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Interview de Benoît Jacquot, metteur en scène

 

Benoît Jacquot.  © Elisa Haberer/OnPC'est après avoir parcouru l'immense plateau de l'Opéra Bastille sur lequel sont entreposés à l'arrière, le grand arbre et l'imposant escalier, éléments-clés de la nouvelle production de La Traviata, que nous gagnons la salle pour retrouver son metteur en scène Benoît Jacquot, affairé entre deux répétitions. Sur la scène, devant nous, est installé un immense lit, autre acteur muet mais ô combien signifiant de cette Traviata qui accueille la soprano Diana Damrau pour ses débuts tant attendus à l'Opéra de Paris…

 

Diana Damrau fait ses débuts sur la scène de l'Opéra de Paris dans La Traviata mis en scène par Benoît Jacquot. Autour d'elle, la distribution suivante a été réunie : Francesco Demuro (Alfredo Germont), Ludovic Tézier (Giorgio Germont), Anna Pennisi (Flora Bervoix), Cornelia Oncioiu (Annina), Gabriele Mangione (Gastone), Fabio Previati (Il Barone Douphol), Igor Gnidii (Il Marchese d’Obigny) et Nicolas Testé (Dottore Grenvil). L'orchestre de l'Opéra national de Paris sera dirigé par Daniel Oren les 2, 5, 7, 9 et 20 juin, et par Francesco Ivan Ciampa le 12, 14 et 17 juin 2014. Plus d'informations ICI

 

 





















À noter : La représentation du 17 juin sera filmée pour une diffusion en direct à 19h30 dans les cinémas opérée par Fra Cinema. Louise Narboni et Benoît Jacquot en seront les réalisateurs. Cette diffusion s'inscrit dans le cadre de la saison Viva l'Opéra des salles UGC. Liste complète des salles en France et à l'étranger ICI


En complément de cet article, retrouvez en bas de page la vidéo de l'interview de Benoît Jacquot réalisée par l'Opéra national de Paris…

Tutti-magazine : Vous répétez en ce moment La Traviata à l'Opéra Bastille. À quel stade de la production en êtes-vous ?

Benoît Jacquot : La générale piano, c'est-à-dire sans orchestre, s'est déroulée à la fin de la semaine dernière. Hier, nous avions une générale orchestre et chœur mais sans costumes et, aujourd'hui ainsi que vendredi 30 mai, ce seront deux générales supposées se passer dans les conditions de la représentation.

Quel est votre pouvoir d'action sur le spectacle à six jours de la première ?

Tout est en place, et cela obéit à des règles contraignantes et quelque fois lourdes qui font que, à un moment donné, on ne peut plus rien changer. Mais un nombre considérable de détails apparaît ici et là, aussi bien dans le jeu des protagonistes que dans la répartition des places dans l'espace, lesquels peuvent toujours être modifiés. Des points d'ordre pratique demandent également qu'on s'y attarde. Ainsi, au moment où je vous parle, mon assistante est en train de demander instamment que la moquette posée en avant-scène soit enlevée et remplacée par un parquet ou un sol lisse, de sorte que la chanteuse n'accroche pas son costume en se déplaçant sur scène, ce qui la gêne beaucoup. Cette demande a été faite il y a un certain temps mais n'est pas encore satisfaite. Or je sais parfaitement que si, tout à l'heure, la chanteuse s'aperçoit que rien n'a été fait alors qu'on en parle depuis une semaine, cela la mettra dans un état d'irritation peu profitable à la qualité de sa prestation ! Voilà comment ce genre de détail prend une place de premier plan. C'est un exemple de ce qu'on règle durant la dernière semaine avant de se lancer dans les représentations.

 

Francesco Demuro (Alfredo Germont) et Diana Damrau (Violetta Valéry) dans <i>La Traviata</i> à l'Opéra Bastille.  © Opéra national de Paris/Elisa Haberer

C'est la seconde production d'opéra que vous mettez en scène à l'Opéra Bastille. Avez-vous retrouvé pour La Traviata une méthode ou certains réflexes hérités de votre travail sur Werther ?

Je ne peux évidemment pas dire que j'arrive à l'Opéra Bastille comme si j'y venais pour la première fois. J'ai passé beaucoup de temps à créer Werther à l'Opéra Bastille et à le reprendre cette saison avec deux chanteurs différents. De fait, je connais amicalement, affectueusement et professionnellement tous les gens qui travaillent ici et concourent à la réussite espérée de ce que l'on fait. Cependant, travailler sur Traviata, ce n'est pas du tout travailler sur Werther, car cet opéra met en jeu d'autres paramètres, d'autres vecteurs et perspectives. Je n'ai jamais monté de Traviata et je ne connais pour ainsi dire pas les Traviata qui ont été mises en scène précédemment quoiqu'elles soient fort nombreuses. Par conséquent, je viens ici, non peut-être en ingénu, mais en tout cas avec une certaine fraîcheur, sans avoir été rassis par aucune expérience ni de spectateur ni, a fortiori, de metteur en scène.

Diana Damrau dans <i>La Traviata</i> à l'Opéra Bastille.  © Opéra national de Paris/Elisa Haberer

Diana Damrau a chanté le rôle de Violetta Valery dans de nombreuses productions. Cela laisse-t-il suffisamment de place à votre propre approche ?

Au risque d'être peut-être démenti plus tard, tout ce que j'ai remarqué, après avoir fréquenté et aidé - je n'aime pas dire "diriger" - un certain nombre de grandes chanteuses, c'est un appétit de propositions et des demandes d'indications, de suggestions, d'espaces et de temps qui m'impressionnent toujours beaucoup. Cette constatation remonte à mon travail avec Angela Gheorghiu qui passait pourtant pour être extrêmement difficile… Quant à Diana Damrau, le moins qu'on puisse dire est que ses précédentes expériences de Traviata ne l'ont pas convaincue. En particulier la dernière. Elle prend donc ma mise en scène comme une occasion de créer une Traviata qui l'encadre, qui l'impose et la donne à entendre et à voir pour ce qu'elle est : une interprète d'une grande finesse à la voix sublime.

Dans l'interview menée par Christophe Ghristi pour la revue de l'Opéra de Paris "En Scène", vous parlez de la plus-value apportée par la musique de Verdi à un texte qui, sans musique, aurait peu d'intérêt. Y a-t-il dans La Traviata un ou plusieurs passages du livret que vous auriez aimé voir davantage développés ?

Non, car la musique est d'une telle densité, d'une telle beauté et d'une telle perfection dramaturgique que je mets en scène le plus honnêtement possible une œuvre qui pourrait aussi bien être présentée en version de concert, avec des chanteurs sur scène et droits comme des "i". Cela fonctionnerait parfaitement, et ce serait même sans doute très émouvant…

Selon vous, le personnage d'Alfredo n'a pas d'authenticité à proprement parler. Cela vous a-t-il demandé un effort particulier pour l'animer sur scène ?

Cela ne pose pas de problème dès lors que la musique fait exister le personnage. C'est son chant qui fait exister Alfredo et qui lui donne un cœur, un esprit, une âme et une passion qui, elles, sont authentiques et le rendent authentique. Mais cela suppose de ne pas chercher midi à quatorze heures. Midi étant la musique, et quatorze heures, je ne sais quelle lubie de je ne sais quel metteur en scène à la recherche de je ne sais quel point de vue. Ce n'est absolument pas mon propos.

 

Francesco Demuro (Alfredo Germont) dans <i>La Traviata</i> à l'Opéra Bastille, au pied du grand arbre imaginé par le décorateur Sylvain Chauvelot.  © OnP/Elisa Haberer

Les décors de votre Traviata jouent sur la disproportion : un lit gigantesque, un arbre énorme et un immense escalier. Quelle lumière va accompagner la progression dramatique ?

André Diot avait réalisé les lumières de Werther ici, à l'Opéra Bastille, et je lui ai demandé de créer celles de La Traviata. La musique et la lumière sont pour moi étroitement liées. J'essaie donc de traiter musicalement la lumière et de faire en sorte qu'elle obéisse à des règles quasi musicales. Elle descend, elle monte, se répartit d'un espace à un autre. Nous recherchons à fabriquer un relief lumineux qui pourrait presque être inscrit sur la partition.

Est-ce à dire que lorsque vous écoutez de la musique, votre imagination s'exprime en créant des images et des éclairages ?

Pas nécessairement des images mais de la lumière, sûrement. Cela est assez gœthéen, mais tout est très lié à la lumière. Quoi qu'il en soit, je ne crois pas que l'oreille soit seule sollicitée quant à la musique. Preuve en est l'existence de l'opéra qui donne quelque chose à voir en même temps qu'à entendre. Ceci étant, pour moi, tout commence par la lumière.

Vous travaillez avec deux chefs qui se partageront la direction : Daniel Oren et Francesco Ivan Ciampa. Cela complique-t-il la préparation du spectacle ?

Maquette de costume de Christian Gasc pour Alfredo.  D.R.

Je ne connaissais aucun de ces deux chefs avant de travailler avec eux, mais ils semblent s'entendre sans mal. Avant l'arrivée de Daniel Oren, j'ai fait la plus grande partie des répétitions avec Francesco Ivan Ciampa qui dirigera pendant son absence, et les choses ont l'air totalement au point à cet égard. L'un comme l'autre se montrent très complices de ce que je mets en place, ce qui me laisse à penser que tout doit trouver son cours de manière à peu près naturelle.

Lorsque vous réalisez un film, vous avez une maîtrise sur votre création. Lorsque vous mettez en scène un opéra, votre contrôle sur le spectacle est susceptible de vous échapper en partie au fil des représentations. Cette différence est-elle une expérience difficile à faire ?

C'est au contraire extrêmement intéressant. D'abord, il est impossible d'avoir un contrôle total ni au cinéma ni ailleurs. Il y a toujours des aléas qui font, et heureusement, que ça n'est jamais exactement ce qu'on imaginait, que ce soit dans les petites ou les grandes largeurs. Le tout, au cinéma comme à l'opéra, est de s'attacher à des principes assez forts pour que, quoi qu'il arrive, quel que soit son tempérament, l'interprète, le chanteur ou le chef d'orchestre trouve sa liberté propre dans un cadre nécessairement constant et absolument incontournable. Faute de quoi tout, y compris l'art de l'interprète ou du musicien, part en quenouille. Les artistes le comprennent très vite…
La dernière expérience que j'ai faite à ce propos, c'est avec Roberto Alagna, que je connais bien pour avoir réalisé avec lui le film Tosca. Au début de l'année, il devait reprendre le rôle de Werther dans la production que j'avais créée sur cette même scène avec Jonas Kaufmann. Ces deux chanteurs ont les tempéraments les plus différents qu'on puisse imaginer. Ils n'ont absolument ni la même approche de leur art ni la même façon de le pratiquer. Dès son arrivée, Roberto, qui me connaît bien et connaît tout autant mes collaborateurs, a voulu chambouler beaucoup de choses, y compris dans la façon de faire bouger le personnage de Werther et de le présenter en termes de costumes et d'apparence. Nous avions peu de répétitions sur scène car il en voulait peu, sans doute pour imposer rapidement ce qu'il avait envie d'imposer. Mais dès la première répétition, il a compris qu'il ne pourrait pas interpréter un Werther sicilien et que Werther, c'est Werther !

Votre production de La Traviata sera reprise en septembre prochain avec Ermonela Jaho et Venera Gimadieva. Avez-vous travaillé dès le départ un cadre assez souple en pensant déjà à d'autres approches ?

Costume dessiné par Christian Gasc pour Violetta.  D.R.

Ce n'est pas le cadre qui est souple. Au contraire, il est même extrêmement fixe, marqué et défini. De sorte que, justement dans cette précision du traitement de l'espace, des lumières et des costumes, la chanteuse et le chanteur trouvent une liberté. Une liberté même totale. De cette façon, le tempérament peut s'exprimer à la mesure du cadre que je fixe, de la même façon que le chef d'orchestre arrête des tempi qui sont nécessairement précis et que les chanteurs ont pour mission de les respecter. Face à cette loi musicale, les interprètes trouvent un élan et sans doute une inspiration qui leur permettent d'être extrêmement libres. Cette dialectique est paradoxale, mais, pour ce que j'ai vu et entendu, c'est ainsi que ça marche.

Le 17 juin, votre production sera filmée pour être diffusée en direct dans les cinémas. Vous réaliserez cette captation avec Louise Narboni. Quel axe de filmage allez-vous retenir ?

J'avais déjà réalisé une captation de Werther pour un direct à la télévision, et j'essaie là aussi de ne pas reprendre les points de vue qui avaient été les miens pour filmer l'opéra de Massenet, de sorte que ça ne devienne pas quelque chose comme une "boutique" un peu facile. Nous avons arrêté des places caméras et des points de vue qui approchent le plus singulièrement possible cette production de La Traviata, afin que tous les spectateurs puissent en profiter, non pas comme s'ils étaient dans la salle, mais d'une façon lisible, claire et en même temps caractéristique.

Après le direct de Werther, votre film est sorti en DVD, puis en Blu-ray. Avez-vous effectué pour cela un gros travail de remontage ?

Pas énorme. Le direct a constitué une base déjà très accomplie. Évidemment, nous avons apporté quelques retouches, mais rien de plus.

 

Benoît Jacquot a choisi de conserver les espagnolades pour sa mise en scène de <i>La Traviata</i> à l'Opéra Bastille.  © Opéra national de Paris/Elisa Haberer

Après La Traviata, avez-vous des rêves de metteur en scène d'opéras ?

J'essaie de ne pas en avoir dans la mesure où la règle est que je ne dispose que de ce qu'on me propose. J'essaie donc d'attendre les propositions avec un a priori aussi favorable que possible. Je trouve irrésistible de monter un opéra. Par conséquent, si une grande maison me propose de faire quelque chose, je réponds "oui". Ceci étant, j'en suis toujours très étonné. Mon premier étonnement a été que Daniel Toscan du Plantier me propose de faire un film avec Tosca. Plus tard, je ne comprenais, tout d'abord, pas du tout pour quelle raison Antonio Pappano me demandait de monter Werther à Covent Garden. Quant à Traviata, je pense que cela s'explique par l'énorme succès qu'a rencontré Werther. On me demande maintenant de monter l'opéra le plus propice au succès qu'on puisse imaginer. Le fait est que c'est bondé car je ne peux inviter personne ! Mais, si l'on me propose un jour de monter un Pelléas et Mélisande ou un Lulu, par exemple, voire un Strauss, j'adorerais ça…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 27 mai 2014

 

À noter : Cette production de La Traviata mise en scène par Benoît Jacquot
sera reprise en ouverture de saison 2014-2015 à l'Opéra Bastille
pour 12 représentations du 8 septembre au 12 octobre.
Les principaux rôles seront chantés en alternance par Ermonela Jaho
et Venera Gimadieva (Violetta Valery),
Francesco Meli et Isamel Jordi (Alfredo Germont),
et Dmitri Hvorostovsky et Fabio Capitanucci (Giorgio Germont).
L'orchestre de l'Opéra national de Paris sera placé sous la direction de Dan Ettinger.
Toutes les informations ICI

 

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Benoît Jacquot
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Benoît Jacquot présente La Traviata

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