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Interview de Caroline MacPhie, soprano

Caroline MacPhie.  © Sébastien JourdanLorsque nous avons reçu à la rédaction le premier disque de la jeune soprano anglaise Caroline MacPhie - Love said to me… - nous sommes tombés sous le charme de cette voix de soprano qui donnait vie avec une grande finesse et une rare intelligence du texte à des mélodies parfois inconnues. Nous avons alors voulu en savoir davantage sur cette interprète qui a récemment choisi la France pour exprimer son talent, et nous l'avons rencontrée à Lyon où elle propose un hommage à la ville particulièrement original…

 

Tutti-magazine : Hier soir vous deviez monter sur scène pour la première représentation de votre récital "Hommage aux femmes". Mais une grève n'a pas permis à la Salle Molière de vous accueillir comme prévu pour des raisons de sécurité. Dans quel état d'esprit êtes-vous à quelques heures de ce rendez-vous manqué avec le public ?

Caroline MacPhie : Cette journée a été très dure, à commencer par la nouvelle de la grève qui était très difficile à comprendre et accepter. Au moment où je vous parle, je suis toujours très déçue comme toute l'équipe. Nous avons présenté une première fois Hommage aux femmes* en juillet mais, depuis, nous avons beaucoup retravaillé différents aspects artistiques, ajouté de nombreux détails et passé beaucoup de temps à perfectionner notre travail pendant de nombreuses semaines. Après tous ces efforts et cette concentration, l'annulation de la Première a donc été très choquante. Mais sans pouvoir d'action, il n'y a aucune alternative que celle d'accepter une telle situation. Par ailleurs aucun sentiment négatif ne peut être constructif, en particulier lorsqu'on est artiste, car il est nécessaire de toujours porter son regard vers le futur et de veiller à conserver la cohésion de l'équipe. Nous pensons déjà au prochain spectacle, le 20 octobre, en nous efforçant de rester positifs.
Par ailleurs, nous sommes en contact avec la Salle Molière et la Ville de Lyon pour tenter de sauver un peu la situation. Quant au public que nous avons perdu, nous espérons bien sûr qu'il reviendra pour cette seconde date…
* Voir la bande-annonce de Hommage aux femmes, à la fin de cet article.

Que pouvez-vous dire de la genèse de ce spectacle ?

J'adore me trouver sur scène pour chanter l'opéra et pouvoir échanger avec les autres chanteurs, un orchestre, un chef d'orchestre et un metteur en scène. Mais j'aime tout autant le récital. Depuis plus de 20 ans, ce répertoire me passionne, ce qui m'a amenée à créer des programmes innovants basés sur des thèmes ou autour de certains compositeurs. Mon but est de faire vivre ces mélodies et ces lieder magnifiques qui, il faut le reconnaître, sont parfois un peu pointus pour un public non initié. L'accès à ce répertoire tend alors à être compliqué. C'est la raison pour laquelle le récital que nous proposons est davantage un vrai spectacle au sein duquel j'interviens essentiellement en tant que chanteuse lyrique…
Il y a 2 ans, j'ai enregistré un disque dont le programme était construit autour d'airs écrits ou inspirés par des femmes, ainsi que quelques œuvres inédites commandées pour la circonstance. Le projet Hommage aux femmes se présente aujourd'hui comme une extension de ce répertoire plutôt développé sur la mélodie française avec des compositeurs comme Poulenc, Debussy et Fauré, aux côtés de Richard Strauss et Schubert.

 

<i>Hommage aux femmes</i>, ou le récital classique à la portée de tous…  © Philippe Lucchese

En quoi le récital devient-il spectacle dans "Hommage aux femmes" ?

La soprano Caroline MacPhie par Sébastien Jourdan.  D.R.Le répertoire de récital est porté ici par toute une mise en scène, des images projetées et la participation d'une danseuse qui est aussi marionnettiste. Il s'agit d'une véritable expérience sensorielle construite pour apporter une autre vie à ce répertoire et en faciliter l'accès au public tout en jouant la carte de la plus grande subtilité possible. C'est de Stéphane Moriou, de MoreHuman Arts, qu'est venue l'idée de travailler avec des images spécialement tournées pour créer un environnement sensible autour du programme musical…
Je me suis installée à Lyon en mars dernier, mais je travaille à l'Opéra de Lyon depuis 2013, et je ressens une grande affinité avec cette ville que j'adore. C'est pourquoi nous avons voulu aussi mettre en lumière sa beauté. Le programme musical structuré en cinq actes se présente comme une promenade dans Lyon dont chaque étape correspond à une sorte de femme : une jeune adolescente amoureuse qui s'assoit au bord de la Saône, des femmes d'expérience avec Les Fiançailles pour rire de Poulenc que nous avons situées dans la maison des frères Lumière… Ce spectacle est aujourd'hui très lié à la ville de Lyon mais nous avons déjà prévu de pouvoir l'adapter à d'autres villes de France.

L'équilibre entre le chant et les autres axes utilisés dans le spectacle a-t-il été facile à trouver ?

Dès le départ nous avions pris une option précise : les images, la danse et la marionnette devaient servir la musique et lui donner encore plus de poids expressif sans nuire à l'homogénéité de la proposition. Nous avons beaucoup travaillé en ce sens et, après la première présentation du spectacle en juillet qui a opéré une sorte de prise de conscience, nous l'avons développé et modifié plusieurs images. Ces changements se sont imposés très naturellement à toute l'équipe. De fait, les mélodies choisies, que ce soit au niveau de l'écriture musicale ou du texte, sont déjà très riches et parfois même complexes. Il était donc important d'alléger ce qui aurait pu phagocyter l'expression musicale. Prenez le cycle des Fiançailles pour rire, la poésie de Louise de Villemorin est très sophistiquée. Il est donc important de ne pas trop en faire du côté des images.
Pour introduire les différents actes, nous avons enregistré de petits textes spécialement écrits pour ce spectacle. Cette voix off permet de mettre en place des ambiances différentes. En revanche, lors de mes récitals classiques, je présente moi-même les œuvres que je chante, ou alors mon pianiste.

Doit-on voir dans le titre "Hommage aux femmes" une pointe de féminisme ?

Vous touchez là un point sensible car je veux à tout prix éviter que mon choix de parler des femmes à travers la musique et la voix, que ce soit au disque ou avec Hommage aux femmes, soit relié à un quelconque soutien à la cause féministe. Il n'y a aucune revendication de la sorte. J'ai choisi un tel thème car je le trouve intéressant mais aussi parce qu'il est très global. Après tout, la poésie n'a-t-elle pas pour une grande partie été composée en hommage à la femme ? Par ailleurs, j'ai développé d'autres thèmes de récitals qui n'ont rien à voir avec celui-là. J'ai déjà chanté plusieurs fois un programme que j'ai construit autour du voyage, lequel comprend le thème du départ, le calme avant la tempête, puis la tempête qui s'abat et la dévastation… J'aime beaucoup composer un programme autour de cycles entiers de mélodies ou de mélodies indépendantes en écrivant moi-même le lien littéraire qui permet d'aboutir à un tout cohérent.

 

Marieke Hofmann (pianiste) et Caroline MacPhie (soprano) dans <i>Hommage aux femmes</i>.  © Philippe Lucchese

"Hommage aux femmes" est produit par MoreHuman Arts. Comment se déroule cette collaboration ?

MoreHuman Arts est effectivement le producteur des spectacles. Cette structure est la filiale de mécénat culturel de MoreHuman Holding, un leader français du conseil en management fondé par Stéphane Moriou. J'ai rencontré Stéphane il y a plusieurs mois à Lyon alors que je chantais dans Une Nuit à Venise à l'Opéra de Lyon. Soit dit au passage, la Première de cette production, là aussi, n'avait pu avoir lieu en raison d'une grève ! Stéphane m'a remarquée, puis il a eu l'occasion de m'entendre lors de mon récital sur le thème du voyage au Musée des tissus. Nous avons alors décidé de monter tout d'abord un spectacle ensemble et, dans un second temps, une association. Le but que nous partageons est de mettre la musique classique, et plus particulièrement l'art lyrique et le récital, à la portée de tous. Ce rêve est partagé par d'autres associations et par l'Opéra de Lyon, bien sûr, mais nous avons développé plusieurs pistes… Hommage aux femmes est une création où nous tentons de pousser les limites du récital lyrique traditionnel de façon innovante. Mais nous proposons aussi des spectacles plutôt classiques, ainsi que des soirées dédiées à l'opéra et à l'opérette qui sont sans doute encore plus accessibles. Tous ces projets sont liés par une idée très ancrée : la musique classique s'adresse à tout le monde !
Nous sommes en contact avec plusieurs lycées et collèges de quartiers défavorisés de Lyon, et nous faisons venir les jeunes par classes entières. Les représentations sont précédées d'une rencontre avec les artistes. Pour le futur, nous pensons déjà à animer des ateliers autour de nos spectacles. Peut-être autour d'un poète particulier, ou autour des textes et, bien sûr, autour de la musique. Nous avons beaucoup d'idées sur le plan social. Pour Hommage aux femmes, nous collaborons avec un foyer de jeunes mères en difficulté. Toutes ces initiatives sont question de temps et d'argent, mais elles sont toujours associées à une démarche la plus humaine possible.

 

La soprano Caroline MacPhie et la pianiste Marieke Hofmann.  © Stéphane Moriou

La pianiste allemande Marieke Hofmann vous accompagne tout au long d'un programme de mélodies de Boulanger, Poulenc, Debussy, Fauré, Richard Strauss et Clara Schumann. Parlez-nous de cette collaboration ?

Marieke et moi nous sommes rencontrées à l'Opéra de Lyon où nous avons eu plusieurs fois l'occasion de travailler ensemble. Entre autres projets, elle était chef de chant sur Une Nuit à Venise. Marieke m'a également accompagnée dans un récital que j'ai présenté dans le cadre du Festival des Jardins mystérieux à Lyon où je chantais également dans Les Stigmatisés de Schrecker. Cet opéra éblouissant a été une immense révélation pour moi… Puis Marieke et moi avons continué à collaborer chaque année lorsque je venais à Lyon et Hommage aux femmes symbolise aujourd'hui une sorte d'aboutissement de notre complicité.
J'apprécie chez Marieke sa grande sensibilité. Sur scène, nous formons vraiment une équipe et j'ai la sensation que la relation est équilibrée sur la base d'un échange musical très spécial. Je crois qu'un chanteur de récital a de multiples choix à sa disposition et qu'il opte pour un choix musical plutôt qu'un autre en fonction de l'ambiance et de bien d'autres facteurs. Cette liberté qu'il doit sentir est complètement différente de l'opéra où il est nécessaire de composer avec un orchestre. Pour autant, cette liberté du récital doit s'appuyer sur un respect total de la partition et ne peut s'exprimer que si la complicité entre le pianiste et le chanteur est parfaite. Or j'éprouve ce sentiment de liberté lorsque Marieke m'accompagne. Cela, sans doute, parce que nous nous connaissons bien et que nous travaillons beaucoup ensemble. Nous avons également l'habitude de faire un filage, deux ou trois semaines avant les représentations, afin de bien nous accorder.

 

Joseph Middleton et Caroline MacPhie enregistrent l'album  <i>Love said to me…</i>.  © Andrew Mellor

C'est en revanche avec le pianiste anglais Joseph Middleton que vous avez enregistré votre premier disque…

Caroline MacPhie par Sébastien Jourdan.  D.R.Joseph est un superbe pianiste. Nous nous retrouverons d'ailleurs en décembre prochain pour préparer un récital qu'il accompagnera. Joseph accompagnait mes cours de chant à la Royal Academy of Music de Londres, et cela fait 10 ans que je travaille avec lui. Cette collaboration a toujours été idéale tant nous pensons les mêmes choses et tant nos musicalités personnelles s'accordent parfaitement. Très vite après notre rencontre, nous avons commencé à donner des récitals ensemble. Aujourd'hui Joseph travaille avec des artistes confirmés mais nous continuons à nous voir et à collaborer sur la création de projets…
Nous avons enregistré l'album Love said to me… en janvier 2014 au Britten Studio de Snape Maltings - Aldeburgh dans le Suffolk. C'est un lieu magnifique avec lequel j'ai beaucoup de liens pour y avoir souvent travaillé.

Sur cet album, vous chantez de remarquables mélodies très peu connues de la compositrice anglaise Muriel Herbert*…

Je crois me souvenir que ces mélodies étaient une suggestion de Joseph. Lorsque je les ai découvertes grâce à Ailish Tynan et James Gilchrist, j'ai été totalement séduite par l'écriture de cette compositrice née à la fin des années 1900. Le talent de Muriel Herbert était immense… Je me suis donc procuré les partitions et il m'a semblé incontournable de lui consacrer une partie du programme du disque. Pour des raisons de durée, j'ai dû me restreindre à quatre mélodies indépendantes de tout cycle avec lesquelles j'ai trouvé des résonances et qui s'accordent à ma voix. Si ce disque participe à faire connaître cette musique si belle, alors je serai comblée. Je tiens aussi à remercier Jean-Paul Fouchécourt et à Felicity Lott qui m'ont beaucoup soutenue dans la préparation de mon premier disque.
* Voir vidéo à la fin de l'article : après la bande-annonce du spectacle Hommage aux femmes, Caroline MacPhie interprète "To Daffodils" de Muriel Herbert, accompagnée au piano par Joseph Middleton (remerciements à Stone Records).

Y a-t-il une rencontre à l'origine de votre affinité avec le récital ?

J'ai débuté le chant par le répertoire de récital et non celui d'opéra. Adolescente, j'étais très proche de mon grand-père qui adore la musique classique. Lorsque, après avoir fait de la flûte et du piano, j'ai commencé à prendre des cours de chant à l'âge 10 ans, il était déjà clair que ma voix était faite pour l'expression classique et non la pop. À cette époque j'adorais les lieder de Schubert et de Schumann que nous écoutions ensemble. J'étais d'ailleurs plutôt attirée par le répertoire allemand. De plus, mon affection pour les langues était déjà développée. Ces écoutes avec mon grand-père l'ont également fait évoluer lui-même. Lorsque je lui parlais de ce que j'avais découvert à la radio, il m'emboîtait le pas. De même, il a constitué pour moi une discothèque avec des opéras et des oratorios, mais aussi beaucoup de lieder et de mélodies.
Par la suite, j'ai toujours travaillé avec des professeurs de chant très intéressés par le répertoire de récital. Par ailleurs, je suis persuadée que, pour un jeune chanteur, la mélodie et les lieder permettent un départ bien plus recommandable que des airs d'opéra ! À 16 ans, j'ai pourtant chanté les airs de Susanna, Despina et Zerlina mais j'ai intimement compris que ce serait pour plus tard.
J'ai toujours trouvé que l'union entre la musique et le poème était de l'ordre du sublime. J'ai une grande affinité avec la poésie, qu'elle soit française, allemande ou anglaise. Ce répertoire me parle énormément.

 

<i>Carmen</i> au Scottish Opera : Caroline MacPhie et Katherine Harri.  D.R.

Comment se sont déroulées vos années d'apprentissage à la Royal Academy of Music de Londres ?

Caroline MacPhie dans <i>L'Occasione fa il ladro</i> à la Royal Academy Opera de Londres.  D.R.

J'ai tout d'abord étudié le français et l'allemand à l'Université de Bristol, avant de me rendre au Royal Northern College of Music à Manchester pour le chant. C'est après que j'ai perfectionné le chant à l'Opera School de la Royal Academy. Durant 2 ans, les études étaient plutôt orientées vers l'art lyrique. Il y avait toujours une production en chantier et j'ai suivi des cours de théâtre, de gestuelle, etc. Parallèlement, je faisais beaucoup de récitals dans le cadre du Song Circle, ce qui m'amenait à travailler les lieder et les mélodies en marge des répétitions d'opéras.
À la fin de mes études j’ai été sélectionnée par le Young Classical Artists Trust de Londres. Cette organisation m’a accompagnée pendant les premières années de ma carrière, surtout en tant que récitaliste avec des concerts au Wigmore Hall, au Purcell Room de Londres et au Cheltenham Festival, par exemple. Pendant ces années Joseph m'a beaucoup aidée, mais aussi mon professeur Noelle Barker qui avait fait une belle carrière de récitaliste. Elle possédait une connaissance énorme dont j'ai bénéficié pour la composition de mes programmes. Malheureusement, Noelle nous a quittés il y a quelques années…

Certains chanteurs jugent sévèrement les masterclasses. Qu'en pensez-vous ?

Le masterclasses que j'ai suivies ont été de véritables chances car elles m'ont permis de travailler avec de nombreux magnifiques chanteurs et pianistes tels Barbara Bonney, Christian Gerhaher, Matthias Goerne, Gerold Huber, Graham Johnson, Malcolm Martineau et Ann Murray. Que ce soit à la Royal Academy of Music, au Britten-Pears Young Artists Programme à Aldeburgh, ou au Steans Institute pendant le Ravinia Festival de Chicago, toutes ces expériences mises bout à bout m’ont vraiment aidé à perfectionner mon répertoire tant lyrique que mélodique. Le temps passé à Aldeburgh Music - un endroit magnifique et inspirant - a joué un rôle clef dans ma formation car c'est grâce à la générosité de cette organisation que, quelques années plus tard, j'ai pu enregistrer mon premier album dans le nouveau Britten Studio.

Vous avez chanté une vingtaine de rôles à l'opéra. L'alternance de la grande et de la petite forme vous est-elle nécessaire ?

Je pense sincèrement que mon équilibre se situe entre les deux modes d'expression car ils me sont tous les deux nécessaires. Alors, si parfois l'opéra occupe davantage de place dans ma saison, il faut y voir le fruit du hasard ou d'une exigence particulière lorsque je dois préparer un nouveau rôle qui demande plus de temps en raison de sa difficulté.

 

Caroline MacPhie dans <i>La Petite renarde rusée</i> au Royal Northern College of Music.  © Tony Redmond

Parlons des productions d'opéra auxquelles vous avez participé. Quels sont les rôles qui vous ont le plus marquée ?

J'adore Mozart et Handel. Chez Mozart, j'ai déjà chanté Susanna et j'espère de tout cœur pouvoir bientôt aborder Despina et Ilia. J'ai déjà présenté des extraits des deux opéras à la Royal Academy mais les rôles entiers me tentent terriblement. Dans La Flûte enchantée, j'ai chanté trois rôles : Pamina, Papagena et la Première Dame. Quant à Handel, j'ai déjà interprété Cléopâtre. J'aimerais maintenant me consacrer à Rodelinda, et peut-être aussi Alcina.
Dans un autre registre, un rôle qui m'a comblée est celui de la Renarde dans La Petite renarde rusée, que j'ai eu l'occasion de chanter deux fois en anglais dans deux traductions différentes. Des différences assez dures à mémoriser, d'autant qu'à Banff, au Canada, je devais adopter un accent Nord-Américain ! Aujourd'hui, j'aimerais beaucoup reprendre ce rôle en tchèque. Lorsque j'auditionne, je présente d'ailleurs souvent un extrait dans la langue originale. Je pense que cet opéra de Janacek est l'œuvre idéale pour un non-initié qui souhaite faire ses premiers pas dans le monde de l'opéra
Au Royal Opera House, j'ai eu aussi l'occasion de participer à une magnifique création de Max Richter, SUM. Travailler avec lui a été une très belle expérience, de même qu'avec Wayne McGregor, qui signait la mise en scène et la chorégraphie. Ces répétitions étaient passionnantes… D'une façon générale, je m'intéresse aux projets un peu décalés et aux créations.

Et comment voyez-vous le futur en termes d'œuvres ?

J'aimerais beaucoup pouvoir aborder les œuvres classiques plus particulièrement françaises comme le rôle de Mélisande, que je brûle de chanter prochainement. Le symbolisme m'a passionnée lorsque je l'ai étudié à l'université. Ce courant me parle beaucoup, que ce soit dans l'Art, la poésie ou la musique. Or je vois en Pelléas et Mélisande un sommet du symbolisme… J'affectionne aussi beaucoup Britten. Peut-être est-ce une idée fausse, mais je pense que ma place de chanteuse anglaise en France pourrait se trouver plus particulièrement dans les œuvres typiquement anglaises. Chanter les rôles de la Gouvernante dans Le Tour d'écrou, ainsi qu'Helena dans Le songe d’une nuit d’été me plairait beaucoup. Et puis des rôles comme Musetta dans La Bohème, Marzelline dans Fidelio, et pourquoi pas Blanche dans Dialogues des carmélites et Elle dans La Voix humaine ? Je suis toujours très attirée par le drame et par la poésie. Je termine le programme Hommage aux femmes par La Dame de Monte-Carlo de Poulenc qui pourrait constituer un premier pas vers La Voix humaine

 

Caroline MacPhie photographiée par Sébastien Jourdan.  D.R.

Après la sortie de votre premier disque, vous avez dû faire face à un problème au niveau des cordes vocales. Comment avez-vous traversé cette période difficile ?

Caroline MacPhie et Alan Oke dans <i>Peter Grimes</i> à l'Opéra de Lyon.  © Paul Foster-WilliamsIl y a 18 mois, j'ai éprouvé de grandes difficultés à chanter les notes aiguës qui, bien sûr, sont normalement mes points forts. Parfois même, il m'était presque impossible de les sortir… J'ai alors commencé à travailler avec un nouveau professeur qui m'a proposé de consulter quelqu'un qui m'aiderait à mieux gérer ma respiration et le soutien de la voix. Puis j'ai décidé de me rendre chez un spécialiste qui a diagnostiqué un kyste sur une corde vocale. Plus tard seulement, on s'est rendu compte que l'autre corde présentait un tissu cicatriciel, conséquence du frottement occasionné par le kyste. Ce tissu a été retiré en même temps que le kyste… Inutile de vous dire que la Terre s'est écroulée autour de moi à l'annonce de cette perspective, et j'ai fondu en larmes devant le chirurgien qui, par bonheur, avait l'habitude des réactions des chanteurs et des comédiens qui viennent le consulter.
J'ai donc subi une opération à Londres, arrêté mon travail et annulé tous mes contrats. Le plus dur a sans doute été de ne plus pouvoir me présenter aux auditions… L'opération s'est bien passée, mais au problème du temps de récupération nécessaire après l'intervention s'est ensuite ajouté le temps perdu à ne pas pouvoir travailler en vue de préparer le futur.

Comment s'est passé l'après-opération ?

Le chirurgien m'avait annoncé que je pourrais recommencer à chanter 3 mois après l'opération, puis reprendre le cours normal de ma vie de chanteuse au bout de 4 à 5 mois. Mais à ce moment-là, il ne s'était pas encore aperçu de la présence du tissu cicatriciel sur une des cordes. Or ce second problème faisait perdre de l'élasticité aux cordes vocales. Bref, tout cela a pris bien plus de temps qu'envisagé au départ, et l'année qui a suivi a été consacrée à un travail très pénible et très long piloté par deux orthophonistes et une femme professeur de chant spécialisée qui travaillait en lien avec le médecin et son équipe. C'est durant cette longue période que j'ai compris que mon problème venait en partie du fait que j'avais forcé ma voix et que j'avais négligé quelques aspects techniques, comme veiller à un soutien bien connecté au souffle. Un autre aspect du problème venait de ma voix parlée que j'avais forcée. Il m'a donc fallu réapprendre à parler au quotidien en même temps que réévaluer mon approche technique du chant.
J'ai été opérée en mars 2016 et j'ai chanté en octobre suivant pour voir où j'en étais. J'ai compris avec ce test que j'avais encore besoin de temps. J'ai ensuite chanté dans Une Nuit à Venise, mais cette production n'était pas trop exigeante pour moi et tout s'est bien passé. En janvier 2017, j'entrais dans la phase de perfectionnement qui a duré jusqu'à septembre. Depuis 2 mois, je me sens totalement opérationnelle et prête à passer des auditions.
Passer une audition est un moment particulièrement stressant et je dois pouvoir compter totalement sur mes aigus. Alors, me présenter à nouveau au regard des directeurs de casting ne pouvait aller de pair qu'avec une parfaite santé et une parfaite maîtrise de ma voix… J'ai passé une audition la semaine dernière et je m'y suis sentie à l'aise. Preuve qu'il était raisonnable d'attendre un peu.

Votre voix retrouvée a-t-elle gagné en qualités ?

Je suis moi-même étonnée de constater que ma voix est maintenant beaucoup plus libre, plus riche et plus assurée dans le registre grave. Je sens aussi bien plus de facilité dans les transitions d’aigu à grave et l'inverse. Mais cette plus grande flexibilité est sans doute aussi une question d'âge car je sentais avant l'opération que différentes choses commençaient à changer un peu… J'ai aussi remarqué une meilleure connexion au souffle, et donc un meilleur soutien, ce qui me permet maintenant de proposer des rôles un peu plus soutenus. En moi, je note également davantage de résonance et une richesse globale supérieure.

 

Bonko Karajdov, Caroline MacPhie et Alan Oke dans <i>Une Nuit à Venise</i> à l'Opéra de Lyon.  © Stofleth

Une telle transformation vocale a-t-elle eu aussi des répercussions dans votre vie ?

Tout à fait. Cette période difficile a été pour moi l'occasion de m'interroger sur la vraie nature de mon identité. Sans chanter, qui suis-je ? Qu'ai-je, en tant qu'être humain, à offrir aux autres ? Toutes ces questions me semblent fondamentales dès lors qu'on s'exprime par l'Art. J'ai aussi beaucoup réfléchi sur les outils acquis au cours des années au fil de mon travail musical, des productions auxquelles j'ai participé et des projets personnels que j'ai menés.
En même temps que je travaillais prudemment ma voix, parfois pas plus que 10 minutes trois à quatre fois par jour, j'ai beaucoup réfléchi sur d'autres axes. Ainsi, j'ai pu développer des conférences pour les étudiants des conservatoires, qui me permettaient d'aborder des sujets rarement traités : Comment commencer une carrière ? Comment faire sa propre promotion et trouver un agent ? Quelles sont les différences entre les pays pour un chanteur ? Comment enregistrer un disque, ou commander une œuvre à un compositeur. Comment créer un projet sur la base d'une collaboration ?
J'anime aussi des conférences pour les chefs d'entreprise où je parle de mon métier en des termes qui permettent de faire un parallèle avec la sphère du commerce. Il y a d'évidentes similitudes entre le monde de l'entreprise et la façon dont je travaille avec mes collègues, la façon dont ils m'inspirent et je les inspire. La gestion d'un projet comme Hommage aux femmes peut parfaitement servir de base lorsqu'il s'agit d'aborder la construction de divers projets personnels. La gestion du stress et des tensions s'applique de la même façon au monde du chant et à celui de l'entreprise. J'ai aussi mis au point des séances individuelles de coaching pour apprendre à gérer le trac et préparer à la prise de parole… Actuellement, je travaille avec un comédien afin de l'aider à trouver d'autres résonances dans sa voix. Cela me renvoie au travail des orthophonistes.

 

Caroline MacPhie dans <i>SUM</i> à la Royal Opera House de Londres.  © Catherine Ashmore

Et dans votre quotidien de chanteuse ?

Je suis devenue bien plus physique dans ma façon de chanter et bien plus à l'aise sur le plan technique. Cette connexion au corps est devenue beaucoup plus importante. Tous les matins, je pratique le yoga et je fais beaucoup de méditation. Lorsque j’ai traversé des périodes sans beaucoup chanter, la visualisation m’a apporté énormément. Je travaille à Londres avec un coach et je dois reconnaître que toutes ces pratiques me soutiennent vraiment avant les auditions et les spectacles. Je me sens aussi bien mieux dans ma peau et je me situe bien plus clairement quant à mes buts personnels et artistiques. Quant à ma collaboration avec MoreHuman Arts, elle me donne aussi la possibilité de faire quelque chose pour les autres…
La voix occupe une place centrale et vitale dans ma vie, mais je m'intéresse aussi à d'autres domaines. Je pratique le sport, j'enseigne la musique depuis une dizaine d'années, j'aime découvrir… Tout cela me semble nécessaire pour nourrir mon amour pour la musique.

Aujourd'hui, vous vivez en France, et plus précisément à Lyon. Avez-vous quitté l'Angleterre par choix artistique ?

Je ressens une grande affinité avec la France depuis très longtemps. Lorsque j'étais très jeune, nous passions tous nos étés en famille en France. Ma passion pour la France a commencé par la langue. Je me souviens très bien de la fierté que je ressentais à pouvoir communiquer dans cette langue alors que ma famille était bien moins à l'aise. J'étais aussi très heureuse de me faire des petites amies françaises et de pouvoir échanger avec elles en français. Plus tard, j'ai perfectionné cette langue à l'université, ce qui m'a beaucoup servi lorsque j'ai intégré le Studio de l'Opéra de Lyon.
J'adore Lyon et, en janvier dernier, j'ai pris la décision de m'y installer en permanence. La situation vis-à-vis du Brexit a compté dans mon souhait de quitter Londres où j'ai vécu 10 ans. On ne sait rien des conséquences de ce changement mais je me sens de toute façon bien plus Européenne qu'Anglaise. Londres est également une belle ville mais la vie y est dure. Or j'avais besoin, peut-être aussi en raison de cette année difficile liée à mon problème aux cordes vocales, d'un environnement plus calme et d'une meilleure qualité de vie. Je me sens à l'aise à Lyon, j'ai des collègues et des amis autour de moi, je trouve du soutien… En m'installant en Europe, Lyon était le choix le plus naturel.

 

Piotr Micinski et Caroline MacPhie dans <i>Une Nuit à Venise</i> à l'Opéra de Lyon.  © Stofleth

Parlez-nous de vos projets…

L'actualité immédiate est liée au spectacle Hommage aux femmes que nous allons bientôt enfin pouvoir présenter au public. Quant à mon proche futur, il sera principalement consacré aux auditions car je me présente désormais avec un répertoire légèrement différent que par le passé.
Je me consacre aussi au développement des projets en collaboration avec MoreHuman Arts, et à mes conférences. Je vais aussi travailler à la création d'une association, ce qui représente beaucoup de travail car c'est tout nouveau pour moi. Quant à l'année prochaine, je reprendrai Une Nuit à Venise avec l'Opéra de Lyon, mais cette fois au Royal Opera House de Muscat à Oman !
Sur le plan vocal, je prépare le rôle de la Gouvernante dans Le Tour d'écrou, je commence à regarder du côté de Despina dans Cosi fan tutte, ainsi que, depuis quelques mois, de Mélisande. Je suis consciente que, pour pouvoir prétendre interpréter ce rôle en France, le chemin sera long. Mais je peux compter sur d'excellents coaches. Récemment, j'ai commencé à travailler avec François Le Roux, et je suis très heureuse de cette rencontre…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 22 septembre 2017


Pour en savoir plus sur Caroline MacPhie :

carolinemacphie.com

 

Pour commander le CD de Caroline MacPhie et Joseph Middelton <i>Love said to me…</i> édité par Stone Records, cliquer ICI

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Caroline MacPhie - To Daffodils

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