Interviews

Interview de Benjamin Grosvenor, pianiste

Benjamin Grosvenor.  © operaomnia.co.uk

 

C'est avec un récital consacré à Liszt, Chopin et Ravel paru chez Decca que le jeune pianiste britannique Benjamin Grosvenor a attiré l'attention du public français. Les mélomanes anglo-saxons avaient remarqué très tôt ce talent précoce qui, a 21 ans, est déjà familiarisé avec Carnegie Hall et le Royal Albert Hall de Londres ! Un second disque, avec orchestre cette fois, mettait en valeur les qualités concertantes du jeune interprète avec Saint-Saëns, Ravel et Gershwin… Nous rencontrons Benjamin Grosvenor alors qu'il prépare son prochain grand concert parisien. Ce sera à la Salle Gaveau le 11 octobre prochain…

 

 

 

 

 

Benjamin Grosvenor sera en concert à la Salle Gaveau le 11 octobre 2013 à 20h30, dans le cadre de la programmation Les Grands Solistes. À cette occasion, il proposera un éventail d'œuvres particulièrement riche, allant de Mendelssohn à Mompou, Medtner, et Ravel, en passant par Schubert, Schumann et Gounod/Liszt.
Plus de renseignements ICI

Cliquer pour commander le disque de Benjamin Grosvenor consacré à Saint-Saëns, Ravel et Gershwin…

 

 

 

 

 

Tutti-magazine : Vous avez enregistré votre second disque pour Decca avec le Royal Philharmonic Orchestra dirigé par James Judd. Pouvez-vous nous parler de la préparation de cet enregistrement ?

C'est au tout début 2011 que j'ai rencontré James Judd pour le Concerto No. 2 de Saint-Saëns. Je crois pouvoir dire que James est le chef et le garçon le plus gentil que j'ai jamais rencontré. De telle sorte que travailler ensemble a été très facile. C'est un excellent chef, et ce choix s'est imposé de lui-même lorsque Decca m'a proposé de travailler sur un second disque.
J'étais désireux d'enregistrer ce Concerto de Saint-Saëns que j'avais désormais inscrit à mon répertoire. De la même façon, je jouais le Concerto en sol majeur de Ravel depuis un moment. C'est même un des premiers concertos que j'ai joués avec un orchestre professionnel. Ravel a été très influencé par Sains-Saëns mais, pour cette pièce, on trouve davantage la rythmique du jazz car il avait visité l'Amérique où il avait entendu jouer Gershwin. Ce qui nous amène à la Rhapsody in Blue qui conclut ce voyage concertant dans le temps. Pour Gershwin, nous avons choisi la première orchestration de Ferdé Grofé. De ses trois orchestrations réalisées entre 1924 et 1942, cette version pour orchestre de jazz est celle que je préfère car le son du piano n'est pas noyé dans la masse orchestrale et le pianiste ne se retrouve pas obligé de forcer son jeu pour se faire entendre. Elle permet au contraire de jouer sur les contrastes et les nuances.

 

Benjamin Grosvenor enregistre pour Decca.  © Decca

Ce second disque était votre premier enregistrement avec orchestre. Comment cela s'est-il déroulé ?

Il y a toujours un stress inhérent à l'enregistrement car vous savez que ce que vous jouez peut perdurer. Avec un orchestre, il est impossible de reprendre des passages de nombreuses fois car on est limité par la durée des sessions. Le moment du mixage peut également être frustrant car je peux être bon sur certaines prises mais l'orchestre n'est pas au top, et sur d'autres, l'orchestre est bien meilleur, mais je ne joue pas au mieux. Ce moment n'est pas évident, mais il faut en passer par là.

Au moment de la sortie de votre 2e disque en Grande-Bretagne, vous avez interprété le Concerto pour piano No. 2 de Saint-Saëns sous la direction de Charles Dutoit. En quoi les directions de Dutoit et Judd étaient-elles différentes ?

Charles Dutoit a une approche différente de l'œuvre, très classique. De la sorte, le 1er mouvement n'a pas été abordé d'une façon très romantique, ce qui n'est peut-être pas la façon dont je le ressens car je trouve l'écriture de Saint-Saëns assez romantique, et presque lisztienne dans la cadence. La teneur de ce Concerto était donc différente en concert et en studio, mais en termes d'interprétation, je crois que le concert le surpasse en raison de la présence du public qui apporte une sorte d'électricité à mon jeu. En live, les choses se déroulent aussi de façon plus spontanée, alors que l'enregistrement est supposé vous permettre de vous approcher d'une forme de perfection grâce à la possibilité de recommencer plusieurs fois un passage. Ceci étant, recommencer trop de fois la même chose peut vous faire perdre une certaine fraîcheur. Parfois, il est difficile de préserver le côté vivant lors d'un enregistrement.Benjamin Grosvenor. © operaomnia.co.uk

Quel rapport entretenez-vous avec la musique française ?

J'aime beaucoup la musique française au point que Ravel occupe une place centrale dans mon répertoire. Je joue le triptyque Gaspard de la nuit depuis de nombreuses années et je l'ai enregistré, mais aussi le Concerto pour piano et d'autres pièces. Sa musique me parle réellement et sa manière d'écrire pour le piano est merveilleuse. Elle permet d'en exprimer à la fois des contrastes et des couleurs fascinants. J'essaye toujours de les recréer le mieux possible lorsque je joue Ravel.

Le son de ce disque est dû à l'ingénieur du son Philip Siney est particulièrement riche et ample. Est-ce le son du piano que vous aimez ?

Ce second disque a été enregistré d'une façon un peu spéciale car nous nous sommes installés là où le Royal Liverpool Philharmonic Orchestra répète habituellement : The Friary House. Effectivement, je crois que Philip Siney a su tirer le meilleur de ce que nous lui avons donné.

Vous jouez aussi bien dans de grandes salles comme Carnegie Hall et de plus petites comme Wigmore Hall. Que préférez-vous en termes d'acoustique ?

Tout dépend en définitive de la salle dans laquelle je joue, car il est possible de trouver d'excellentes acoustiques quelle que soit la taille de l'endroit. Il y a peu de temps, j'ai joué dans une salle construite assez récemment en Espagne, dans laquelle un spectateur entend le même son quel que soit l'endroit où il est placé. Certaines petites salles peuvent très bien se montrer trop sèches, et de plus grandes faire que le piano semble trop loin… Je dirais que, pour une prestation intimiste, je préfère jouer devant un public restreint, mais pas au point de retrouver les spectateurs trop près de moi. J'aime jouer dans l'intimité sans toutefois me trouver trop proche du public. C'est une de mes contradictions !

Cliquer pour commander le 1er disque de Benjamin Grosvenor consacré à Chopin, Liszt et Ravel…

 

 

Vous avez signé avec Decca en 2011. Comment envisagez-vous la suite de votre collaboration avec le label ?

Il y aura un prochain disque consacré à Bach, Chopin, Scriabine et Granados. Je l'ai enregistré en juillet dernier et je pense qu'il sortira l'année prochaine.

Quel programme allez-vous proposer le 11 octobre prochain à la Salle Gaveau ?

Composer un programme de concert obéit en quelque sorte à un schéma dans lequel vous assemblez différentes pièces en fonction de différentes raisons… Le pianiste Benjamin Grosvenor.  © Decca/Sussie Ahlburg
Tout d'abord, je voulais jouer une pièce importante de Schumann comme Kreisleriana, car jusque lors j'ai essentiellement interprété de courtes pièces. Mais je me suis bien rendu compte qu'il n'était peut-être pas évident de consacrer une première partie à une œuvre longue qui peut s'avérer difficile pour le public. Ce qui est certain est que je proposerai dans ce programme l'Humoresque, qui est une pièce énigmatique à la structure inhabituelle. Je devrais débuter le concert par l'Andante et Rondo capriccioso de Mendelssohn, qui constitue une introduction facile et énergique. Je poursuivrai avec le célèbre Impromptu en sol bémol majeur de Schubert, qui calmera la tension de la première pièce pour nous conduire à Schumann. Voilà pour la première partie de ce récital.

La seconde partie sera particulièrement éclectique avec plusieurs compositeurs, ce qui occasionnera à coup sûr des sauts entre plusieurs univers musicaux tels ceux du compositeur espagnol Federico Mompou et de Nikolaï Medtner. Le style de Mompou est très caractérisé par un aspect impressionniste qui le rapproche de Debussy. Il a passé une grande partie de sa vie en France et sa musique est chargée d'atmosphères. Son écriture est celle d'un coloriste, comme Debussy. Je jouerai une pièce intitulée Paisajes qui est une évocation de la campagne espagnole. Mompou était obsédé par les cloches et l'on retrouve fréquemment leur sonorité dans ses œuvres très imagées. Medtner est très traditionnel dans son écriture qui s'appuie sur la musique populaire. Ces deux compositeurs méritent d'être mis en avant. J'enchaînerai avec les Valses nobles et sentimentales de Ravel, pour finir par la transcription de Liszt de la Valse de Faust de Gounod. Liszt est parvenu à capturer l'essence de l'opéra dans cette transcription, et on y retrouve autant les chœurs que la présence démoniaque de Méphistophélès.

Avez-vous l'habitude de jouer ce programme ?

Non, pas du tout et je suis même en train de le préparer en ce moment pour la Salle Gaveau. Paris aura donc la primeur de ce programme.

Jouer à Paris à la Salle Gaveau, est-ce une étape importante pour vous ?

Je pense que oui, et j'espère de tout cœur jouer le mieux possible à cette occasion.

 

Benjamin Grosvenor aux BBC Proms 2011.  D.R.

 

Benjamin Grosvenor répète pour les BBC Proms 2011.  D.R.

En tant que pianiste concertiste, vous voyagez beaucoup et vous vous retrouvez le plus souvent à jouer sur des pianos que vous ne connaissez pas. Comment gérez-vous ce qui peut être une source de stress ?

J'essaye de toujours pouvoir au moins travailler 2 heures sur un piano que je ne connais pas avant un concert. Ce n'est pas toujours possible et les situations auxquelles je suis confronté sont réellement variables. Parfois, il est possible de jouer sur le même piano pour deux concerts successifs, mais cette opportunité est rare. Je dirais que cela fait partie de la vie d'un pianiste et qu'il faut s'y habituer car nous changeons constamment d'instrument. L'essentiel est de pouvoir disposer du temps nécessaire à se familiariser avec le piano de façon à pouvoir ensuite en tirer le meilleur.

Sur quel genre de piano aimez-vous vous exprimer ?

Je dirais sur Steinway. Les Steinway de Hambourg sont sans doute les meilleurs. Steinway est donc mon premier choix, mais d'autres facteurs de pianos réalisent aussi d'excellents instruments. J'ai également joué récemment sur de merveilleux pianos Yamaha, et j'ai pu essayer le Yamaha CFX à Londres : le son est magnifique et la pédale permet une action très intéressante sur le rendu sonore. À la maison, je travaille sur un Bösendorfer depuis l'âge de 10 ans.

Benjamin Grosvenor et le Maxwell String Quartet à la fin d'un concert.  D.R.

Vous pratiquez la musique de chambre, en particulier avec l'English Chamber Orchestra. En quoi cela apporte-t-il à votre jeu de soliste ?

J'aime beaucoup la musique de chambre car elle me permet d'interagir directement avec les autres musiciens. J'aime cet aspect humain qui est inhérent à l'expression chambriste. J'avoue que j'apprécie aussi de me retrouver à l'arrière et, pour changer, de ne plus être dans le rôle du soliste. Pour moi, la musique de chambre est assurément la plus belle manière d'exprimer la musique…
Effectivement, j'ai eu le plaisir de faire trois concerts avec l'English Chamber Orchestra. Mais plus récemment, j'ai joué avec l'Elias String Quartet, l'Edellion String Quart et l'Escher String Quartet, une jeune formation américaine que je me réjouis de retrouver début 2014.

Vous avez été révélé très tôt au public et vous avez très vite voyagé de par le monde. Cette vie de concertiste souvent sur les routes est-elle facile à gérer pour le jeune artiste que vous êtes ?

Je crois, en fait, que je suis maintenant prêt pour cette vie car, les déplacements ne se sont pas enchaînés si rapidement jusqu'à mes 17 ou 18 ans. Je préparais un diplôme. Mais, effectivement, en allant sur mes 19 ans, j'ai signé ce contrat avec Decca et j'ai joué aux Proms, ce qui a eu pour effet d'accélérer les choses et de m'occuper davantage. J'ai obtenu mon diplôme et je peux dire que je me consacre maintenant à temps plein à ma carrière de pianiste. Auparavant, je voyageais avec ma mère qui se trouve être elle-même professeur de piano. L'avoir à mes côtés me permettait de ne pas être seul mais aussi de profiter de ses conseils de musicienne. Maintenant, je voyage seul de plus en plus. Par exemple, en quittant Paris, je me dirigerai vers Berlin… Voyager seul est donc relativement nouveau pour moi et, pour le moment, tout va bien !

Benjamin Grosvenor.  © Decca

La critique musicale vous apprécie beaucoup dans de nombreux pays. Est-ce important pour vous ?

Bien sûr, car il est toujours bon de savoir que votre manière de jouer est appréciée. Quant aux critiques, elles peuvent se présenter comme une incitation à analyser ce qu'on dit de votre jeu. Bien sûr, l'important n'est pas de capitaliser les louanges que vous recevez mais de conserver un esprit critique. Or je suis terriblement critique par rapport à moi-même car mon but est de progresser et de toujours faire mieux. En conservant cet aspect critique je pense continuer à me sentir bien.

Cette même critique vous a qualifié de pianiste "presque de la vieille école". Comment comprenez-vous cela ?

Je pense qu'il faut comprendre par là que mon jeu au piano est fortement influencé par de nombreux interprètes du passé comme Rubinstein, Horowitz, Cortot et d'autres pianistes que j'écoute beaucoup. Peut-être retrouve-t-on dans ma manière de jouer ce qui caractérisait ces pianistes de légende. Ceci dit, ma façon d'envisager le piano s'inscrit effectivement dans une tradition romantique…

Vous jouez souvent devant des publics très différents. Ce que vous ressentez d'un public est-il différent d'un pays à l'autre ?

Absolument. Par exemple, en Amérique, le public est très ouvert et se manifeste au point de, très souvent, me faire une Standing Ovation. Une telle audience participe à une forme de partage. À l'opposé, j'ai rencontré le public le plus curieux au Japon. Quant à l'Europe, je suis sûr que les spectateurs des différents pays ont des réactions également très différentes.

Considérez-vous votre concert à la Salle Gaveau comme un test du public français ?

Peut-être, mais j'ai déjà joué plusieurs fois en France auparavant. Plus jeune, j'ai donné un concert à l'Auditorium du Louvre. J'ai également joué dans les Jardins de Bagatelle et, en 2012, à la Roque d'Anthéron. Cela m'a apporté une expérience de public français que je trouve très réceptif.

Si vous pouviez vous adresser au public qui viendra vous entendre à Gaveau le 11 octobre. Que lui diriez-vous ?

Tout simplement : "J'espère que vous allez apprécier !". Je crois que le programme sera intéressant et assez varié. J'espère qu'on le trouvera bien construit…

 



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 4 septembre 2013

 

 

Pour en savoir plus sur Benjamin Grosvenor :
www.benjamingrosvenor.co.uk

 

Mots-clés

Benjamin Grosvenor
Les Grandes Voix

Index des mots-clés

Vidéo

Benjamin Grosvenor aux Proms en 2011

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Wozzeck mis en scène par Andreas Homoki - Tutti Ovation
Saul mis en scène par Barrie Kosky à Glyndebourne, Tutti Ovation
Adam's Passion d'Arvo Pärt mis en scène par Robert Wilson - Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.