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Interview de Anna Caterina Antonacci, soprano (2016)

C'est à l'occasion de son retour remarqué sur la scène de l'Opéra Bastille que nous retrouvons Anna Caterina Antonacci. Dans Sancta Susanna de Hindemith, son interprétation impeccable de la religieuse mystique sert au mieux la mise en scène à la fois intimiste et spectaculaire de Mario Martone auquel l'Opéra de Paris a eu la bonne idée de confier cet opéra inclassable d'une puissance rare…

Cet entretien fait suite à notre première rencontre avec Anna Caterina Antonacci en 2012.

 

 

Anna Caterina Antonacci dans <i>Sancta Susanna</i> mis en scène par Mario Martone à l'Opéra Bastille.  © Elisa Haberer/OnP

Tutti-magazine : Après une avant-première et cinq représentations de "Sancta Susanna", quel premier bilan pouvez-vous tirer ?

Anna Caterina Antonacci : Avec la pré-générale, je peux considérer avoir déjà interprété sept fois cet opéra devant un public, et le bilan que je peux aujourd'hui tirer de ces représentations est tout à fait positif, d'autant que la période de préparation a été très fertile. Il faut dire que Sancta Susanna est un opéra très concis de vingt-cinq minutes, ce qui permet de travailler dans le détail. De telle sorte que j'ai abordé la série des représentations à la fois très heureuse et avec le sentiment d'être tout à fait bien préparée. En revanche les lumières n'ont pas été simples à régler en raison de l'étroitesse du décor. Les murs projetaient des ombres et les techniciens ont beaucoup travaillé pour parvenir au résultat souhaité. Au départ, je devais porter un costume noir mais, justement pour la lumière, je me suis retrouvée d'abord en gris, puis finalement en blanc. Tous ces détails n'ont cessé d'évoluer jusqu'à la Première dans le but de parvenir au meilleur résultat possible.

Comment avez-vous construit le personnage de Susanna avec le metteur en scène Mario Martone ?

Les répétitions ont été fondamentales. Lorsque je suis arrivée, je connaissais mon rôle mais je n'avais pas d'idée spécifique. Le travail de préparation m'a véritablement aidée à construire mon personnage. Le metteur en scène Mario Martone était très motivé par l'ouvrage et il s'est montré à la fois disponible et d'une grande modestie malgré la grande qualité de son travail. C'est un homme très discret, peut-être même timide, qui n'impose rien mais suggère tout en sachant très bien guider les interprètes. Je le connais depuis longtemps et je l'ai vu évoluer jusqu'au statut de metteur en scène à grand succès qui est le sien aujourd'hui. Il a bien sûr gagné en assurance mais il conserve une certaine réserve que je lui ai toujours connue. Pour autant, il sait ce qu'il veut et lorsqu'il lui arrive d'insister, il le fait toujours avec gentillesse.

 

Katharina Crespo et Anna Caterina Antonacci dans une scène de <i>Sancta Susanna</i> de Paul Hindemith.  © Elisa Haberer/OnP

Vous êtes-vous sentie libre de proposer des choses pendant les répétitions ?

Il m'est effectivement arrivé de proposer certaines options qui me semblaient correspondre à mon instinct. Par exemple, c'est moi qui ai eu l'idée de renifler la jeune femme qui entre dans ma cellule*. À ce moment de la musique, il y a une pause étrange, à la suite de laquelle je m'exprime par une sorte de soupir et j'ai eu l'idée de remplir cette pause avec un geste qui me semblait logique. Cette fille qui arrive soudain apporte avec elle des odeurs qui, comme la lumière et les bruits, sont des éléments propres à bousculer la vie de recluse de Susanna.


Le metteur en scène et réalisateur de cinéma Mario Martone sur le tournage de son film <i>Leopardi, Il giovane favoloso</i>.  D.R.Mario travaille avec une collaboratrice chorégraphe, Raffaella Giordano. Elle jouait le rôle de la mère extrêmement froide et dure du poète Giacomo Leopardi dans le film de Mario Il giovane favoloso sorti en 2015. Aussi, j'ai été étonnée de voir qu'elle se trouvait être aussi sa collaboratrice. En tant que danseuse professionnelle, elle maîtrise très bien les mouvements et elle a été d'une grande aide pour régler et préciser les gestes que je dois faire et que je dois pouvoir répéter à l'identique. Elle a ainsi précisé certaines postures comme le moment où j'applique mes poings fermés sur mon visage, ou lorsque mes doigts bougent au début de l'opéra. Toutes ses demandes étaient très précises. J'aime travailler ainsi, lorsque tout a été réfléchi et que l'on s'efforce de chercher à parfaire les détails. Cette qualité de préparation est en réalité rassurante.
* Voir la vidéo en fin d'article : extrait de Sancta Susanna à l'Opéra Bastille avec Anna Caterina Antonacci.

Le programme du spectacle montre des photos de répétitions. Sur l'une, vous portez le voile, sur l'autre non. Le port du voile apporte-t-il une sensation différente ?

Dès le début des répétitions j'ai porté mon costume de scène car il provoque des sensations très différentes. Des vêtements de religieuse sont faits pour cacher et cela change beaucoup de choses. Le voile masque une partie du visage et il est indispensable de s'y habituer. Ce poids sur la tête fait que l'on bouge différemment et, en ce qui me concerne, je ne trouve pas cela facile à porter. De plus le visage en partie caché fait que certaines zones ressortent bien plus et accentuent la sensation d'être en premier plan, comme dans un film. Les expressions sont également très différentes lorsqu'on porte le voile, ce dont je me rends compte dès que je me vois dans un miroir. Cacher ainsi le corps, les cheveux et une partie du visage revêt pour moi une signification très profonde.

 

Anna Caterina Antonacci dans <i>Sancta Susanna</i> de Hindemith mis en scène par Mario Martone.  © Elisa Haberer/OnP

"Sancta Susanna" n'est pas une œuvre populaire. Quelle a été votre réaction lorsqu'on vous a proposé le rôle de Susanna ?

J'avoue que je ne connaissais pas cette œuvre mais, comme très souvent lorsqu'on me propose un projet musical original et peu défendu, je m'y suis rapidement intéressé. À la lecture du livret, pourtant, ma première réaction a été un choc et j'ai eu un peu peur car je ne me voyais pas faire sur scène des gestes blasphématoires qui ne me correspondent pas. Plus tard, en répétition, je n'ai heureusement absolument pas ressenti cela dans la mesure où l'approche de Mario n'était ni agressive ni choquante au regard de la dimension sacrée du sujet. À la création de l'œuvre, le thème était scandaleux et il est frappant de constater qu'il le reste un siècle plus tard. Par ailleurs Sancta Susanna m'a offert un rôle très intéressant qui se prêtait bien à mon retour sur la scène de l'Opéra Bastille. Du reste, la réaction enthousiaste du public atteste de l'intérêt de programmer cet opéra en dépit d'un sujet qui échappe parfois à la compréhension et d'un texte finalement très court et assez pauvre, avec des phrases taillées à la serpe. Le public se laisse emporter par la puissance de l'ensemble et doit être sensible à la fois aux émotions que suscite cette œuvre et aux questions qu'elle pose.

L'opéra de Hindemith est écrit en allemand, une langue dans laquelle on vous entend peu. L'allemand vous permet-il une expression vocale différente ?

Chanter en allemand n'est pas facile pour moi et cela change effectivement beaucoup de choses. Mais, compte tenu de la brièveté de l'œuvre, les difficultés étaient surmontables. Nous avions un coach très exigeant qui nous a beaucoup aidés de telle sorte que je me sens maintenant à l'aise dans mon texte et dans cette langue que je pratique peu.

L'alto Renée Morloc chante le rôle de Klementia à vos côtés. Quel type de relation avez-vous mis en place ?

Renée Morloc (Klementia) et Anna Caterina Antonacci (Susanna) dans <i>Sancta Susanna</i> à l'Opéra national de Paris.  © Elisa Haberer/OnP

Lorsque nous avons commencé à travailler, nous étions toutes les deux un peu perdues devant la difficulté de la mise en place. Mais je crois pouvoir dire que nous avons tissé une bonne entente sans doute favorisée par la relation vraiment très intime des deux personnages. Cela a lié nos personnalités. De plus j'ai beaucoup aimé travailler avec Renée Morloc car elle est très sympathique. Klementia est une nonne plus jeune au comportement assez ordinaire et humaine. Le duo qu'elle forme avec Susanna qui, elle, est une mystique proche de Dieu, permet d'aboutir à une relation riche dans laquelle nous avons trouvé nos marques. Dès lors, nous avons pu nous investir pleinement dans nos rôles.

On vous a longtemps vue avec des cheveux longs. Mais, il y a peu de temps, vous êtes apparue avec une coupe courte. Ce changement de look est-il lié avec cette prise de rôle ?

Ce changement est en effet lié à Sancta Susanna… Dans le livret, extrêmement riche en détail, il est dit que lorsque Susanna retire son voile, ses longs cheveux tombent sur ses épaules… Logiquement, j'aurais donc dû avoir une perruque à cheveux longs ou libérer mes propres cheveux. Mais Mario n'appréciait pas tellement que Susanna, une fois son voile retiré, ait l'allure d'une Lucia di Lammermoor à des lieues de l'apparence d'une religieuse. Il a donc préféré une perruque courte à la coupe peu soignée, ce avec quoi j'étais totalement d'accord. Ces cheveux courts permettaient un changement visuel bien plus frappant. J'ai donc porté cette perruque et, comme j'ai adoré ce look, cela m'a incitée à couper mes propres cheveux après les avoir portés longs pendant vingt ou vingt-cinq ans. Et je n'ai aucun regret, au contraire !

 

Applaudissements pour Sylvie Brunet-Grupposo, Anna Caterina Antonacci et René Morloc dans <i>Sancta Susanna</i> à l'Opéra Bastille.  © Danielle Badianao

Vous êtes familière des héroïnes tragiques, Susanna rejoint-elle ses sœurs de peine dans votre panthéon personnel ?

Anna Caterina Antonacci interprète <i>La Voix humaine</i> à l'Opéra Comique sous la direction de Pascal Rophé. © Bohumil KostohryzAbsolument. Elle possède même un statut un peu spécial de par la grande différence qui la démarque des autres. Susanna est une figure inattendue, voire même insaisissable, qui laisse à chacun la possibilité de lire ce qu'il veut lire. Moi-même je ne pense pas la saisir complètement, ce qui me semble juste. Comme toujours, j'ai essayé de faire une lecture du personnage la plus honnête possible en y mettant, bien entendu, mes sentiments personnels, mais en m'abstenant de le juger. De cette façon, les spectateurs ont à leur tour la liberté de voir ce qu'ils veulent. Je trouve important de laisser une certaine liberté au personnage, mais plus que tout, il ne faut pas le juger. Je dirais exactement la même chose de Carmen : si on la juge, on suggère fatalement une dimension qui ne la laisse pas exister pleinement. De plus, concernant Susanna, on ignore si sa folie est suscitée par les bruits et les odeurs ou si elle résulte d'une identification avec un drame qui s'est produit par le passé. Personne ne sait et c'est bien plus intéressant ainsi.

Nous nous étions rencontrés en novembre 2012 alors que vous prépariez "La Voix humaine", en même temps qu'une autre Susanna, plus légère, celle de Wolf-Ferrari dans "Il Segreto di Susanna". Aujourd'hui le rôle de Elle semble avoir pris une place importante dans votre carrière…

Je crois que ce rôle a évolué énormément. La complexité de l'œuvre me pousse à croire que ma première incarnation de "Elle" au printemps 2013 ne devait pas être parfaite. Cette œuvre est si difficile que je ne vois pas comment il en serait autrement. Mais je suis totalement enthousiaste dès lors que je me replonge dans ce rôle. Au point de me sentir heureuse les jours de représentation. Habituellement, la préoccupation me rend très malheureuse les jours de spectacles, sauf lorsque je chante La Voix humaine car cette œuvre m'amuse énormément. Il n'y a là rien de drôle, mais il s'agit d'un amusement profond lié au fait que, dans cette pièce, tout est dit. Énormément de mots sortent de la bouche de "Elle" et je trouve ça tout simplement génial !

C'est aussi avec un extrait de "La Voix humaine" que vous avez participé à la mémorable soirée du Tricentenaire de l'Opéra Comique. Quel souvenir vous a laissé cet événement ?

Ma première impression était que le spectacle allait être loufoque. Mais j'ai rapidement changé d'avis pour trouver que la mise en scène de Michel Fau était très drôle et contribuait à faire de cette soirée une très belle réussite. J'ai beaucoup aimé me retrouver parmi toutes ces jeunes chanteuses françaises aux voix magnifiques. J'étais vraiment admirative devant ces jeunes talents. Il y avait aussi le comédien Christian Hecq que j'adore. Ce spectacle était vraiment excellent, et j'ai ressenti un réel plaisir à jouer un fragment de La Voix humaine devant le rideau rouge de l'Opéra Comique. Je garde un très bon souvenir de cette scène et de la façon dont elle était présentée.

 

Finale de <i>Si l'Opéra Comique m'était conté…</i>. Au centre : Sabine Devieilhe, Julie Fuchs, Anna Caterina Antonacci et Patricia Petibon.  © Pierre Grosbois

Anna Caterina Antonacci (Iphigénie) et Bruno Taddia (Oreste) dans <i>Iphigénie en Tauride</i> mis en scène par Lukas Hemleb.  © GTG/Carole Parodi

Peu après, on vous a retrouvée dans le rôle d'Iphigénie au Grand Théâtre de Genève dans la mise en scène de Lukas Hemleb. À vos côtés Oreste était interprété par Bruno Taddia. Il semblerait que vous partagiez sur scène avec le baryton une affinité spéciale…

Avec Bruno, nous avons tissé ce lien précisément sur cette production d'Iphigénie qui nous a réunis et sur laquelle nous nous sommes très bien entretenus. Depuis, nous essayons de nous retrouver sur scène, mais sans succès pour le moment. Ce que nous avons en commun est, je pense, notre façon de beaucoup intellectualiser le jeu, même si une fois sur scène, notre interprétation est éloignée de ce que nous avons conceptualisé. Ensemble, nous avons beaucoup parlé de cette relation frère-sœur si intéressante car assez trouble dans la mesure où, ignorant leur lien familial, les personnages peuvent se comporter comme un homme et une femme attirés par ce qu'ils trouvent en l'autre. Nous n'avons pas axé la relation sur ce point car il ne s'agit pas de cela, mais, en filigrane, nous avons laissé cette idée sous-tendre la relation en bénéficiant de tout l'espace nécessaire pour nous exprimer… Composer ces personnages sous la direction d'un metteur en scène aussi intelligent et raffiné que Lukas Hemleb a été une expérience très intense et assez moderne si on la rapporte à l'époque de Gluck.
De même, avec Bruno, nous partageons cette disponibilité à nous laisser aller jusqu'au bout d'un personnage sans rien retenir. Une telle relation scénique est assez rare. De même que, en particulier, partager avec un autre interprète le plaisir de jouer ainsi. Or c'est sans doute la dimension de mon métier d'interprète que j'aime le plus et que je conçois comme prioritaire.

 

Anna Caterina Antonacci dans <i>La Ciociara</i> mis en scène par Francesca Zambello à l'Opéra de San Francisco.  © Cory Weaver/San Francisco Opera

En juin 2015, vous vous êtes glissée dans un personnage interprété au cinéma par Sophia Loren pour la création de "La Ciociara" mis en scène par Francesca Zambello à l'Opéra de San Francisco…

Ma première collaboration avec Francesca Zambello remonte à 1989. C'était sur Gli Orazi e I Curiazi de Cimarosa à l'Opéra de Rome, puis il y a eu Carmen et je l'ai effectivement retrouvée en 2012 à San Francisco pour La Ciociara dont je garde un magnifique souvenir tant en raison de l'attente énorme que cette création avait suscitée que par le côté excitant du projet. C'était un peu comme si l'on célébrait l'Histoire de l'Italie sur la scène de l'Opéra. Francesca avait vraiment voulu montrer la guerre en Italie de façon didactique en utilisant des films d'archive, si bien que cette histoire de viol collectif utilisé comme acte de guerre sur laquelle est construit le livret a donné lieu à un spectacle très émouvant. Les spectateurs ont à la fois été sensibles à ce qu'ils voyaient mais ont aussi été surpris de découvrir cette page de l'Histoire italienne qu'ils ne connaissaient sans doute pas. Et le succès public a été exceptionnel. Chaque soir, lors des saluts, les spectateurs émus se levaient…
J'étais entourée par une magnifique distribution de chanteurs également excellents acteurs. Un des points forts des États-Unis est de savoir former de tels talents. Tous avaient été choisis en parfaite adéquation avec le rôle qu'ils allaient chanter. À tel point que j'avais l'impression de participer à un film dans lequel je jouais un rôle magnifique en tous points. Tout le monde est arrivé en sachant parfaitement sa partie. Quant à la partition contemporaine de Marco Tutino, elle était très abordable et le public n'a pas eu à faire d'efforts pour la comprendre dès la première audition… J'avais chanté un opéra de Marco Tutino 10 ans auparavant, déjà un magnifique rôle de femme, mais sa musique, bien que très belle, était d'un abord plus difficile que pour La Ciociara qui a fait l'unanimité.

 

Sarah Shafer (Rosetta) et Anna Caterina Antonacci (Cesira) dans <i>La Ciociara</i> de Marco Tutino à l'Opéra de San Francisco.  © Cory Weaver/San Francisco Opera

 

Anna Caterina Antonacci interprète Cassandre dans <i>Les Troyens</i> mis en scène par David McVicar à l'Opéra de San Francisco.  © Cory Weaver

À la même époque, vous chantiez dans "Les Troyens" sur la même scène américaine…

L'Opéra de San Francisco avait programmé trois opéras sur deux mois et, effectivement, un soir je chantais Cassandre dans Les Troyens, et deux ou trois jours après, Cesira dans La Ciociara. Pour cette programmation, je me suis entièrement dévouée aux représentations. Je ne sortais pas de peur de ne pas arriver à chanter.… Cette saison, je retournerai à San Francisco pour trois représentations de La Voix humaine avec piano, une version que j'aime également. J'apprécie beaucoup de travailler avec cette maison d'opéra.

Un peu plus tard, Olivier Py vous dirigeait dans le rôle-titre de "Pénélope" de Fauré à l'Opéra du Rhin que vous retrouverez le 9 juin prochain pour un récital. Que retirez-vous de votre collaboration avec ce metteur en scène ?

Pénélope est un autre rôle magnifique, et un de ceux que je préfère interpréter aujourd'hui. Je considère cet opéra comme un sommet de l'écriture de Fauré qui touche au sublime, et la figure mythique du rôle-titre est fascinante par sa pureté et son courage… Olivier Py place les acteurs dans son univers et ses idées. Son approche et sa mise en scène priment et les interprètes s'inscrivent comme une composante de cet univers personnel. De fait, l'acteur bénéficie de moins d'espace qu'avec d'autres metteurs en scène, ce que je ne critique aucunement. Du reste, j'ai beaucoup aimé sa mise en scène un peu noire.
Je reprendrai prochainement Pénélope à La Monnaie de Bruxelles, mais en version concert, avec Yann Beuron et Sylvie Brunet-Grupposo, qui tient actuellement le rôle de la Vieille nonne dans Sancta Susanna.

Lorsque vous chantez en version concert un opéra que vous interprétez aussi sur scène, avez-vous l'impression qu'il vous manque quelque chose ?

Il y a bien sûr une différence mais chaque type d'expression propose des aspects intéressants. Je ne trouve rien de frustrant dans le passage de la scène au concert, et même j'adore ça. De plus, concernant Pénélope, cet opéra possède une dimension abstraite, sans doute en raison de la plume de Fauré qui hisse l'ensemble vers l'abstraction. Le concert se prête donc bien à l'œuvre car elle peut parfaitement se passer de représentation visuelle.

 

Anna Caterina Antonacci dans <i>Pénélope</i> mis en scène par Olivier Py à l'Opéra du Rhin.  © Klara Beck/OnR/Saison 2015-2016

 

Anna Caterina Antonacci interprète le rôle-titre de <i>Pénélope</i> de Fauré mis en scène par Olivier Py à l'Opéra du Rhin.  © Klara Beck/OnR/Saison 2015-2016

Charlotte, dans "Werther", est un rôle qui compte aujourd'hui dans votre carrière. Vous le chanterez prochainement au Liceu et à Valencia.

Comment Charlotte existe-t-elle aux côtés des autres grandes figures théâtrales que vous avez incarnées : Carmen, Iphigénie, Elle, Cassandre, Susanna…
Don Quichotte, Werther, j'aime beaucoup la musique de Massenet. Charlotte fait partie de ces femmes au format moins imposant mais qui possèdent des aspects plus communs sans doute aussi plus réels. Cela dit, si une telle personnalité est bordée par un cadre, comparée aux héroïnes hors format que je chante, elle est composée de faiblesses qui tendent vers une limite. Et ces facettes sont aussi très intéressantes à exprimer. J'aime jouer son incapacité à aller jusqu'au bout, son manque de courage et, en fin de compte, sa petitesse. À Barcelone, j'interpréterai Charlotte dans la mise en scène assez contemporaine de Willy Decker, et à Valencia, il s'agira d'une nouvelle production signée Jean-Louis Grinda. J'ai d'ailleurs essayé les costumes hier, et ils me laissent à penser par leur aspect que le livret devrait être transposé un siècle après celui de Goethe…

Que chantez-vous aujourd'hui en récital ?

Très souvent, j'intègre La Voix humaine dans une partie de mon programme, et de Poulenc également, La Dame de Monte Carlo ainsi que La Fraîcheur et le feu. L'année prochaine je chanterai Gloriana à Madrid et, dans la mesure où je vais travailler Britten, je pense également m'intéresser à sa production pour voix et piano et je chanterai quelques pièces dans mes prochains récitals. Je compte également travailler la musique de Nadia Boulanger.

À ce stade de votre évolution d'artiste, que souhaitez-vous pour le futur ?

Je change assez souvent d'avis à ce propos ! Je songe parfois à m'arrêter car je sais qu'un chanteur n'est pas un comédien et que sa carrière dépend de sa santé vocale. Puis, lorsque je reçois une proposition aussi intéressante que Sancta Susanna, je suis on ne peut plus heureuse, et une telle œuvre me donne envie de continuer à découvrir… La voix est en perpétuel changement et varie tout au long de l'année en fonction des faiblesses ou des maladies, ce qui n'est pas simple à gérer. D'autant que je tiens à toujours me montrer au top.

Travaillez-vous avec un coach ?

Anna Caterina Antonacci dans un extrait de <i>La Voix humaine</i> dans <i>Si l'Opéra Comique m'était conté…</i> le 13 novembre 2014.  © Pierre Grosbois

Plus maintenant. Je travaille seule et, parfois avec un pianiste lorsque j'en ai besoin. Mon maître est décédé il y a quelques années et je n'ai pas souhaité le remplacer de peur de devoir faire face à des orientations différentes. Je pense par ailleurs qu'on ne peut pas passer toute sa vie à chercher et espérer. Mon professeur Alain Billard, qui était français et vivait en Italie, m'a fait découvrir et apporté déjà tant de choses…

Que pouvez-vous nous annoncer ?

Le principal projet auquel je vais me consacrer dans un proche futur est Gloriana de Britten. À cette occasion, je retrouverai le metteur en scène David McVicar avec beaucoup de plaisir. Notre dernière collaboration remonte aux Troyens à Covent Garden, puis à La Scala et à San Franciso, avant Vienne dans le futur. Auparavant, j'avais travaillé avec lui sur le magnifique opéra de Handel Agrippina au Théâtre des Champs-Élysées en 2003, et sur L'Incoronazione di Poppea l'année suivante. Nous nous apprécions mutuellement, et c'est lui qui m'a proposé Gloriana. Je me réjouis beaucoup de travailler à nouveau avec lui…

En fonction des programmes de spectacles, on vous considère comme soprano ou comme mezzo-soprano. Cela vous importe-t-il ?

C'est une question que je me pose depuis une vingtaine d'années sans pouvoir moi-même y répondre. Une chose est certaine, je ne suis pas mezzo. Mais lorsque chante un rôle qui est attribué à une mezzo-soprano sur la partition, je conçois qu'il soit difficile d'écrire autre chose sur le programme. Aujourd'hui, cette question m'importe peu. Je me considère davantage comme une chanteuse…



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 14 décembre 2016

 

 

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Anna Caterina Antonacci - Sancta Susanna

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