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Interview de Camille Schnoor, soprano

 

Camille Schnoor. © Antonio BellissimoÀ 31 ans seulement, la jeune soprano française vient de faire ses débuts dans Butterfly sur la scène de l'Opéra de Limoges. Cette prise de rôle est aussi sa première scène française… Il se trouve que, dès l'obtention de son Prix de piano au CNSMDP, Camille Schnoor est partie vivre en Allemagne où elle a commencé à étudier le chant. Successivement en troupe à Aix-la-Chapelle et à Munich où on lui confie avec raison des premiers rôles de premier plan, la France l'accueille enfin. Après l'Opéra de Limoges qui a eu la bonne idée de la révéler au public français, l'Opéra de Rouen l'accueillera dès la rentrée prochaine pour une reprise de cette Butterfly résolument moderne mise en scène par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœil…

 

Tutti-magazine : Nous nous rencontrons au lendemain de vos débuts dans le rôle de Cio-Cio San dans "Madame Butterfly" sur la scène de l'Opéra de Limoges. Comment vous sentez-vous ?

Camille Schnoor : Le soleil de cette belle journée nous apporte une sensation quasi printanière et reflète parfaitement mon état d’esprit au lendemain de cette Première. Cette soirée a marqué l’aboutissement d’une superbe expérience et de nombreux jours de répétitions partagés avec de merveilleux collègues. J’ai eu la chance de me trouver entourée par des gens formidables et j’ai le sentiment, ce matin, que tout a bien fonctionné auprès du public. Avec une mise en scène aussi audacieuse, ce n’était pas forcément gagné ! Je me suis sentie bien durant la représentation et je crois pouvoir dire que j’ai accompli ma tâche, d’où un sentiment de grande satisfaction ce matin.

 

Camille Schnoor interprète une Cio-Cio San dont l'âme est perdue entre deux univers.  © Érich Bloch/Opéra de Limoges

Le rôle de Cio-Cio San arrive-t-il à point nommé dans votre trajectoire de chanteuse ?

Pour être très sincère, ce rôle convient très bien à ma tessiture. J'ai commencé à l'apprendre il y a des années mais je ne m’attendais pas à recevoir cette proposition à 31 ans. J’étais même un peu surprise car, si je songeais à chanter Butterfly un jour, c’était pour un petit peu plus tard ! J’aurais sans doute décliné cette offre il y a 2 ans. En outre, je suis consciente d’avoir chanté un très grand rôle, également très lourd. Je vais donc avancer avec précaution et alterner avec des emplois plus légers. Je m’apprête à chanter Mozart, ce qui tombe particulièrement bien.

Après deux représentations devant un public – la Générale et la Première – percevrez-vous la façon dont vous pourriez évoluer avec ce rôle ?

Pour le moment, contrairement à ce qu’on m’avait annoncé, je n’ai pas de sensations de fatigue. Il est certain que le rôle de Cio-Cio San est très long et qu’il est nécessaire de bien répartir ses forces sur la soirée. Pour autant, je me sens encore fraîche à la fin de l’œuvre, et je pense que c’est cela qu’il va falloir conserver… Quant à une évolution possible avec ce personnage, je ne me projette pas dans un avenir planifié qui consisterait à dire que j’aborderai tel rôle dans 5 ans et tel autre dans 10 ans. Je préfère rester ouverte à l’évolution possible de ma voix à plus court terme. Je ne peux d’ailleurs pas savoir si elle va évoluer ou non. Je serais de toute façon très heureuse de rester soprano lyrique. Je n’ai donc pas d’objectif à ce niveau. Ceci dit, je suis très attachée à Cio-Cio San. J’adore chanter ce rôle et j’aimerais beaucoup le reprendre. Ce sera d'ailleurs le cas dès septembre prochain à l’Opéra de Rouen dans la même production. Je suis attentive à la façon dont vont se dérouler les trois représentations à l’Opéra de Limoges, puis les six spectacles programmés à Rouen. Au terme de ces neuf représentations, je verrai comment je me sens et, à partir de là, je serai à même de dire si je souhaite ou non chanter Madama Butterfly souvent.

 

Georgy Vasiliev (Pinkerton), Camille Schnoor (Cio-Cio San) et Marion Lebègue (Suzuki) dans <i>Butterfly</i> à l'Opéra de Limoges en mars 2018.  © Julien Dodinet

Pour préparer votre première Butterfly, vous avez travaillé avec deux metteurs en scène qui font équipe : Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœil…

Il est vrai que cette situation est assez inhabituelle pour les chanteurs. Mais nous sommes non seulement face à deux metteurs en scène, mais aussi à tout une équipe de personnes qui gravitent autour d'eux : le dramaturge Luc Bourrousse, Jean-Baptiste Beis avec lequel j’ai beaucoup travaillé pour le tournage des vidéos, ainsi qu’une ex-danseuse, Lodie Kardouss, qui travaille sur la gestuelle et le jeu d’acteur. Nous recevons donc énormément de conseils mais, au final, c’est surtout Jean-Philippe Clarac qui donne l’orientation principale. Toutefois, il est vrai qu’il n’est pas si facile de recevoir tous ces avis, comparé à une production où l’on travaille avec un metteur en scène unique dont on va apprendre la façon de travailler. Ici, il est nécessaire de se familiariser avec autant d’approches du travail que de personnes impliquées dans la création. Cela se présente un peu comme un défi d’autant que, en tant qu’interprète, je cherche aussi à satisfaire mes propres souhaits. Il est donc important de trouver le point de rencontre qui permettra à tout le monde d’être d’accord. Ce n’est pas facile, mais c’est en tout cas passionnant.

Avez-vous trouvé un espace de liberté au sein de cette configuration complexe ?

Absolument car le hasard a fait que nous nous entendons très bien. Je peux même dire que Jean-Philippe, Olivier et moi nous nous sommes en quelque sorte trouvés grâce à nos visons très proches du théâtre et de l’opéra. Nos énergies se sont rencontrées, et je crois avoir compris assez rapidement où nous allions. C’est d’ailleurs une qualité inhérente au métier de chanteur que de savoir se laisser aller sur une sorte de courant de travail en faisant confiance au metteur en scène et au chef d’orchestre. Pour peu qu’on parvienne à laisser tomber un peu de sa résistance et à accepter que les choses se déroulent d’une certaine façon, la voie se dessine d’elle-même et, finalement, on apprend beaucoup. Pour moi, cette Butterfly est une belle aventure.

 

Camille Schnoor en tournage à Limoges pour les vidéos qui accompagnent la mise en scène de <i>Butterfly</i> de Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœil.  © Thomas Jouhannaud/Le Populaire du Centre

La mise en scène intègre des images tournées dans différents lieux de Limoges avec l'équipe du Lab. Ce tournage a-t-il facilité votre immersion dans le personnage de Butterfly tel que le voient les metteurs en scène ?

J’ai vécu ce tournage comme une expérience à part entière et même particulièrement prenante. J’en respecte d’autant plus les acteurs professionnels qui jouent en permanence devant la caméra car c’est véritablement éreintant de consacrer toute une journée à une seule scène, ce qui est le cas en général.
Je suis arrivée à Limoges une semaine avant les autres chanteurs pour tourner les principales images et, effectivement, cela m’a permis de rentrer petit à petit dans la peau de cette Cio-Cio San voulue pour cette production, ici, à Limoges. Alors que je tournais, j’avais en tête la musique et le personnage de façon omniprésente. Cela s’est fait naturellement, de telle sorte que cette semaine consacrée à la vidéo m’a beaucoup aidé à façonner mon rôle. Ce préalable m’a aussi permis de fixer pas mal d’idées avant même d’aborder la mise en scène proprement dite.

 

Mort de Cio-Cio San (Camille Schnoor) dans <i>Butterfly</i> sur la scène de l'Opéra de Limoges.  © Éric Bloch

À la fin de l’opéra, les images ne vous volent-elles pas votre mort scénique ?

En jouant, j’ai peu conscience des images. Elles ont été conçues bien plus pour le public que pour les interprètes. Dans la première partie, les images sont diffusées devant nous et nous ne voyons rien. Dans la deuxième, on ne les voit que très peu. De plus, nous sommes tellement concentrés sur nos rôles que nous finissons par oublier la vidéo. Je n’ai donc pas l’impression d’être phagocytée par les images. Mais peut-être le spectateur peut-il avoir cette impression car l’image vidéo a toujours sur scène une force décuplée. Elle peut aussi être légèrement hypnotisante… Une telle utilisation des images est vraiment un problème de choix. Un choix que je respecte entièrement car je trouve les vidéos de Butterfly extrêmement réussies sur le plan esthétique.

 

Georgy Vasiliev (Pinkerton) et Camille Schnoor (Cio-Cio San) dans l'imposant dispositif scénique de <i>Butterfly</i> à l'Opéra de Limoges.  © Érich Bloch

La plupart du temps, vous chantez dans une boîte suspendue à plusieurs mètres du sol sans dispositif anti-chute. Vous sentez-vous à l'aise face à cette exigence scénique ?

Lorsque nous sommes montés pour la première fois dans la boîte, je vous avoue que ce n’était pas facile. Il fallait vraiment s’y habituer. Je crois que cela ne se perçoit pas beaucoup depuis la salle, mais la boîte bouge énormément, comme si nous étions dans un bateau ! Elle est suspendue par quatre chaînes et, si nous n’avons pas de crainte qu’elle s’effondre, en revanche, elle ne cesse de remuer. Par ailleurs, ce système de boîte devient particulièrement difficile dans la deuxième partie de l’opéra car un écran synthétique fait office de fond et a tendance à absorber le son, de la même façon que le sol en mélaminé qui absorbe beaucoup. Il y a bien quelques éléments en bois, mais c’est trop peu. Au début des répétitions, depuis la boîte, nous n’entendions pas du tout l’orchestre qui se trouvait pourtant juste en dessous de nous. Cela peut paraître étonnant, mais tout cela aboutissait à une acoustique vraiment très difficile à gérer. Par ailleurs, le chef ne nous voyait pas bien et il a fallu le surélever…
Au départ, nous avons rencontré de nombreuses difficultés à résoudre par rapport à cette disposition inhabituelle. Puis, des retours ont été dissimulés dans la boîte, ce qui nous a permis d’entendre l’orchestre, et nous nous sommes habitués à évoluer dans un petit bateau qui bouge beaucoup ! Par ailleurs, nous nous sommes tous aperçus assez vite que les voix ne portaient plus, passé les deux tiers de la profondeur de la boîte. Il fallait donc déplacer certaines actions vers l’avant. À partir de là, nous nous sommes habitués et ce n’était plus un problème.

 

Camille Schnoor (Cio-Cio San) et Marion Lebègue (Suzuki), complices sur scène dans <i>Butterfly</i> et en répétition.  © Steve Barek/Opéra de Limoges

Au long de l'opéra, le personnage de Cio-Cio San est accompagné par celui de Suzuki. Que pouvez-vous dire de cette relation que vous avez construite avec la mezzo-soprano Marion Lebègue ?

Marion à un cœur tellement généreux que nous nous sommes instantanément ouvertes l’une à l’autre. C’est une collègue formidable et une vraie complicité s’est installée très rapidement entre nous. J’avais rencontré Marion à Munich il y a des années au Concours International de Musique de l’ARD. À l’époque, elle m’avait beaucoup touchée car elle avait chanté formidablement et elle venait de donner naissance à sa petite fille qu’elle allaitait pendant le concours. Elle est venue vers moi avec cette générosité qui la caractérise et nous avons discuté avec beaucoup de sincérité… La production de Butterfly nous a réunies et une grande complicité s’est tout de suite mise en place. Avec Marion, nous partageons de nombreuses scènes où elle est à la fois une amie et un soutien qui m’encourage. Ce soutien intervient en particulier dans le "Duo des fleurs", dont j’avais un peu sous-estimé la difficulté au départ. Je voyais ce passage comme un charmant épisode de détente entre les passages dramatiques. Mais pas du tout. Ce duo est infiniment délicat et demande beaucoup de rigueur dans la précision, d’autant qu'il n’est pas facile non plus sur le plan vocal. Il est absolument nécessaire de chanter en binôme absolu et c’est ce que Marion et moi faisons : je ne la quitte pas des yeux afin de parvenir à être totalement en osmose avec elle, et elle regarde le chef d’orchestre. Nous réussissons ainsi à être ensemble tous les trois !

Vous serez sans doute heureuse de retrouver cette équipe à la reprise de cette production de "Butterfly" à l’Opéra de Rouen à la rentrée prochaine…

Camille Schnoor dans <i>La Fiancée vendue</i> à Aix-la-Chapelle.  © Armin BardelAbsolument. Il y aura cependant quelques changements. André Heybauer qui chante Sharpless ne sera malheureusement pas avec nous car il ne sera pas disponible. André est un autre exemple de collègue formidable qui fait que travailler ainsi est un grand bonheur. Pour être juste, il me faudrait aussi citer Georgy Vasiliev et tous mes autres collègues car nous avons créé très vite un groupe "Butterfly" dans lequel tout le monde travaille dans le même sens avec enthousiasme. Nous partageons tous la même joie de nous investir dans ce concept inhabituel. C'est un vrai cadeau.

Vous êtes actuellement en troupe en Allemagne. Votre prise de rôle dans "Madama Butterfly" constitue-t-elle un pas vers une carrière indépendante ?

Peut-être, mais comme je vous l'ai dit, je ne suis pas spécialement focalisée sur mon avenir en termes de carrière. Je laisse les choses venir, d'autant que je suis assez heureuse en troupe au Gärtnerplatztheater de Munich qui me donne l'occasion de chanter des rôles magnifiques. J'ai aussi l'occasion de rencontrer là-bas des metteurs en scène fabuleux. Alors je n'envisage pas d'arrêter dans l'immédiat, surtout si j'ai l'occasion de me produire de manière ponctuelle dans d'autres maisons d'opéra. Cette Butterfly signe mes premiers pas en France, ce qui ajoute à l'importance que je porte à cette production de l'Opéra de Limoges. Quoi qu'il en soit, j'aimerais continuer à travailler en France. Ensuite, je verrai comment les choses vont évoluer…

Étant en troupe, est-il facile d'obtenir l'autorisation de chanter hors de votre lieu de rattachement ?

Pas toujours car, en Allemagne, les saisons sont planifiées assez longtemps à l'avance. Cela peut s'avérer problématique lorsqu'un rôle a été prévu pour moi. C'est d'ailleurs ce qui va se produire pour la reprise de Butterfly à Rouen la saison prochaine. Pour ces représentations en France, j'ai dû annuler toute une production à Munich. Heureusement, la Direction allemande a fait preuve de compréhension car ces débuts dans l'opéra de Puccini sont très importants pour moi…

 

Suzanne Jérosme, Sanja Radiscic et Camille Schnoor dans <i>Au Monde</i> à Aix-la-Chapelle. © Carl Brunn

En 2015 vous rejoignez l'Opéra d'Aix-la-Chapelle*, en Allemagne. En tant que Française, avez-vous vécu facilement cette immersion dans le système allemand ?

J'ai suivi des études de piano au CNSMDP et j'ai obtenu mon prix en 2007. L'année suivante, alors que je me dirigeais vers le chant, je suis partie en Allemagne où je vis depuis presque 10 ans. Ce n'était donc pas pour moi une transition car je n'avais jamais chanté en France auparavant. Dès le début de mes études de chant, j'ai été confrontée à une mentalité de troupe allemande… En revanche, j'ai vécu une transition d'un autre genre. En tant que pianiste, avant de chanter moi-même, j'ai été coach de chanteurs pendant quelques années. Ce cadre m'a permis de faire de nombreuses rencontres d'artistes lyriques et d'apprendre passivement énormément. Je posais beaucoup de questions à ces chanteurs, et cela m'a permis d'apprendre beaucoup avant de me lancer moi-même dans le chant… Quant à la troupe, c'est vraiment ce que je souhaitais afin de faire du répertoire, ce qui est très formateur. La vie de troupe me plaît car il s'agit en quelque sorte d'une famille. Nous travaillons ensemble toute l'année et cela permet aussi une intensité dans les rapports que j'apprécie beaucoup.
* Voir vidéo en fin d'article : Scène finale de l'opéra de Philippe Boesmans Au monde à Aix-la-Chapelle en 2016 avec Camille Schnoor (la seconde fille), Suzanne Jérosme (la plus jeune fille), Sanja Radisic (la fille aînée) et Marika Meoli (la femme étrangère).


Camille Schnoor et Patricio Arroyo dans <i>West Side Story</i> à Aix-la-Chapelle.  © Will van Iersel

En troupe, vous avez alterné opéras et opérettes ou Musicals. Passer d'un genre musical à l'autre demande-t-il des ajustements vocaux ?

Passer d'un genre à l'autre est difficile. Plus on avance et progresse, plus la voix se développe dans une direction bien précise et ne permet plus de surfer aussi aisément sur ces différents styles. Lorsqu'on est très jeune, le problème se pose bien moins. Le seul Musical que j'ai chanté est West Side Story où j'interprétais Maria. Or on chante ce rôle avec une voix lyrique absolument normale. Cela ne pose donc aucun problème. C'est même un rôle que je reprendrais avec plaisir. En revanche, je ne souhaite pas chanter d'autre Musical que celui de Bernstein… À Aix-la-Chapelle je me souviens d'une saison où je chantais Luisa Miller, Der Freischutz et West Side Story. Il m'est même arrivé de devoir chanter ces trois œuvres dans la même semaine. C'était vraiment difficile ! Quant au Gärtnerplatz, j'y chante forcément l'opérette car ce genre fait partie d'une grande tradition de cette maison. La difficulté vient alors des textes que je dois déclamer assez fort sans être sonorisée, surtout lorsque la voix parlée doit passer au-dessus de l'orchestre. Il faut alors aller chercher une technique d'acteur. Je pense que si l'on peut se prêter à cet exercice de temps en temps, il ne faut pas en abuser. En ce qui me concerne, je pense me focaliser au fil des années dans une direction qui ne me demandera pas de trop modifier ma position vocale.

En 2016, vous quittez Aix-la-Chapelle pour être engagée comme soliste permanente à Munich…

En 2013, j'ai remporté trois différents Prix à Munich lors du concours Vokal Genial avec le Münchner Rundfunkorchester. Le directeur de casting du Gärtnerplatz était venu m'entendre pour la finale, je lui ai plu, et il m'a demandé d'auditionner. Deux auditions plus tard, je signais mon contrat d'entrée dans la troupe… Tout s'est ensuite bien combiné car mon engagement à Aix-la-Chapelle prenait fin avec la saison 2015-2016. J'ai donc pu rejoindre directement la nouvelle troupe à la fin de mon contrat.

À Munich, vous avez créé le rôle de Julie dans "Liliom" de Johana Doderer…

Cette création représente sans aucun doute un des points culminants de mon engagement dans la troupe munichoise, et un travail passionnant. Il se trouve que, dès l'ouverture de la partition, j'ai cru que la partie de Julie avait été écrite pour moi tant ma voix se trouvait parfaitement à l'aise. Pourtant Johana Doderer avait composé à l'origine pour une autre soprano. J'étais ravie car il s'agissait de ma première production à Munich, qui plus est dans le rôle féminin principal d'un très bel opéra.
J'aime les créations car elles permettent une liberté totale et offrent la possibilité de déployer d'autres choses que dans du grand répertoire. Dans l'idéal, il faudrait d'ailleurs aborder les opéras de répertoire comme des créations pour retrouver ce précieux sentiment de liberté. Mais ce n'est pas toujours facile en fonction des attentes de chacun. Dans la musique moderne ou contemporaine, le public n'a généralement pas de version de référence en tête. Je me sens très bien dans ce rapport neuf à la musique car il me permet de créer et de m'investir dans une démarche personnelle… Tel était le cas pour Liliom, qui était aussi ma première collaboration avec le metteur en scène Joseph E. Köpplinger avec lequel je m'entends très bien. Entourée là aussi d'une superbe équipe de collègues, j'ai pu ainsi faire de très bons débuts à Munich et être rapidement remarquée par la presse. Cette création a été assurément une grande chance pour moi.

 

<i>Liliom</i> de Johana Doderer à Munich : Camille Schnoor aux côtés d'Angelika Kirchschlager, puis de Daniel Prohaska.  © Thomas Dashuber

Camille Schnoor et Daniel Prohaska dans <i>La Veuve joyeuse</i> à Munich.  © Marie-Laure Briane

Avez-vous trouvé des affinités avec le personnage complexe de Julie ?

Julie est si touchante. Elle a en elle une sincérité très profonde. Ce qui la rend difficile à comprendre dans la pièce de théâtre originale c'est son aptitude à se laisser frapper. Mais elle aime par-dessus tout et la violence de la situation ne représente en rien un obstacle à son amour. Elle est ainsi. Pour moi, cela s'apparente à une sorte de pureté que je trouve très émouvante… J'aime me plonger dans un personnage aussi éloigné de moi que peut l'être Julie. Les gens m'intéressent et j'adore partir à la recherche des motivations et de la psychologie des personnages que j'interprète. J'aime vraiment le personnage de Julie et je suis très heureuse de le retrouver la saison prochaine car nous allons reprendre cette production.

Toujours à Munich, vous semblez souvent distribuée avec le ténor Daniel Prohaska. La troupe constitue-t-elle des couples de scène ?

Je ne pourrais pas vous dire si cela correspond à une intention particulière de créer des couples de scène mais, effectivement, j'ai déjà partagé trois productions avec Daniel Prohaska. Daniel, surtout pour l'opérette, est mon partenaire principal. Mais il n'est pas le seul. Ceci étant, je reconnais que nous avons une grande affinité pour ce qui est du jeu d'acteurs. Notre couple de scène fonctionne très bien. C'est donc un grand plaisir de travailler régulièrement avec lui. Le fait de retrouver régulièrement un même interprète dans différents rôles permet de faire grandir le rapport scénique de façon intéressante. Tel n'est pas le cas lorsqu'on change souvent de partenaire. Le fait de bien se connaître s'apparente au lien d'un vrai couple dans la vie. Cela nous permet d'oser plus de choses en scène et d'aller plus loin dans l'interprétation. C'est très appréciable.

 

Camille Schnoor et Adam Cooper dans la <i>Veuve joyeuse</i> à Munich.  © Marie-Laure Briane

Vous avez joué du piano à haut niveau et pratiqué la danse classique. Aujourd'hui, on vous connaît comme chanteuse lyrique. Votre parcours est-il marqué par des ruptures artistiques marquées ?

Je ne perçois aucun heurt dans mon parcours mais une progression qui constitue aujourd'hui un atout extrêmement important. Mon passé de pianiste me permet d'apprendre mes rôles de chanteuse de façon totalement autonome. Je me rends compte que ma conscience musicale représente un atout permanent. Par exemple, je suis sensible à ce que joue l'orchestre et j'aime me plonger dans la partition d'orchestre des œuvres que je chante. La pratique du piano à haut niveau m'apporte d'une part beaucoup de sûreté, et d'autre part me permet un certain détachement par rapport à la partition. Cela me rend plus libre pour me consacrer à l'interprétation.

Camille Schnoor et Daniel Prohaska dans l'opérette d'Emmerich Kalman <i>Die Faschingsfee</i> à Munich.  © Marie-Laure BrianeIl y a 15 ans, je n'avais aucune idée que je chanterais. J'étais même partie pour être pianiste concertiste. Mais la vie en a décidé autrement et je suis très heureuse d'avoir cette importante formation musicale pour bagage. Quant à la danse, il s'agit d'une autre grande passion. À une certaine période de ma vie, je prenais un cours de danse quotidiennement. Là encore, cette formation enrichit aujourd'hui pleinement mon quotidien de chanteuse.

Comment le chant, à un certain moment, s'est-il imposé sur les autres expressions artistiques que vous pratiquiez ?

J'avais une douzaine d'années lorsque j'ai découvert Farinelli. Le film de Gérard Corbiau m'a totalement retourné l'âme. J'ai bien dû le revoir ensuite 150 fois,  et je le tiens toujours pour un chef-d'œuvre ! Très vite, je me suis mise à imiter la voix chantée sur la bande-son du film. C'est ainsi que je me suis rendue compte que j'avais la possibilité de tout chanter sans aucun problème. À cet âge, ma voix était déjà assez large et possédait à peu près la même couleur qu'aujourd'hui. En classe de 5e, je me souviens avoir fait preuve d'une audace qui me surprend encore lorsque j'y repense. C'était pendant un cours de musique. Je me suis levée en déclarant : "Eh bien aujourd'hui, je vais vous chanter la bande-son de Farinelli !". Le professeur de musique m'a laissée faire et je me suis retrouvée face à mes camarades pour chanter quatre ou cinq airs. Il faut tout de même reconnaître qu'avec leurs caloratures et leurs effets, les arias de Farinelli sont tout de même diaboliquement difficiles. Tout le monde était assez impressionné. Quant à moi, je trouve aujourd'hui cet épisode assez troublant.
J'étais une adolescente passionnée de musique baroque, ce qui me singularisait quelque peu. Je chantais pour ma famille et mes amis en m'accompagnant déjà au piano. La voix était là mais, pour autant, je n'envisageais pas encore de devenir chanteuse… C'est au CNSMDP que le déclic s'est produit. Au Conservatoire, j'écoutais énormément de choses. À l'époque, nous pouvions aller très souvent à l'Opéra de Paris car des places nous étaient réservées. J'assistais aussi aux productions du CNSM et, en 2006, pour ma dernière année, on montait Alcina de Handel. Isabelle Druet interprétait le rôle de Ruggiero et son interprétation m'a totalement sidérée. Et c'est précisément en la voyant sur scène dans ce rôle que je me suis dit : "Je veux faire la même chose !". Puis j'ai commencé à prendre des cours et le chant lyrique s'est imposé à moi…

 

Matthias Haussmann et Camille Schnoor (Donna Elvira) dans <i>Don-Giovanni</i> à Munich.  © Thomas Dashuber

De retour à Munich, vous vous apprêtez à reprendre le rôle de Donna Elvira dans "Don Giovanni". Pensez-vous avoir mûri ce rôle en un an ?

Je l'espère. En tout cas je me réjouis beaucoup de retrouver ce rôle. Pour les reprises, les chanteurs reçoivent toujours les vidéos des productions afin de bien se préparer. J'ai donc pu voir ce qui ne me plaît pas dans la captation réalisée il y a 1 an, et ce que je dois améliorer. Avec le recul, j'aimerais apporter un petit peu de finesse à mon Elvira. Ce rôle m'émeut énormément et je l'adore, au point que je me suis peut-être jetée avec trop de furie dans ma première Elvira. Je vais donc tenter de lui donner plus de maturité, tant vocalement que sur le plan théâtral. De plus, le formidable metteur en scène Herbert Föttinger, qui est directeur du Theater in der Josefstadt à Vienne, sera là en personne pour la reprise. Habituellement, ce sont plutôt des assistants qui sont chargés des reprises. Il doit donc désirer faire évoluer sa propre mise en scène. Ce sera sans doute très intéressant.

 

Camille Schnoor dans <i>King Arthur</i> mis en scène à Munich par Torsten Fischer et chorégraphié par Karl A. Schreiner.  © Marie-Laure Briane

Faites-vous du récital ?

Camille Schnoor, soprano. © Christian PalmDès le mois prochain, je me lance dans un récital un peu fou. Je vais travailler avec Karl A. Schreiner, qui est chorégraphe en chef du Gärtnerplatztheater. J'ai déjà collaboré avec lui sur King Arthur, une superbe production de Torsten Fischer qui rassemblait chanteurs, acteurs et danseurs. Après cette production, Karl et moi avions envie de travailler à nouveau ensemble. J'ai fait de la danse, et je dirais que je présente une certaine facilité pour ce genre d'expression. À Munich, se prépare un grand festival sur le thème de Faust qui, au long de plusieurs mois, va présenter le travail d'une centaine d'institutions. C'est dans ce cadre que va s'insérer mon récital atypique intitulé Récital en mouvement et qui rassemblera trois danseurs sur scène. Je ne sais pas encore ce que nous allons faire mais j'ai une confiance absolue en Karl. Je chanterai à la fois de la mélodie et de la chanson tout en m'inscrivant dans une vraie démarche créative.
Je préfère de beaucoup proposer un récital non-conventionnel que de me tenir debout dans la queue du piano et chanter. J'aime me sentir libre et expérimenter avec les formes, ce que nous faisons également avec Jean-Philippe et Olivier pour Butterfly à l'Opéra de Limoges. Au-delà de ce qui me plaît personnellement, je crois qu'il est important pour l'avenir de la musique et de l'opéra de repousser un peu les limites en ce sens. Cela permet de s'ouvrir soi-même à de nouveaux horizons et d'entraîner le public dans cette démarche d'ouverture…

Vous avez 31 ans et venez d'ajouter Cio-Cio San à votre répertoire? Vers quels rôles souhaitez-vous évoluer ?

La saison prochaine, je vais chanter ma première Mimi, ce dont je me réjouis beaucoup car ce rôle, j'en suis certaine, arrive vraiment au bon moment ! Ensuite, il y a des rôles qui me tiennent à cœur et que j'aimerais beaucoup chanter : Marguerite dans Faust et Tatiana dans Eugène Onéguine. Ces rôles m'accompagnent depuis des années et ils sont en parfaite affinité avec ma vocalité. J'espère avoir l'occasion de les interpréter sur scène…

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 8 mars 2018

 

 


Pour en savoir plus sur l'actualité de Camille Schnoor :

www.camille-schnoor.com

 

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Camille Schnoor - Au Monde - 2016

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