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Interview de Charles Castronovo, ténor

Charles Castronovo.  © Pia ClodiCharles Castronovo fait partie de ces chanteurs lyriques dont la probité force le respect. Constamment à la recherche d'une expression sincère et nuancée, le ténor américain aborde maintenant progressivement un répertoire plus dense que les Mozart de ses débuts et accède à des rôles romantiques français auxquels il rêvait depuis longtemps…
Nous avons rencontré Charles Castronovo avant le récital d'airs d'opéras qu'il donnait au TCE avec la soprano Ermonela Jaho. Les Grandes Voix avaient eu la bonne idée de rassembler ces deux artistes dont le timbre et la fibre théâtrale se complètent à merveille. Sans aucun doute séduit par cette alchimie annoncée, le Festival Paris Mezzo intégrait également ce concert à sa programmation…

 

Nous sommes à deux jours du récital d'airs d'opéra que vous proposerez au Théâtre des Champs-Élysées aux côtés d'Ermonela Jaho et de Marco Zambelli. Comment se présentent les choses ?

J'ai déjà travaillé en 2011 avec le maestro Zambelli, à l'occasion de mes débuts dans Roméo et Juliette à Dallas. C'est un des rares chefs doués de réelles marques d'attention et d'amitié envers les chanteurs. Il est donc très plaisant de travailler avec lui. De plus, je le trouve talentueux, musical et même très italien dans sa façon de diriger. De telle sorte que, contrairement à certains chefs qui semblent porter des gants pour diriger l'opéra français, nous abordons avec lui les passages de vraie passion avec une réelle intensité. Ermonela Jaho et moi sommes très heureux de cette approche. Nous avons chanté ensemble quelques fois et nous nous apprécions beaucoup. Ermonela est une grande artiste doublée d'une fantastique collègue, et le courant passe parfaitement entre nous. Par ailleurs, Ermonela et moi restons tous les deux toujours humbles devant les difficultés d'un tel concert et nous ne l'abordons pas avec l'assurance de certains confrères. Bien sûr, nous espérons pouvoir donner le meilleur de nous-mêmes.
En revanche, c'est la première fois que je travaille avec l'Orchestre national d'île-de-France, mais nous avons fait hier une répétition de tout le programme qui est assez dense, et tout s'est bien déroulé.

 

Charles Castronovo au Théâtre des Champs-Élysées en 2016 dans un récital de la série <i>Les Grandes voix</i>.  D.R.




Le programme est construit autour de plusieurs opéras de Massenet et de divers arias ou duos véristes. Ce choix est-il représentatif de votre répertoire actuel ?

Je pense que ce programme représente au mieux le répertoire dans lequel je me situe à ce moment de ma carrière. Il est vrai que certaines pièces sont dites "véristes", mais je chante une aria de L'Amico Fritz qui est plus lyrique que véritablement chargée. Ce sera aussi le cas des autres pièces que je chanterai. C'est avec ce répertoire pleinement lyrique que je me sens le mieux aujourd'hui. Les deux ou trois années passées, ma voix a pas mal évolué. Je vais vers mes 41 ans et je crois que mon corps m'autorise dorénavant une projection plus puissante et une voix plus pleine, avec des couleurs un peu plus sombres et une plus grande liberté dans l'expression. De fait, je me sens en confiance avec ce répertoire, et même davantage que face à nombre d'œuvres que j'ai chantées par le passé. Prenons par exemple Cosi fan tutte, je ne m'y sens plus à l'aise comme auparavant. Bien sûr, je pourrais encore chanter cet opéra mais je me sens aujourd'hui davantage appelé par Mefistofele de Boito qui m'a permis de découvrir la sensation si agréable de chanter sans tension. De telle sorte qu'il serait difficile pour moi de revenir à Cosi. De plus, je me sens tellement heureux lorsque je chante Manon et ce genre d'opéras…

Un récital comme celui auquel vous vous préparez concentre les difficultés de plusieurs opéras dans la même soirée. Comment abordez-vous un tel concert pour conserver une voix la plus fraîche possible ?

Mon objectif est de chanter en me sentant libre tout en évitant de forcer. Il est vrai que, la plupart du temps, le chanteur ajuste sa projection pour remédier à une acoustique déficiente. Mais, pour conserver une certaine qualité vocale tout au long d'un récital d'arias d'opéras, je crois qu'il ne faut pas chercher à retenir la voix mais plutôt la laisser s'exprimer naturellement et pleinement. En chantant ainsi, je me sens moins fatigué à la fin de la soirée que si je tente de contrôler tous les aspects qui peuvent me venir à l'esprit. J'espère seulement être en possession de toute la vigueur dont j'ai besoin pour ce concert !

 

Charles Castronovo et Ermonela Jaho au Théâtre des Champs-Élysées en 2016.  D.R.

Cette saison, avant de retrouver Ermonela Jaho, vous avez chanté en récital avec Dinara Alieva et Hibla Gerzmava. Qu'attendez-vous d'une partenaire de scène ?

Je crois être un interprète particulièrement flexible. Une partie du plaisir que je ressens est de m'adapter à chaque collègue, en particulier dans le cas d'un concert d'arias et de duos avec une soprano. J'aime ressentir la façon dont l'autre se comporte en scène : s'agit-il d'une chanteuse qui bouge pas mal sur scène et qui cherche un certain contact ? Ou bien a-t-elle besoin d'un peu plus d'espace et de centrage sur elle-même ? C'est en fonction de ce genre de perceptions que je m'ajuste. C'est d'ailleurs le challenge que je retrouve à chaque fois qu'il s'agit de faire face à un chanteur que je ne connais pas. Avec Ermonela, nous avons partagé la scène plusieurs fois et notre duo a atteint un haut niveau d'alchimie. Dans deux jours ce sera notre premier concert en duo, mais nous avons convenu en répétition de nous autoriser à jouer physiquement davantage les rôles que dans le cadre de certains récitals. En raison de cette connexion que nous avons déjà facilement trouvée sur scène, il nous a semblé plus honnête de jouer un peu certaines scènes comme celle de "Saint-Sulpice", extraite du Manon de Massenet. Il faut reconnaître qu'il est difficile de chanter pareille situation en restant droit comme un "i". Nous avons donc choisi de jouer nos rôles avec le plus de simplicité possible. Naturellement, il n'est pas question pour nous de traverser la scène de long en large. Mais, d'une façon plus mesurée, nous serons investis dans nos rôles et dans les scènes. Par ailleurs, les personnages sont intéressants à jouer sur le plan dramatique, et je pense que cette option facilitera le chant. Je suis conscient qu'un chanteur qui bouge trop en récital peut arriver à distraire le spectateur. Mais ici, il s'agit de scènes d'opéras riches d'un contenu théâtral qui se prête à l'incarnation.

 

Diana damrau (Lucia) et Charles Castronovo (Edgardo) dans <i>Lucia di Lammermoor</i> mis en scène par Katie Mitchell à Covent Garden.  © Stephen Cummiskey/ROH

Il y a quatre jours, vous avez dû annuler votre participation à "Olympie" au TCE…

Je chantais en mai denier Mefistofele de Boito à Baden Baden et je me sentais vraiment bien dans ce rôle, avec la sensation d'avoir gravi une étape avec cette œuvre à l'orchestration monumentale. Juste avant, je me trouvais à Covent Garden pour le difficile rôle d'Edgardo dans Lucia di Lammermoor. Eh bien, croyez-moi, j'ai trouvé l'opéra de Boito cinq fois plus facile que Lucia ! Sans doute mon corps s'est-il trouvé bien car c'est tout simplement dans ce répertoire que ma voix doit maintenant s'exprimer… Mais avant la dernière représentation de Mefistofele, j'ai attrapé une infection au niveau de la gorge. Mes cordes vocales n'étaient pas touchées et j'ai pu assurer le dernier spectacle, mais j'ai été malade pendant les dix jours qui ont suivi. Je n'étais vraiment pas bien. J'ai pourtant essayé de me mettre en voix pour le rôle de Cassandre dans Olympie, le très rare opéra de Spontini, que je devais chanter au TCE. Or ce rôle est très aigu et, malade comme je l'étais, revenir à une tessiture proche de celle de Cosi fan tutte, était vraiment difficile. Plus les jours passaient et plus ma voix se montrait récalcitrante. J'ai donc compris qu'il ne servait à rien d'insister, d'autant que ce concert devait être enregistré. Il était plus raisonnable de laisser ma place à un chanteur pleinement en possession de ses moyens et plus à l'aise avec ce rôle.

La voix d'un chanteur est fragile et il doit faire face à de nombreux cas de figure. Pour autant,
le fait de chanter affecte-t-il totalement votre vie ?

Le ténor Charles Castronovo.  © Pia ClodiOui, absolument. C'est d'ailleurs un sujet qu'Ermonela et moi avons abordé pas plus tard qu'hier soir à table après notre répétition. Je crois que chaque musicien, qu'il soit violoniste ou pianiste, entretient un rapport très personnel avec son instrument. Mais, pour le chanteur, l'instrument est son corps de telle sorte que, si vous vous levez un matin de mauvaise humeur, votre voix sera différente de celle que vous aviez le jour précédent. Une carrière de chanteur classique est une forme d'art où l'interprète fait nécessairement preuve d'égoïsme car il est tenu de manifester une attention soutenue à sa voix. J'ai une famille et je dois avouer que la ligne d'équilibre entre ce que je me dois de consacrer à ma voix parce que je suis chanteur et le fait de ne pas ignorer les miens est difficile à trouver. Il y a en plus les déplacements car une carrière internationale implique des voyages dans le monde entier. Alors, avec des enfants, comme c'est mon cas, cela cause du stress. Mais tout revient à un équilibre sur lequel je dois veiller. Pour cette raison, je dirais que chanter est à 70 % mental, et que le reste est affaire de voix ! Tout ceci est bien sûr le fait d'une carrière internationale car rien n'empêche d'avoir une belle voix et de se contenter de chanter chez soi pour les siens. De nombreuses personnes peuvent avoir naturellement de superbes voix, mais si leur esprit ne s'exprime pas de façon saine et ne leur permet pas de contrôler leurs nerfs, leur négativité et ce genre de choses, ça ne marchera pas, ou seulement un moment jusqu'à ce que la pensée commence à nuire à la voix. Ceci étant, si je porte une attention toute particulière à ce qui se passe dans ma gorge, et de façon constante, je me dis toujours que ce n'est que de l'opéra et qu'il n'y a pas mort d'homme. Si demain fait que je ne peux plus chanter, je survivrai et la vie sera toujours belle.

Votre voix conserve-t-elle des aspects qui vous paraissent mystérieux ?

Parfois, cela peut s'exprimer au travers d'une sensation. Il arrive que j'aie conscience que tout va bien, que je suis à ma place et que j'ai confiance en moi. Puis, le mois suivant, à l'occasion d'une prise de rôle, j'ai soudainement l'idée que les gens ne vont pas manquer de s'apercevoir que je n'ai aucune idée de ce que je fais. Le corps change en permanence, comme l'humeur ou la vocalité dont on a besoin pour chaque rôle. Ces changements constants font qu'il arrive qu'on se sente perdu. Il est nécessaire de réajuster en permanence. Cela n'induit pas de modifier sa technique mais d'avancer en faisant les réglages qui s'imposent… Pour moi, le mystère qui persiste s'est naturellement manifesté au cours des deux années précédentes : ces deux ans ont été très positifs mais il a été relativement nouveau pour moi de chanter de façon plus pleine, avec la participation de tout mon corps. Je crois avoir chanté les dix premières années de ma carrière avec seulement une partie de mon potentiel. Peut-être n'étais-je pas encore prêt à l'utiliser totalement. Toujours est-il qu'avec le recul de deux ans, cette orientation différente me fait encore l'effet d'être nouvelle.

Avez-vous besoin de conseils au sujet de l'évolution de votre voix ?

Je ne suis pas un de ces chanteurs qui possède une technique vocale naturelle. J'ai dû construire ma voix et étudier. Aussi, je ne me fie pas à l'instinct et je continue à travailler en essayent de trouver mon chemin pour évoluer. J'ai un professeur de chant, à vrai dire le second avec lequel je travaille depuis que je chante. Mon premier professeur m'a accompagné depuis l'Université alors que j'avais 18 ans, et pendant de nombreuses années. Puis, lorsque ma carrière a démarré, nous nous sommes éloignés car il était à Los Angeles et je voyageais beaucoup. Je lui dois de m'avoir donné des bases saines qui m'ont permis de rester en bonne santé et d'évoluer pendant une longue période… Puis, il y a environ 5 ans, j'ai réalisé que ma voix me menait à quelque chose de nouveau. C'est à ce moment que j'ai commencé à chanter Faust et Roméo. Tout se passait bien, mais je comprenais que j'avais encore davantage à trouver en moi. C'est l'instinct qui m'a poussé à me développer et j'ai alors rencontré un second professeur qui m'a accompagné dans cette exploration et dans cette autre façon de chanter : il s'agit d'Arthur Levy. Il habite New York et nous nous entendons très bien. Je le vois lorsque je peux, c'est-à-dire pas si souvent. Il m'arrive aussi de travailler en Europe avec différents coaches en lesquels j'ai confiance et qui sont susceptibles de m'aider à certains ajustements. Je travaille en permanence pour me parfaire. Mais, bien sûr, lorsque je chante, j'oublie tout ça et j'essaye de véhiculer de l'émotion par ma voix.

 

Charles Castronovo dans <i>Mefistofele</i> à Baden-Baden en 2016.  © Andrea Kremper

En mai dernier, vous avez chanté Faust à Baden Baden dans une nouvelle production de "Mefistofele" signée Philipp Himmelmannn. Êtes-vous davantage motivé par une nouvelle mise en scène ou par une production de répertoire ?

Dans mon approche de l'opéra, le jeu intervient à parts égales avec le chant. J'aime jouer en scène et je n'ai de cesse de parfaire cette dimension avec l'envie de devenir un meilleur acteur. Je suis toujours impatient qu'un metteur en scène me pousse à me dépasser parce que j'aime vraiment ça. Lorsqu'une production est nouvelle, on dispose généralement de plus de temps pour l'exploration. Mais encore faut-il que le metteur en scène ait la volonté de bousculer un peu un certain confort et de chercher…
Je ne saurais dire si cela vient de l'éducation que j'ai reçue en Amérique, mais je suis quelqu'un de foncièrement positif. En tout cas, je cherche à l'être. De telle sorte que j'aide toujours le metteur en scène à matérialiser sa vision. Jamais je ne dirai : "C'est ridicule et je ne ferai jamais ça !". Je tente toujours d'essayer ce qu'on attend de moi, à moins que, physiquement, j'y laisse des plumes. Même si je ne saisis pas exactement le sens de la démarche, j'essaye de faire au mieux de mes possibilités. Je préfère avoir ce comportement par rapport à l'équipe et cela me place le plus souvent dans une relation de sympathie, même si je reconnais que j'ai chanté dans des productions pour le moins étranges devant un public qui se manifestait bruyamment. J'aime que le rapport soit basé sur une sorte de camaraderie et, lorsque je rejoins une distribution, je fais en sorte que le concept fonctionne. En gardant l'esprit ouvert, je parviens à glaner un certain nombre de choses. Même si elles échappent à la plupart des gens, je me dis qu'elles me seront peut-être utiles pour le futur… J'aime participer à de nouvelles productions mais, pour être honnête avec vous, je dois dire que passer six ou sept semaines sur une Traviata, c'est bien trop long ! Je suis persuadé qu'on peut monter une merveilleuse Traviata en deux semaines pour peu qu'on travaille sur les détails. Parfois, quatre semaines de répétitions peuvent être épuisantes et j'arrive alors fatigué à la première ! C'est contre-productif.
Pour Mefistofele, je suis arrivé tard à Baden Baden tard car je sortais de Lucia à Covent Garden, qui était une nouvelle production très importante. Le rôle de Faust dans l'opéra de Boito était nouveau pour moi et il s'agissait aussi d'une nouvelle production. Je ne dis pas que je n'aurais pas aimé avoir une semaine supplémentaire pour acquérir davantage de détails, mais avec seulement deux semaines, tout s'est parfaitement déroulé. Philipp Himmelmannn était inquiet par mon arrivée tardive, mais lui-même a reconnu que tout s'est bien passé… Par ailleurs, à Baden Baden, il y a parfois seulement trois représentations. Cela pose tout de même un problème de répéter un mois complet pour si peu de spectacles. C'est même assez frustrant !

 

Ugo Rabec, Ekaterina Siurina et Charles Castronovo dans <i>The Rake's Progress</i> à l'Opéra de Paris en 2012.  © Jean-Marc Lisse/OnP

En 2011, Philippe Béziat a filmé les sessions de répétitions de "La Traviata" à Aix, où vous chantiez le rôle d'Alfredo. Le metteur en scène Jean-François Sivadier semblait avoir une approche très spécifique dans sa manière de diriger les chanteurs. Avez-vous aimé travailler ainsi ?

C'est un bon exemple de ce que je souhaite exprimer car, justement, la période de préparation de cette Traviata à Aix était particulièrement longue. J'étais présent à la projection de ce documentaire, ici à Paris, avec Natalie Dessay, et nous nous sommes amusés, en particulier, en me revoyant travailler ma première entrée en scène alors que Violetta chante. Nous avons refait ce passage bien plus de fois que ce qui est montré dans le film et, à chaque fois que je commençais à peine à faire un pas en avant, le metteur en scène me lançait un "Stop ! Stop ! Stop !" qui m'arrêtait net dans mon élan. Or il se trouve que la caméra m'a filmé en train de soupirer. À l'image, je semble exaspéré alors que ce n'était pas du tout le cas. Je dirais même que j'ai passé de très bons moments avec cette distribution qui n'engendrait pas la mélancolie… Toutefois, cela montre la difficulté à laquelle on peut être confronté lorsqu'on répète. J'ai dû chanter "Libiamo", un passage qui ne présente pas de difficulté spéciale, une bonne vingtaine de fois en deux jours. Après ça, il y a de quoi devenir maboule ! Répéter ainsi en boucle un passage s’avère souvent bien plus lassant et fatigant que de filer un opéra du début à la fin.
Mais cela fait partie du process et je le comprends parfaitement. Pour La Traviata, nous avions quasiment six semaines de répétitions et, bien heureusement, de nombreuses représentations dans la foulée. Cette production m'a occupé tout l'été. Mais je ne peux m'empêcher de penser que, s'il y a parfois du bon à chercher à affiner un travail, il arrive aussi qu'on se focalise en pure perte sur un détail qui vous accapare bien plus que de raison. Le bénéfice est parfois visible mais, parfois, c'est plutôt une sorte d'ennui que je ressens.

 

Charles Castronovo dans <i>Mefistofele</i> mis en scène par Philipp Himmelmannn à Baden-Baden.  © Andrea Kremper

Faust est devenu l'un de vos personnages-clé en scène, et vous chantez aussi bien celui de Gounod, que celui de Berlioz et de Boito…

Je suis heureux d'avoir pu enfin aborder récemment le Mefistofele de Boito pour parvenir à chanter cette trilogie. Les nuances de chacun de ces Faust sont assez passionnantes à interpréter. Le Faust de Gounod fait partie de mon répertoire depuis un moment et j'ai chanté cinq fois La Damnation de Faust. Je peux maintenant saisir les différences qui s'expriment dans chacun des livrets. Le Faust de Gounod est à la fois sérieux et lyrique tout en s'exprimant dans une forme classique. Il possède une certaine noirceur qui intervient par bribes. Celui de Berlioz est plus sombre, avec quelques moments lumineux. J'y trouve une plus grande profondeur mais aussi davantage d'abstraction. Enfin, celui de Boito ne porte en lui aucun aspect dépressif. Il est même le plus souvent positif et romantique, puis quelque peu philosophe mais jamais sombre. J'étais assez surpris de trouver un personnage aussi clair lorsque j'ai commencé à travailler ce rôle…
Aujourd'hui, riche de ces trois visions, je pense que mon approche de Faust est devenue plus complète quel que soit l'opéra que je chante. Le prochain sera celui de Gounod, en septembre à Zürich, et je me réjouis de pouvoir le composer avec différents aspects que le travail sur les trois opéras m'a apporté. Faust est un personnage que j'aime beaucoup et que je trouve passionnant. En revanche, je ne peux m'empêcher de penser, à chaque fois qu'on me propose ce rôle, que quelqu'un désire m'envoyer en Enfer ! Avec celui de Boito, je sais toutefois que je pourrai être sauvé…

 

Charles Castronovo et Irina Lungu dans <i>Faust</i> mis en scène par Stefano Poda à Turin en 2015 .  D.R.

 

Applaudissements pour Irina Lungu et Charles Castronovo à la fin de <i>Faust</i> à Turin.

Vous avez chanté le Faust de Gounod à Turin dans la production de Stefano Poda, qui est sortie en vidéo chez C Major. Était-il facile de trouver votre place dans l'univers très personnel du metteur en scène, qui est aussi créateur des décors et des costumes ?

Je ne suis pas du genre à m'envoyer des fleurs, mais je ne peux faire autrement que dire que Stefano Poda appréciait beaucoup l'énergie que j'apportais au personnage. Stefano était à la fois assez particulier, très détaillé, et dès qu'il sentait qu'une proposition ne fonctionnait pas, il réagissait tout de suite pour revenir à une autre solution. Je sentais une bonne alchimie entre nous, ce qui m'a permis de comprendre très rapidement l'objectif qu'il poursuivait. Sa vision de Faust était assez étrange, en tout cas non conventionnelle, mais je n'ai eu qu'à m'immerger dans ce qu'il proposait et tout m'est ensuite paru simple dans le travail que nous avons accompli… Lorsque les chœurs sont arrivés, les répétitions sont devenues beaucoup plus italiennes, avec des directives criées et une agitation très typique. À chaque fois que je chante en Italie, il se trouve toujours quelqu'un pour hurler sur l'ensemble ! Je n'ai pas encore vu le DVD de la captation mais j'ai été très intéressé par cette production et mon contact avec Stefano Poda a vraiment été excellent.

 

Charles Castronovo et Diana damrau dans <i>Lucia di Lammermoor</i> mis en scène par Katie Mitchell à Londres en 2016.  © Stephen Cummiskey/ROH

Vous avez donc récemment repris le rôle d'Edgardo dans la nouvelle production de "Lucia" au Royal Opera House mise en scène par Katie Mitchell…

Absolument, et j'ai franchement apprécié cette production de Londres non seulement pour l'intensité musicale que j'y ai trouvée, mais aussi pour la présentation à la fois réaliste, forte et peut-être même extrême de mon rôle et du jeu qui en découlait. À mon niveau, j'ai perçu cette expérience comme extrêmement réaliste et vraie. Toutes les scènes étaient crédibles, et rien de ce que nous avions à jouer ne nous renvoyait à un monde de fantasmes. J'ai vraiment beaucoup aimé interpréter Edgardo de cette façon si réelle… Travailler avec Katie Mitchell était très gratifiant, mais aussi très amusant. Son approche de la mise en scène permet aux chanteurs d'expérimenter leurs idées de jeu et elle les pousse alors à exprimer un maximum de réalisme. J'adore ça !
Par ailleurs, c'était un vrai plaisir de travailler avec Diana Damrau que je perçois comme une collègue à la fois aimable, chaleureuse, ouverte aux propositions et extrêmement talentueuse. Nous nous étions rencontrés par le passé, mais cette nouvelle production de Lucia était notre toute première collaboration en scène. Pourtant, la connexion s'est faite instantanément, ainsi que la compréhension du fonctionnement de chacun de nous. C'est une situation rare mais tellement plaisante. Je me réjouis donc d'avoir de nombreuses occasions de la retrouver dans le futur…

 

Charles Castronovo enregistre le disque de chansons napolitaines <i>Dolce Napoli</i>.  D.R.

Un onglet de votre site Internet porte la mention "The Singer's Insight" et conduit à des chansons napolitaines que vous avez enregistrées il y a quelques années avec le groupe Sweat Nectar…

Charles Castronovo.  © Pia ClodiCe disque était mon premier vrai projet en solo, et je l'ai réalisé en quelque sorte par moi-même, avec le producteur Glen Roven. Glen vient de Broadway et de la télé. Il a travaillé avec de nombreux chanteurs et organisé de très bons petits récitals. Sa formation est classique mais il se montre très ouvert à d'autres propositions. Le projet que je portais l'a beaucoup intéressé. Nous avons fait les arrangements nous-mêmes en nous inspirant de nombreuses sources que nous aimions afin de parvenir à notre propre sensibilité, et j'ai enregistré ce disque avec l'orchestre que j'ai formé. J'ai aussi rédigé la plupart des textes d'accompagnement sur un mode assez personnel. Bref, je me suis beaucoup impliqué. Ceci étant, c'était ma première expérience d'un studio et des micros, et elle m'a permis de comprendre ce que je ne voulais pas retrouver sur un prochain disque. Je suis un grand fan d'anciens enregistrements, et pas seulement d'opéras. Par exemple, j'aime beaucoup Roberto Murolo, le fameux chanteur de chansons napolitaines qui s'accompagnait simplement avec sa guitare. J'aime aussi les anciennes chansons populaires espagnoles. Ces disques reflètent une certaine qualité de son que j'apprécie, sans doute parce qu'ils ont été enregistrés dans une véritable acoustique. Mon disque a été enregistré en studio et, même en profitant de la technologie moderne, je ne trouve pas ce son suffisamment naturel. Il sonne un peu trop "studio" à mon goût. Si je me lance dans un nouveau projet, je chercherai plutôt une petite église ou un lieu qui apportera la chaleur d'une acoustique naturelle que je souhaite privilégier… Pourtant, ce premier disque m'a tout de même permis d'enregistrer ma voix qui, depuis, a changé. Nous avons réussi à mettre en boîte 20 chansons en trois jours, et le résultat est tout de même sympathique. Il porte même une émotion assez nostalgique car j'y vois un hommage à mes origines paternelles siciliennes…

Aimeriez-vous enregistrer un répertoire particulier dans un proche futur ?

Un projet que je n'ai pas encore mené à bien et sur lequel je travaille, c'est un album d'arias d'opéras. Mon quotidien, c'est l'opéra ! Aussi, j'aimerais laisser ma propre marque car j'ai chanté un large répertoire dans plusieurs langues, ce qui représente une force. J'ai beaucoup écouté les enregistrements d'antan, ce qui m'a permis d'absorber les styles de différentes périodes. J'aime ça et je me vois très bien enregistrer un album qui proposerait aussi bien des airs connus que d'autres bien plus rares. Par exemple, au TCE, je vais chanter une aria du Sapho de Massenet, qui est très rarement entendue. Il en existe pourtant un fantastique enregistrement de Georges Till. Cela fait bien 15 ans que je l'ai découvert et j'ai été tellement charmé que je me suis dit qu'un jour, je le chanterai moi-même…

Toujours sur votre site Web, dans la section vidéo, on peut vous voir interpréter la Sérénade du "Student Prince" de Sigmund Romberg lors des Proms de Londres*. Vous chantez cette aria avec beaucoup de nuances et semblez bien plus focalisé sur la musicalité de la pièce que sur la démonstration de la puissance de votre voix…

Charles Castronovo chante la <i>Sérénade</i> de <i>The Student Prince</i> de Sigmund Romberg lors des Proms de Londres en 2011.Je suis avant tout à l'écoute de mon instinct et je reconnais que, certains jours, il est aisé de suivre ce que ma sensibilité musicale me dicte quand, parfois, il est difficile d'y parvenir. C'est la difficulté du chanteur que de trouver cette liberté qui lui permet d'exprimer ce qu'il souhaite. Quant à ces Proms de 2011, c'était vraiment une expérience unique que d'intégrer une manifestation aussi importante, mais aussi de chanter avec un grand orchestre et des chœurs cette si jolie musique. Mon père est originaire de Sicile et ma mère d'Équateur, mais je suis né et j'ai grandi en Amérique. Je ressens cette sorte de nostalgie véhiculée par la musique de Romberg et je me trouve à l'aise dans ce style comme dans bien d'autres. Il y a sans doute dans cette mélodie quelque chose de personnel que je peux exprimer car elle faisait partie du répertoire américain de Mario Lanza. Lorsque j'ai chanté cette Sérénade, je n'ai senti aucune inhibition. C'est une chose différente lorsque j'interprète le répertoire français devant un public français en me demandant si je peux tenter ceci ou cela. Au Royal Albert Hall, j'étais libre et c'est peut-être la raison pour laquelle vous trouvez mon interprétation nuancée… Pour aller plus loin, je me verrais très bien aussi enregistrer ce genre de musique pour le disque. Si tel est le cas, je m'y investirai avec toute la sensibilité que cette musique mérite.
* Voir la vidéo an fin d'article : Charles Castronovo chante la Sérénade de The Student Prince de Romberg aux Proms de Londres en 2011.

À la fin de la saison, vous devez vous rendre à Sydney pour chanter Ferrando dans "Cosi fan tutte"…

J'ai annulé ce projet car je ne suis plus à l'aise pour chanter cet opéra. Il y a environ trois mois, je me suis posé la question et il en est ressorti que revenir à Cosi aurait été revenir à une expression vocale bien plus retenue que ce que je chante aujourd'hui. Mon Manager était plutôt partant pour que je me rende à Sydney et me motivait en m'assurant que ce serait bon pour ma voix. Puis est venu Mefistofele et il était présent lors de la Première à Baden Baden. À la fin de la représentation, il m'a dit : "Tu ne chanteras pas Cosi !". Il était si content de la façon dont ma voix avait évolué qu'il était d'accord avec le fait que revenir à la vocalité de Cosi fan tutte ne faisait aucun sens. Il s'en est expliqué avec la Direction de Sydney, et elle a été très compréhensive, ce dont je la remercie sincèrement… Mon été sera donc entièrement libre, et je compte bien passer du temps avec ma famille à la maison, à Los Angeles. Puis, en septembre, je me rendrai à Zürich pour Faust de Gounod, qui est devenu un rôle bien plus cohérent pour moi.

 

Charles Castronovo (Tebaldo) dans <i>Les Capulet et les Montaigu</i> à l'Opéra Bastille en avril 2014.  © E. Bauer/OnP

Vous entrez dans la période de maturité de votre voix et de votre carrière. Que souhaitez-vous atteindre ?

Je dois d'abord reconnaître que tout va bien pour moi, et que ma carrière est en bonne voie. J'essaye par ailleurs de faire de mon mieux. Ceci posé, il y a environ un an, ma voix a commencé à sortir réellement. Les hommes, sans doute, connaissent cette évolution un peu plus tard que les femmes. Pour un ténor, 40 ans est un bel âge s'il y parvient avec une voix sainement entretenue. Personnellement, je commence à m'habituer à cet état de fait… Mais mon objectif a toujours été d'enregistrer. Non que je veuille m'affirmer comme le meilleur. Ce n'est pas ce qui me motive. J'aime le disque et l'histoire des enregistrements, c'est pourquoi je souhaite tout simplement m'inscrire dans cette tradition que j'admire. C'est là mon premier but.
Ensuite, je voudrais me projeter dans plusieurs rôles que j'ai toujours rêvé de chanter. Ainsi, en novembre je chanterai mon premier Werther en concert à Moscou. J'ai commencé à préparer cette étape et une version de concert me permettra de me concentrer au mieux. Je n'ai aucun engagement pour une production scénique pour le moment car il s'agit d'un essai. De toute façon, si on me le proposait, je procéderais comme je le fais toujours : je choisirais un théâtre pas trop exposé et je n'accepterais aucun autre engagement pour ce nouveau rôle avant d'avoir terminé une première série de représentations… J'ai chanté ma première Lucia il y a 6 ans à Bruxelles. C'était bien mais pas formidable. J'ai donc résolu d'attendre, et ce n'est qu'il y a deux mois que j'ai chanté à nouveau le rôle d'Edgardo au Royal Opera House de Londres. Aujourd'hui Edgardo me convient et je m'y sens bien.
J'aimerais également chanter davantage Des Grieux dans Manon de Massenet. Il y a aussi Hoffmann et Don José, qui est un rôle somme toute assez lyrique. Ceci dit, il faut être prudent à l'Acte III de Carmen, mais chanter ce rôle au bon endroit, avec un bon chef et avec ce que me permet ma voix ne posera pas de problème dans quelques années. Je préfère aller doucement. Cette vitesse de croisière m'a toujours servi… J'ajouterai peut-être aussi quelques grands rôles du répertoire italien mais ce sont les grands rôles français qui m'ont toujours énormément motivé. C'est en français que je me sens le plus à l'aise pour chanter. Et même davantage qu'en italien car j'aime les longues phrases lyriques des compositeurs français plus que les lignes vocales italiennes soutenues par une rythmique orchestrale répétitive. Je crois que la nature de ma voix se prête mieux au romantisme français.

 

Ugo Rabec (le gardien de l'asile) et Charles Castronovo (Tom Rakewell) dans <i>The Rake's Progress</i> au Palais Garnier en octobre 2012.  © Jean-Marc Lisse/OnP

Charles Castronovo interprète le rôle de Tebaldo dans <i>Les Capulet et les Montaigu</i> mis en scène par Robert Carsen à l'Opéra Bastille.  © E. Bauer/OnP

Comment se présente votre prochaine saison ?

Faust, à partir du 20 septembre à Zürich, est un heureux hasard car, après avoir annulé Cosi à Sydney, on m'a proposé rapidement ce remplacement en Suisse. Puis je me rendrai à Munich pour Lucia di Lammermoor avant cet unique Werther en version concert à Moscou le 12 novembre. À l'Opéra de Vienne, je chanterai ensuite La Traviata avant quelques Bohème à Budapest. La plus grande partie de ma carrière se déroule en Europe, mais je me rendrai en février 2017 à Chicago pour Lenski dans Eugène Onéguine, puis je retournerai à Munich pour Roberto Devereux qui sera pour moi une prise de rôle importante. Suivront La Damnation de Faust à Berlin et, pour clore la saison, La Traviata et Lucia pour le Festival d'opéra de Munich en juin et juillet 2017.

Vous reverra-t-on à Paris ?

Je crois savoir que c'est une question d'opportunité. J'ai fait mes débuts à l'Opéra de Paris en 2003 en chantant Fenton dans Falstaff à l'Opéra Bastille. La saison suivante, je suis revenu pour Tamino dans La Flûte enchantée puis, assez régulièrement, pour L'Élixir d'amour, Mireille, The Rake's Progress et Les Capulet et les Montaigu en 2014… J'aime Paris et chanter dans la Capitale.
Le récital organisé par Les Grandes Voix est mon premier concert de la sorte à Paris mais je me sens particulièrement bien à cette perspective. J'aime la culture française et je suis heureux de chanter en France la musique française que j'aime tant. A priori, mon accent passe bien ! C'est heureux car, effectivement, j'ai chanté la plupart des opéras français, y compris des œuvres rares comme Le Roi d'Ys ou Cinq-Mars, dans votre pays ! Je crois pouvoir dire que je sens une connexion évidente avec la France et la musique française…



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 5 juin 2016

 

 

Pour en savoir plus sur Charles Castronovo :
charlescastronovo.com


Pour en savoir plus sur la programmation des Grandes Voix :
lesgrandesvoix.fr

Pour commander le CD de chansons napolitaines de Charles Castronovo, <i>Dolce Napoli</i>, cliquer ICI

 

 

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Diana Damrau
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Faust
Festival Paris Mezzo
Les Grandes Voix
Mefistofele
Opéra national de Paris
Royal Opera House, London
Stefano Poda
Théâtre des Champs-Élysées

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Charles Castronovo - The Student Prince

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