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Interview de Bruno Michel, Conseiller artistique du Théâtre du Châtelet

Bruno Michel, Conseiller artistique du Théâtre du Châtelet.Un événement dans la sphère lyrique mondiale : le premier Festival International des Académies Lyriques va se tenir au Théâtre du Châtelet du 17 janvier au 8 février 2017. Six Académies mondialement reconnues sont invitées à présenter de jeunes chanteurs et pianistes prometteurs au cours de récitals pensés pour mettre en valeur les qualités des interprètes au moyen de mélodies, airs et duos d'opéras. À l'origine de ce Festival, un amoureux des voix : Bruno Michel, Conseiller artistique du Théâtre du Châtelet. Il nous reçoit dans le Grand Foyer du théâtre pour nous en dire plus sur cette initiative…

 

Tutti-magazine : Vous êtes Conseiller artistique au Théâtre du Châtelet. Quel est votre rôle au sein de ce théâtre ?

Bruno Michel : Mon métier consiste à conseiller le Directeur général de l'établissement et à l'aider à mettre en œuvre la politique qu'il a conçue et que je peux avoir orientée. Cette activité me fait intervenir, toujours par le conseil, sur différentes phases du processus artistique d'un projet lyrique tel le choix du répertoire, celui du chef d'orchestre et du metteur en scène - ce que je revendique dans cet ordre ! - et enfin, le choix de la distribution. C'est cette dernière part de mon activité qui occupe le plus gros de mon temps car je suis aussi bien chargé de la prospection que de la sélection des artistes. Cela m'amène à beaucoup travailler avec les managers avec lesquels je négocie les cachets aussi bien que la présence et les absences des artistes dans le théâtre.

D'où votre intérêt pour les Académies Lyriques…

Entre autres. Il est nécessaire de s'intéresser aux jeunes, en particulier aujourd'hui, car je pense, sans être le seul, qu'il y a de moins en moins de voix de très haute qualité, et ce pour diverses raisons que nous n'aurions pas le temps d'aborder dans le cadre de cette rencontre. Objectivement, on observe un manque qui pose de grandes difficultés à de nombreux théâtres internationaux lorsqu'il s'agit de distribuer certains répertoires. On sait que Wagner a toujours été ardu à monter vocalement, mais Strauss est devenu très difficile à distribuer de manière satisfaisante, et le même problème commence à se poser pour les opéras de Verdi. De fait, de nombreux répertoires sont devenus difficiles à distribuer tel qu'on souhaiterait le faire, et au niveau auquel on voudrait pouvoir prétendre. En l'occurrence, on ressent un manque qui est devenu une réalité. Certaines voix s'élèvent régulièrement pour dire : "C'était mieux avant !", mais cela ne tient pas uniquement à une quelconque nostalgie car il suffit de regarder les distributions des dix grandes maisons d'opéras il y a une trentaine ou une cinquantaine d'années et de les comparer avec un casting d'aujourd'hui. Bien sûr, nous avons toujours des chanteurs exceptionnels, et il y en aura toujours. Mais, malheureusement, on en compte de moins en moins. Nous sommes donc face à un possible danger pour l'avenir et, dans ce contexte, je considère qu'il devient encore plus impératif de s'intéresser aux jeunes talents. Il est nécessaire de chercher les potentiels chez ces jeunes chanteurs, de remarquer ceux qui ont un talent et quelque chose à offrir à ce métier, puis de faire en sorte qu'ils soient accompagnés, suivis et encouragés. Dans ce métier, les jeunes interprètes sont très souvent placés face à des obstacles, de telle sorte qu'entre le moment où ils sortent du conservatoire et celui où ils commencent leur carrière, de nombreuses problématiques sont susceptibles d'endommager cette future carrière. Or c'est à nous, dans les Directions de théâtres, de faire en sorte que ces jeunes soient entourés et encouragés.

 

Façade du Théâtre du Châtelet. © Théâtre du Châtelet

Comment est née l'idée du Festival International des Académies Lyriques ?

Le Théâtre du Châtelet est un temple de la voix depuis très longtemps. N'oublions pas que c'est sur cette scène qu'a été créée en 1907 la version française de Salomé de Richard Strauss, et qu'elle a également accueilli les premiers opéras russes présentés en France chantés par Feodor Chaliapine… J'ai pensé que pour la dernière saison de Jean-Luc Choplin, et avant la fermeture du théâtre pour travaux, ce serait une bonne chose de rendre hommage à la voix, et de la plus belle des façons qui soient : en ouvrant nos portes aux jeunes et en montrant à Paris ce qu'est la jeunesse du chant lyrique.

À quel moment avez-vous commencé à travailler sur ce projet ?

Pour des raisons financières, très tardivement. Il nous a été longtemps impossible de savoir quels seraient les moyens exacts dont nous disposerions pour ce projet. Il s'est même avéré que nous n'aurions aucun moyen spécifique, raison pour laquelle nous avons dû essayer de financer ce festival sur nos fonds propres. Et c'est réellement grâce aux qualités de gestion de Jean-Luc Choplin que ce festival peut exister malgré tout aujourd'hui. J'aurais préféré de beaucoup pouvoir envisager ce projet un an auparavant et ne pas travailler dans l'urgence, mais la situation du Châtelet ne nous le permettait pas.
Par ailleurs, le retard pris à annoncer ce Festival est lié au fait que les jeunes chanteurs des différentes Académies sont distribués dans les productions des théâtres. Cela constitue même une part non négligeable de leur formation. Les Directeurs ont donc dû faire le grand écart pour tenter de libérer de jeunes chanteurs afin qu'ils participent au festival à Paris. Par exemple, les jeunes interprètes de l'Académie du Royal Opera House de Londres auront la facilité de l'Eurostar pour venir en France, quand d'autres arriveront de bien plus loin. Mais les quatre jeunes issus de Covent Garden sont en représentation la veille de leur récital au Châtelet. Ils prendront l'Eurostar dans la journée suivante, répéteront en arrivant et chanteront le soir ! Je tiens à saluer cet investissement qui témoigne aussi de la déontologie des artistes anglais. Pour autant, les artistes américains et russes ne pouvaient pas enchaîner une représentation scénique chez eux et un récital le lendemain à Paris. Il a donc fallu trouver des compromis pour libérer ces chanteurs et les Directeurs des Académies s'y sont employés de façon à la fois bienveillante et efficace. Pour cette raison, nous avons dû, de notre côté, être arrangeants vis-à-vis des dates. Et nous y sommes parvenus…

 

Le Bolchoi de Moscou.  © Pyotr Ushanov

A-t-il été facile de convaincre les directions des académies de participer à ce Festival ?

Dans tous les grands théâtres auxquels nous nous sommes adressés, le responsable de l'Académie Lyrique est une personne passionnée qui aime les jeunes avec lesquels il travaille, qui aime ce métier et se trouve en quelque sorte dans une situation de Pygmalion. Un responsable d'Académie ne reculerait jamais devant une opportunité donnée aux jeunes chanteurs de s'exprimer. Chaque contact pris avec ces Académies a donné lieu à un retour extrêmement rapide, positif et enthousiaste.

Accueillir des jeunes artistes de différents pays demande une certaine logistique…

Et même une logistique assez compliquée, mais nous avons pu nous reposer sur un service de production aux qualités exceptionnelles. Le Théâtre du Châtelet est un des grands théâtres européens et je dois rendre hommage à mes collègues de la production qui sont des professionnels de très haut niveau que rien ne rebute. De fait, je leur ai présenté cette série de concerts assez tardivement avec, en effet, des complications au niveau des vols, des répétitions, des présences, des hôtels, etc. Ils ont géré tout cela avec un professionnalisme et une efficacité absolus.

 

Façade de l'Opéra Bastille. © Opéra national de Paris/Christian Leiber

Six Académies vont présenter plusieurs chanteurs et pianistes choisis parmi leurs forces vives. Avez-vous participé à leur sélection ?

Je souhaitais offrir une fenêtre à chacun des théâtres sans intervenir, car cela aurait été contraire à l'esprit de la lettre. La chose aurait été différente si le Châtelet avait mis en scène un opéra avec les éléments d'une académie étrangère. Mais tel n'était pas notre but. Nous souhaitions vraiment donner aux académies l'opportunité de se présenter telles quelles. Chaque institution a donc choisi ses artistes et ses programmes. Nous avons seulement demandé que, eu égard à l'attente de notre public français, une académie ne vienne pas avec trois sopranos, et qu'elle nous présente un peu de son répertoire national. Il est évident que le public français attend beaucoup de répertoire russe de la part des jeunes chanteurs du Bolchoï, mais il est aussi tout à fait évident que ces jeunes, dans le contexte du monde moderne, souhaitent ne pas se montrer exclusivement dans le répertoire de leur pays. De la même manière, les chanteurs de La Scala chanteront principalement un répertoire italien.

Avez-vous prévu d'autres activités pour les jeunes chanteurs que vous avez invités ?

Nous n'avons malheureusement pas le temps d'organiser d'autres activités. De même, le festival se déroulant sur un mois, les jeunes chanteurs d'une académie resteront à Paris entre deux et trois jours, et n'auront pas la possibilité de rencontrer et d'entendre les artistes d'une autre institution. Comme je vous l'ai dit, ce Festival a été organisé de façon impromptue. Dans une circonstance différente, j'aurais bien aimé pouvoir offrir à ces jeunes la possibilité de s'enrichir d'une certaine manière. Par exemple, il aurait été intéressant de les accueillir pour une semaine, d'organiser des masterclasses avec de grands artistes français, ou de leur permettre d'assister à une répétition à l'Opéra de Paris. Mais, là encore, le temps nous a manqué. En revanche, j'ai l'intention de proposer aux Directeurs des académies qui nous rendent visite d'aider leurs artistes, s'ils le désirent, à voir des spectacles. Au moment du festival, nous accueillons la production de l'Opéra Comique Fantasio, et il est évident que je ferai le nécessaire s'ils souhaitent voir ce spectacle.

 

Le Royal Opera House de Londres.  © ROH

Avec ce Festival, souhaitez-vous favoriser la visibilité des jeunes chanteurs auprès des professionnels ?

Cela fait partie de mon objectif. J'invite tous mes collègues du monde francophone et d'autres horizons à venir assister à ces récitals. Il est évident que mes homologues de Cologne, de Bologne ou de Barcelone, avec une seule heure d'avion, vont pouvoir venir entendre les jeunes chanteurs du Metropolitan Opera, ce qui sera bien plus facile que de se rendre à New York ! Mais je suis conscient que l'annonce du festival est tardive, et que le calendrier de ces gens est très serré, voire bouclé depuis longtemps. J'invite également de nombreux managers, tout en sachant que certains jeunes chanteurs ont déjà un agent. Mais ceux qui n'en n'ont pas vont avoir l'occasion d'être entendus.

 

Le Grand Foyer du Théâtre du Châtelet accueillera le premier <i>Festival international des Académies lyriques</i>. © Théâtre du Châtelet

Les récitals vont être proposés dans le Grand Foyer du Théâtre…

De mémoire, ce foyer a toujours accueilli des concerts. À une certaine époque s'y est déroulée la série des Midis musicaux qui avait acquis une belle popularité sur la base d'un concert d'une heure au moment du déjeuner. Si cette tradition a disparu, des activités ont toutefois toujours été organisées dans ce lieu, d'une manière ou d'une autre. Pour ce faire, nous l'aménageons en retirant les bars utilisés aux entractes, et en plaçant un piano. Deux possibilités s'offrent à nous : utiliser la salle dans la largeur et placer les sièges en éventail autour du piano, ce qui est préférable pour la voix et l'aspect visuel, ou utiliser la longueur en positionnant le piano à une extrémité. La jauge du Grand Foyer se situe entre 200 et 250 places selon le positionnement des sièges.

Cette présentation des Académies lyriques intervient peu avant la fermeture du théâtre pour une période de travaux. Peut-on néanmoins déjà penser à une suite à ce premier Festival ?

Certainement. Lorsque je vous ai parlé de la réaction positive des académies que j'ai contactées, j'aurais souhaité en réalité en inviter bien plus. D'autres institutions présentent également un très haut niveau et sont reconnues dans le monde lyrique. Je pense, par exemple, à celle de l'Opéra de Zürich. Mais, eu égard aux délais avec lesquels nous avons travaillé, j'ai dû faire des impasses… En ce qui me concerne, j'aimerais considérer ce Festival comme une première ébauche et un concept amené à se reproduire. Je proposerai à la nouvelle Direction, dès la réouverture après travaux, de présenter ce Festival chaque année dans la mesure où une partie des effectifs des académies change à chaque saison. Nous pourrions envisager d'inviter une douzaine d'académies, en incluant la participation de celles de Houston, Chicago et San Francisco qui sont d'un excellent niveau. La programmation pourrait s'étaler sur toute la saison… Mais, pour l'heure, je me réjouis de l'existence de ce premier Festival qui débutera le 17 janvier, de présenter de jeunes chanteurs, mais aussi d'offrir au public une belle diversité. En effet, les académies lyriques n'engagent pas seulement des chanteurs originaires de leur pays mais aussi des jeunes étrangers auxquels elles offrent leur expertise. Cela prouve que ce métier connaît de moins en moins de frontières.


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 5 janvier 2017

 

 



Pour en savoir plus sur le Festival international des Académies lyriques :

http://chatelet-theatre.com/fr/event/festival-international-des-academies-lyriques

 

Mots-clés

Académie de l'Opéra national de Paris
Bruno Michel
Théâtre du Châtelet, Paris

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