parvenir à un tel équilibre correspond à un état d'esprit très différent de celui des répétitions.
Durant les deux jours qui me séparent de la Première, je vais essayer de ne pas trop y penser en dépit d'une partie de mon esprit qui fera l'impossible pour me pousser à travailler encore. Mais effectuer cette rupture est très important afin de pouvoir ensuite me présenter frais et dispos à la première représentation. Une représentation importante qui sera suivie de dix autres.

Une énergie spéciale s'exprime-t-elle pendant la Première ?

Chaque représentation nécessite une énergie spécifique. La Première, pour moi, est accompagnée d'un surplus d'énergie qui n'est pas positive. Je suis persuadé qu'il faut se sentir libre pour être créatif. Or l'attention portée lors de la première va de pair avec davantage de tensions et de stress. C'est aussi un aspect qu'il faut apprivoiser pour ne pas être court-circuité par des pensées parasites.

 

Dan Ettinger en répétition pour <i>La Bohème</i> de Puccini au Royal Opera House de Londres avec Anna Netrebko et Joseph Callega en 2015.  D.R.

Vous avez été chanteur professionnel durant 10 ans puis, à un certain moment de votre évolution musicale, vous êtes devenu chef d'orchestre. Comment avez-vous négocié cette transition ?

À l'époque où je chantais, lorsque je me préparais à un rôle ou à un récital, je raisonnais toujours et apprenais comme un chef d'orchestre. J'ai toujours été attentif à toute l'étendue des pièces que je chantais, de même que j'ai toujours été intéressé par l'activité de l'orchestre et par tout ce qui s'exprimait derrière moi. Dans mon imagination, je dirigeais bien avant que cette activité prenne vraiment forme. La transition a donc été très naturelle… J'ai parcouru petit à petit toutes les étapes par lesquelles un jeune chanteur doit passer et, curieusement, cette transition vers le métier de chef est survenue alors que j'atteignais presque 30 ans. Cela paraît très tard aujourd'hui, à une époque où les artistes sont star à 23 ans ! C'était une autre époque.
Pendant toutes ces années de chant, je comprenais que je n'étais pas dans un élément qui me correspondait vraiment. Je ne possédais pas la discipline requise pour être chanteur. Pourtant, je n'étais pas paresseux. J'avais la voix et la technique, mais il me manquait quelque chose. Alors, quand l'opportunité du changement est apparue, je l'ai vécu comme une sorte de libération. Pourtant, je reconnais l'immense chance d'avoir pu grandir dans le cadre de l'Opéra d'Israël. Cela m'a permis de chanter, mais aussi d'accompagner les récitatifs au clavecin, de voir l'opéra depuis la fosse d'orchestre, puis d'être chef de chœur, et enfin, assistant de chef d'orchestre. Or tout ce bagage acquis alors que j'étais chanteur m'a aidé à apprendre à diriger un opéra. Cette transition s'est faite dans la douceur et sans regrets. Parallèlement je suis retourné au piano, mon premier instrument, et j'ai joué de plus en plus. Cela m'a permis ensuite de jouer des Concertos de Haydn et de Mozart avec mes orchestres, le Tokyo Philharmonic Orchestra et l'Israel Symphony Orchestra, en les dirigeant depuis le piano.

 

Dan Ettinger.  © Hans Jörg Michel

En 2005, vous avez en effet enregistré le Concerto de Mozart No. 21 avec le Tokyo Philharmonic Orchestra. Pratiquez-vous toujours autant cet instrument aujourd'hui ?

Je me suis trouvé obligé de moins jouer de piano en raison de ma carrière de chef d'orchestre. Mais, ayant la responsabilité de l'Orchestre Philharmonique de Stuttgart, j'ai à nouveau une grande envie de jouer avec mes musiciens. Non dans le but personnel de jouer du piano, mais bien davantage de faire de la musique avec mes musiciens par le biais de l'instrument que je pratique. C'est une approche très différente qui s'apparente à la faire de la musique de chambre. Après une telle expérience, un chef n'est plus seulement un chef d'orchestre, mais aussi un collègue des musiciens. Cela me permet ensuite, quelle que soit la taille de l'orchestre envisagée, de pouvoir diriger les musiciens comme si nous faisions ensemble de la musique de chambre. Vous comprenez alors combien il est si important pour moi de jouer avec eux. La saison prochaine j'envisage de jouer le Double concerto de Mozart avec l'Orchestre Philharmonique de Stuttgart. Ce sera une nouvelle étape dans notre relation qui tendra à progresser vers plus de respect entre nous, à parfaire notre cohésion, et aussi à me donner le plaisir de jouer du piano. Après tout, c'est mon premier instrument !

Entre vos responsabilités à Stuttgart, Mannheim, Tokyo et Israël, ainsi que les nombreux opéras que vous dirigez, comment organisez-vous votre vie ?

Les douze dernières années ont été extrêmement compliquées à gérer. Mais, depuis quelques mois, j'ai commencé à réduire le nombre de mes activités. Mes contrats de chef du Philharmonique de Tokyo et du Symphonique d'Israël sont arrivés à terme, et ma seconde année en tant que Directeur général de la musique du Théâtre national de Mannheim a été la dernière à la fin de la saison précédente. Ceci étant, comme je ressentais toujours un fort besoin de travailler avec mon propre orchestre, j'ai choisi celui de Stuttgart, et l'Orchestre Philharmonique de Stuttgart est aujourd'hui le seul auprès duquel j'exerce la responsabilité de chef attitré. Quant au futur, j'espère pouvoir être engagé comme chef et directeur musical dans une maison d'opéra car c'est un cadre qui me permettra d'exercer des responsabilités sur tout ce qui m'intéresse : l'orchestre, mais aussi les chanteurs et toute la partie administrative liée à la gestion d'un théâtre. Cela m'a toujours attiré.
Cependant, si j'ai vraiment freiné cette carrière un peu folle, c'est aussi dans le but de pouvoir aller à la rencontre de formations et de maisons d'opéras que je n'ai pas encore pu fréquenter, faute de temps. En vérité, je me situe dans une phase de réorganisation de ma vie de musicien et je m'efforce de trouver un nouvel équilibre. Les dernières années de ma vie étaient utiles pour constituer le réseau nécessaire à ma carrière. Aujourd'hui, je sais que j'ai beaucoup à apprendre de la gestion et des responsabilités, parallèlement à la direction d'orchestre. De nombreux chefs ne sentent pas d'affinité avec un travail d'organisation. Moi, si, et même de façon marquée. En outre, faire grandir une maison ou un orchestre est une mission que je trouve passionnante.

 

Dan Ettinger dirige l'Orchestre Philharmonique de Stuttgart.  © Stuttgarter Philharmoniker

En dehors de vos activités musicales, avez-vous d'autres centres d'intérêt ?

Je développe un intérêt pour de nombreuses choses, mais rien de très précis. Je n'ai pas beaucoup de temps libre et lorsque j'en ai, je reste seul pour récupérer l'énergie que je dépense sans compter à longueur de temps. D'un côté, cette solitude m'est vraiment nécessaire, et de l'autre, grâce aux facilités qu'offre aujourd'hui la technologie, je garde le contact avec mes relations les plus proches. J'invite souvent mes amis d'Allemagne ou d'Israël à venir me retrouver là où je travaille. Cela contribue à apporter un sens de normalité à ma vie qui n'est pas standard. Mon hobby principal, de fait, pourrait être de simuler une vie normale !

Comment se présente votre nouvelle saison ?

Ma priorité est de poursuivre la relation avec mon nouvel orchestre à Stuttgart. C'est une priorité de le faire évoluer et de le faire gagner en notoriété, non seulement à Stuttgart, mais si possible aussi sur un plan national et international.
Par ailleurs j'ai la chance d'être régulièrement invité dans les plus grandes maisons d'opéras, comme le Met, Covent Garden, Vienne, Munich et Paris. Je souhaite conserver mes liens avec ces institutions. Vous trouverez le planning de mes engagements sur mon site Internet…

 

L'Orchestre Philharmonique de Stuttgart dirigé par Dan Ettinger.  © Stuttgarter Philharmoniker

Comment envisagez-vous l'évolution du Philharmonique de Stuttgart en termes de compositeurs et d'œuvres ?

Nous sommes au début de notre relation. De telle sorte que nous sommes en train d'explorer une large variété de répertoires. De même, je trouve primordial de monter un opéra par an avec cette formation. Quel que soit l'orchestre avec lequel je travaille, il est capital qu'il joue de l'opéra même s'il n'est pas à proprement parler un orchestre d'opéra. Le répertoire symphonique et celui de l'opéra sont très liés et je dois pouvoir faire comprendre à mes musiciens que lorsqu'ils jouent une Symphonie de Mozart, il y a un parallèle évident avec Cosi fan tutte. Je viens de signer une extension de mon contrat jusqu'à 2023 avec Stuttgart, ce qui signifie que, en ce début de deuxième année de collaboration, nous sommes à l'aube d'un long voyage. Cela nous laisse le temps d'essayer et d'expérimenter le plus de répertoires possible, et j'espère que, comme tout orchestre associé à un chef, nous trouverons notre centre de gravité et le répertoire qui nous convient le mieux. Mais, si nous devons le trouver, ce sera au terme d'une recherche que nous devons faire ensemble…



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 15 septembre 2016

 


Pour en savoir plus sur Dan Ettinger :
www.dan-ettinger.com

 

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Dan Ettinger
Opéra national de Paris
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